Séverin rentra chez lui comme dans un rêve. Il avertit l'hôtelier qu'il
repartait dans la journée, puis s'assit à une table pour écrire à Hervé.
Il déchira plusieurs brouillons, et envoya enfin ces mots, qu'il ne
voulut pas relire:
«Cher Monsieur, j'ai eu l'infini regret d'échouer dans la tentative que
votre sympathie avait encouragée. Je pense que Mlle de Coatlanguy
désire ne pas me revoir en ce moment. Je repars, reconnaissant de votre
affection, sans avoir le courage de vous serrer la main.»
Ayant envoyé cette lettre, il songea que la comtesse Bolomei pourrait
être informée de son passage à Venise, et il se résigna à aller la voir,
avec la secrète espérance de ne pas la rencontrer. Mais la comtesse
était chez elle, et elle l'accueillit avec une vive expansion.
--Enfin, vous voilà de retour! Mettez-moi au courant, car vous me faites
l'effet d'un sphinx.... Est-ce ma lettre qui vous ramène?
--Oui, elle a confirmé les inquiétudes que me causait la santé de mon
vieil ami Lebreton.
--Quand, vous m'avez écrit pour savoir s'il était vraiment malade, j'ai
fait appeler Peponi, et je lui ai demandé la vérité. Et, comme je vous
l'ai dit, le pauvre homme a une affection cardiaque qui peut lui
laisser encore des années de vie, mais qui, cependant, a amené ces temps
derniers des accidents menaçants. Dans quelle situation se trouverait
cette malheureuse enfant, s'il lui manquait tout à coup! ajouta-t-elle,
enveloppant Séverin d'un regard pénétrant.
--Je ne veux rien vous cacher, répliqua-t-il avec une affection de
calme. J'ai pensé, comme vous, que sa situation serait cruelle.... Je ne
puis oublier, vous le savez, que cette situation est un peu l'oeuvre de
ceux qui me tiennent de près.... Vous m'aviez répété si souvent que,
même avec un coeur mort, on peut se faire un bonheur de surface, ou tout
au moins, se bâtir un foyer et y édifier un devoir, que j'ai pensé....
que vous aviez raison.
La comtesse poussa un petit cri, et joignant les mains avec ravissement.
--Enfin!... _O caro mio!..._ Oui, un foyer, _una casa, e la
felicita!..._ s'écria-t-elle, parlant italien comme cela lui arrivait
quand elle était émue. Et avez-vous aussi pensé que c'était pour vous
que je cultivais cette fleur... ce _giglio_ pur et fier?... Je l'ai
devinée du premier coup d'oeil.... J'ai senti que jamais aucune de vos
Parisiennes banales, taillées sur le même modèle fin de siècle, ne
saurait guérir la plaie de votre coeur.... Il vous fallait une âme
fraîche, encore imprégnée des souffles vierges d'un pays neuf, marquée
au coin d'une éducation, d'une formation antique.... Elle est de race
très noble, et le sang plébéien qui s'est mêlé dans ses veines au sang
bleu de vos pairs lui a communiqué seulement sa vigueur et sa fierté....
Je me réjouis de la voir heureuse.... Car, sans s'en douter, elle vous
aime, mon ami!
Séverin laissa s'écouler ce flux d'enthousiasme, puis dit froidement:
--Elle m'a refusé....
La foudre tombant sur le palazzo n'eût pas causé à la comtesse une plus
soudaine, plus saisissante impression. Des exclamations étouffées
s'échappèrent de ses lèvres.
--_Santa Madonna!..._ Non, c'est impossible! _Che cosa incredibile!..._
Vous n'avez pas su lui parler! Il fallait me laisser faire! Voyons, que
lui avez-vous dit?
--La vérité.... Je la lui devais entière, si brutale qu'elle fût.
--Brutale? répéta la comtesse, bondissant sur son fauteuil.
