Quelle longue semaine!...
Séverin est fatigué à mourir de l'agitation de ses pensées. Ce qu'il ne
veut pas, ce contre quoi il déploie toute son énergie, c'est regarder en
lui-même. Mais il songe sans cesse à Léna, essayant de déduire de tout
ce qu'il a vu d'elle des conclusions qui puissent dicter sa conduite,
une lumière qui éclaire cette étrange situation. Il revient sans cesse,
malgré lui, aux paroles de sa vieille amie, et repasse leurs longs et
agréables entretiens et leurs promenades charmantes, y cherchant un
indice des sentiments de la jeune fille. Mais non, il n'est pas possible
qu'elle l'aime: pourquoi l'aurait-elle refusé?
La comtesse assurait qu'aucune femme n'aurait accueilli sa demande si
étrangement formulée. Mais Léna n'était pas comme les autres femmes.
Elle était, elle, capable de comprendre, d'apprécier sa rude sincérité,
et si, chose impossible, elle l'eût aimé, elle aurait été plutôt attirée
vers lui par la désolation et le vide de son coeur et de son
existence....
Non, elle ne l'aimait pas.... Car alors, si ce fait inouï avait
existé.... Mais il fermait les yeux pour ne pas être ébloui, aveuglé par
la lumière irréelle d'une telle supposition. Elle ne l'aimait donc
pas.... Et alors, ne pouvait-elle être sensible aux regrets, aux remords
de Landry, touchée par son retour?
Il semblait à Séverin que tout son être se soulevait à cette pensée.
Pourtant, cette répugnance à admettre qu'elle accueillit son cousin, il
se l'expliquait aisément à lui-même: il portait à Léna un intérêt assez
sincère, assez amical pour s'inquiéter tout naturellement de son
bonheur, et il ne croyait pas ce bonheur en sûreté entre les mains de
Landry. Il avait vu de trop près tout ce qu'il y avait en elle de
noblesse native, de sérieux, d'idéal, pour supporter la pensée qu'elle
avait été méconnue, dédaignée, et que le retour dont elle était l'objet
tenait au succès d'un portrait, au cachet d'une toilette.... Voilà ce
qu'il se disait. Mais il se gardait d'évoquer les impressions de vide,
de tristesse qui, récemment, avaient encore assombri sa vie, aussi bien
que la douceur qu'il avait éprouvée à se souvenir d'une chère intimité,
de relations tellement en dehors du convenu.
Et dans ces fluctuations, ce qui le faisait le plus souffrir, c'était la
crainte de s'être trompé sur son compte, après tout, si elle revenait au
sentiment ancien....
Pendant ces jours pénibles, il évita soigneusement Landry, et refusa les
invitations de Mme Desmoutiers.
Mais avant que la semaine fût écoulée, il reçut une lettre de son
cousin:
«Mon cher ami, j'ai réfléchi, comme tu m'en avais donné le très sage
conseil, et j'ai causé avec ma mère. Pauvre mère! Elle souffre autant
que jadis à la pensée de ce mariage, et ce qui m'a le plus touché, c'est
qu'elle m'assure qu'elle ne s'y oppose pas.... Mais je ne crois
décidément pas que Mlle de Coatlanguy revienne sur sa décision. Cette
jolie tête doit être de granit, comme celle de ses compatriotes.... Et
je ne veux pas m'exposer à une seconde humiliation.... Enfin, je doute,
avec ma mère, du changement opéré en elle, d'un changement capable
d'assimiler nos goûts et de l'acclimater à notre monde. A te vrai dire,
je l'avais presque oubliée.... Serait-il sage de renouer sur la vue d'un
portrait peut-être idéalisé par une main paternelle? Mais, mon ami,
peut-être ma vraie raison est-elle la crainte de peiner cette chère
mère.... Elle a été très bonne pour moi.... J'ai fait tout dernièrement
une grosse sottise: j'ai joué. Oh! c'est fini, je ne recommencerai plus,
sois tranquille!... Elle a deviné que j'avais un souci, m'a arraché hier
un aveu, et, sans un reproche, va payer mes dettes. Décidément, les
mères sont nos meilleurs guides, et il est sage de les laisser arranger
notre bonheur. Qui plus qu'elles le désire!
«Ainsi donc, n'écris pas à Venise. Le souvenir du Coatlanguy demeurera
frais et charmant dans ma mémoire.... Ce ne sera qu'un souvenir.»
Séverin sourit amèrement. Voilà donc où avaient abouti les velléités
d'indépendance de Landry! Cette fois, l'abandon de la femme qu'il
croyait aimer était le prix que demandait sa mère pour réparer une
folie!
Il ressentit cependant, tout d'abord, un soulagement infini, comme si
Léna eût échappé à un danger ou à un malheur. Il se trouvait heureux de
n'avoir pas à se mêler d'un mariage mal assorti, à prendre une
responsabilité dans les regrets probables de deux êtres dissemblables.
Pendant toute la journée, il demeura sous cette impression irraisonnée
de satisfaction; puis, le lendemain, une vague anxiété le reprit, et à
travers le trouble qui arrivait insensiblement à l'angoisse, il éprouva
le regret mal tendu, étrange à coup sûr, de ne pas pouvoir mettre Léna à
l'épreuve en la replaçant en face du passé. Si elle avait accepté la
demande de Landry, c'en était fait; il reconnaissait, lui, qu'il s'était
mépris sur elle, il la voyait dépouillée de son prestige, et il oubliait
les heures très douces passées dans ce milieu quasi familial. Si elle
avait refusé.... Qui sait ce qui serait arrivé?... Non, non, il ne
voulait pas même se le demander, car c'eût été descendre dans son propre
coeur, et c'était justement ce qu'il désirait éviter à tout prix....
Cependant, comment sortir de cet état douloureux? Comment retrouver le
calme morbide qu'il avait pris pour la paix, pour un mode définitif de
son être? Il effleura vingt projets: voyages, études absorbantes, oeuvres
multipliées. Mais son esprit ne pouvait s'attacher à rien; il éprouvait
cette impression poignante d'attendre.... Quoi? De nouvelles
souffrances, sans doute, car plus il y pensait, plus il trouvait folles
les idées de la comtesse Bolomei.