--J'ai dû lui avouer que je n'ai plus d'amour à donner, que je lui
offrais seulement une protection affectueuse, une communion de
devoirs....
Les deux petites mains blanches et flétries de son interlocutrice
s'élevèrent en signe de détresse.
--Vous lui avez dit cela!! D'abord, ce n'est pas vrai! Le coeur ne meurt
jamais, et il n'est pas d'homme malheureux qui ne reprenne à la vie près
d'une femme aimante, dont l'esprit et le coeur sont des merveilles!
--Mais Mlle de Coatlanguy est comme moi: elle a été déçue, et elle
refuse, elle, de se marier.
La comtesse le regarda en face, avec un étonnement non affecté.
--Et vous avez trente-cinq ans! Et vous croyez que vous connaissez le
coeur humain! Et vous prenez au sérieux les désappointements d'une fille
de vingt ans!... Vraiment!... Elle briserait sa vie parce qu'un jeune
fou qu'elle a connu pendant un mois a cessé d'être amoureux d'elle!...
--Mais puisqu'elle m'a refusé!
--Est-ce qu'elle pouvait faire autrement? C'était si tentant, n'est-ce
pas, de s'entendre insinuer qu'elle ne serait jamais aimée, qu'elle ne
consolerait jamais votre deuil, que vous la choisissiez uniquement comme
l'associée de vos bonnes oeuvres!
Séverin mordit sa lèvre.
--Vous exagérez, vous ridiculisez une situation qui devait être exposée
loyalement, dit-il, piqué.
--C'est-à-dire que je débarasse votre discours des figures de
rhétorique.... Je me demande seulement quelle raison vous avez pu lui
donner pour lui adresser cette belle demande.... Auriez-vous poussé la
franchise jusqu'à lui confier que vous aviez pitié de sa prochaine
détresse, et que vous ne trouviez que ce moyen de faire «une oeuvre»,
alors qu'il s'agissait d'elle?
--Je dois supporter vos épigrammes.... Je lui ai dit que j'étais très
seul, elle très isolée, et....
--C'est cela, j'avais raison: la pitié! Et vous voulez qu'une femme
douée d'une ombre de dignité cède à de pareils motifs!
--Mais puisqu'elle ne m'aime pas! Je n'ai pas la prétention d'être
aimable, ni d'être aimé....
--Une jeune fille qui refuse un monsieur déclare, naturellement, qu'elle
ne l'aime pas.... Quant à votre défaut de prétention, vous êtes
absurde.... Écoutez-moi, et sachez que je ne parle pas à la légère:
Hélène de Coatlanguy vous est profondément attachée, qu'elle s'en doute,
ce qui est peu probable, ou non. J'ai bien vu qu'elle a souffert de
votre départ!
--Je ne puis discuter avec vous.... Je suis obligé de m'en rapporter à
son refus.... Et je pars tout à l'heure.
Les petites mains blanches recommencèrent à s'agiter désespérément.
--O aveugle! Allez, partez, passez à côté du bonheur.... Replongez-vous
dans vos oeuvres; elles sont belles, je n'en disconviens pas, mais elles
gagneraient de la vie, de la fécondité, à être accomplies sous un rayon
de soleil... ou de bonheur.... Vous êtes un caractère, un caractère
admirable, mais il y a une exagération en vous.... Et croyez-moi, vous
vivez en face d'un fantôme, vous édifiez votre existence sur une
légende, la légende de votre chagrin.... Vous avez souffert, oui! Mais
vous vous croyez inconsolable plutôt que vous ne l'êtes.... Voilà
l'erreur que vous n'osez pas regarder en face.... Oh! je sais que je
vous offense! Vos yeux brillent de colère.... Tant pis, quelqu'un vous
aura dit la vérité.... Et maintenant adieu!... Que vous le vouliez ou
non, vous penserez à ce que vous dit une vieille femme qui connaît le
coeur humain....
Il s'inclina en silence, lui baisa la main, et sortit précipitamment.