XXXIII

Léna eut une nuit de cauchemar.

Il lui semblait que toutes les tristesses et les angoisses de sa jeune

vie surgissaient devant elle en des images heurtées, brisées,

singulièrement enchevêtrées. Elle était assise à la table de Mme

Desmoutiers, et elle essayait de cacher ses mains, qui apparaissaient

brunes sur la nappe satinée.... Elle tournait la tête, et soudain, elle

errait dans le cimetière de Lanrouara, cherchant la tombe de son

père.... Landry passait près d'elle, ayant à son bras une jeune femme

élégante, qui riait d'elle. Puis son oncle la jetait hors du Coatlanguy

et la poursuivait dans l'avenue, le bras levé. Enfin, son père lui

amenait Séverin, à qui il criait d'une voix passionnée: «--Épousez-la,

car elle est pauvre, et elle vous aime!»

L'horreur de cette dernière vision l'éveilla. Il faisait à peine jour.

Elle se jeta hors de son lit pour fuir ces affreux rêves, et s'habilla

en hâte pour une messe matinale. La grande paix de l'église la calma.

Elle eut de nouveau conscience d'une atmosphère de prières très

anciennes, traversée d'une pluie incessante de grâces. Elle ne put

formuler une oraison; elle craignait trop de voir clair en elle-même,

d'y faire surgir une souffrance précise, une humiliation, une colère,

que sais-je! Elle berça sa pensée d'une unique supplication:

«Sainte Mère de Dieu, portez-moi!»

Et l'image archaïque de la Madone de la Nicopeja lui était un

apaisement; elle regardait avidement son visage naïvement bienveillant,

le petit Jésus tenu tout droit sur sa poitrine, présenté à l'adoration,

à la confiance, et à demi voilé sous les colliers suspendus au cou de la

Vierge.

Il était encore très tôt quand elle sortit de l'église, si tôt que deux

heures au moins devaient s'écouler avant le moment où elle entrait chez

son père. La place était presque déserte; des vols de pigeons s'y

abattaient en liberté, si nombreux que leurs roucoulements rappelaient,

de loin, le murmure rythmé des flots. Une brise fraîche soufflait; de

petits nuages légers flottaient sur un ciel encore pâle, d'une

ravissante nuance azurée. On sentait le printemps dans l'air, mais on ne

le voyait pas dans cette ville de marbre et d'eau. Léna eut tout à coup

le désir ardent, invincible, de voir des arbres, et, presque sans

réfléchir, courut prendre le bateau qui menait au jardin public.

Il était encore désert. Les arbres avaient revêtu leur parure d'un vert

tendre, et les pins et les lauriers semblaient plus noirs près de cette

fraîche éclosion. C'était une sensation délicieuse d'errer à cette heure

matinale sous les ombrages nouveaux, d'entendre des oiseaux... et de

penser à l'âpre et tardif printemps qui, là-bas, commençait seulement à

étoiler d'or les ajoncs, et d'argent les haies d'épines. Elle s'assit

sur un banc, soulagée d'être seule, et essayant de s'absorber dans le

charme de cette heure avant d'aller reprendre ses soucis.

Mais, ayant levé la tête au bruit d'un pas solitaire, elle tressaillit

en reconnaissant ce promeneur inattendu: Séverin de Salles passait

devant elle.

Lui aussi s'arrêta, surpris. Il hésita un instant, puis se découvrit.

--Je n'ai pas besoin, dit-il, de vous assurer qu'un pur hasard m'a amené

ici.... Je ne me permettrais pas de m'asseoir près de vous; mais je

puis, du moins, vous adresser une requête: voulez-vous m'accorder un

entretien chez monsieur votre père, aujourd'hui, à l'heure qu'il vous

plaira de me fixer?

Elle se leva tremblante, en proie à une cruelle agitation.

--Un entretien?... A quoi bon?... N'avons-nous pas déjà abusé de votre

sympathie pour des isolés?... dit-elle d'une voix à peine intelligible.

Le regard de Séverin exprima une surprise presque pénible.

--Si ma présence vous semble indiscrète, dit-il, légèrement froissé, si

j'ai abusé à mon insu de votre accueil amical, je ne vous fatiguerai pas

plus longtemps de mes visites.... Mais un motif sérieux me fait désirer

l'entretien que je sollicite de vous, après en avoir demandé la

permission à M. Lebreton....

--Je suis sûre, je sais que c'est... inutile, balbutia-t-elle, serrant

nerveusement ses mains l'une contre l'autre.

--Vous en jugerez après m'avoir entendu.... Ne pouvez-vous avoir

confiance en moi? ajouta-t-il avec une émotion visible.

Elle _savait_ qu'il voulait demander sa main... elle savait aussi

qu'elle ne pouvait, qu'elle ne devait pas permettre que les intrigues de

son père réussissent.... Oh! quel mot!... Et qu'il était dur de juger

ainsi ce pauvre père faible et tendre!... Mais pouvait-elle, si

certaine qu'elle fût de sa demande impossible, la refuser avant qu'il la

formulât? Après tout, il voulait peut-être seulement lui parler de

Landry, lui transmettre un message.... D'ailleurs, son père avait

approuvé cette entrevue....

Elle s'inclina légèrement.

--Je serai toute la matinée chez moi, dit-elle, essayant de raffermir sa

voix brisée.

Et elle se dirigea rapidement vers l'embarcadère du bateau à vapeur.

Jamais, peut-être, elle n'avait ressenti une plus cruelle souffrance. La

pensée que Séverin avait été pour ainsi dire pris au piège, attiré

honteusement par le seul mobile capable d'agir sur son coeur mort et sa

nature loyale: la pitié,--cette pensée la mettait hors d'elle, d'autant

qu'elle ne pouvait savoir ce que son père lui avait dit. Si Séverin

allait supposer qu'elle l'aimait!... Si ce n'était pas seulement par

compassion pour les soucis paternels d'un homme malade, inquiet de

l'avenir de sa fille, qu'il voulait la demander, mais par pitié pour

elle-même, si on lui avait persuadé qu'elle souffrait à cause de lui!...

Elle tarda à entrer chez son père, tant elle sentait en elle de

soulèvement et de rancune. Elle dut faire appel à toute son énergie pour

l'embrasser comme à l'ordinaire. Il la regardait avec une inquiétude,

presque une peur, qui, cependant, l'attendrit légèrement.

--Vous avez autorisé M. de Salles à me demander un entretien, mon père?

dit-elle d'une voix dont elle s'efforçait d'apaiser les frémissements.

--Pourquoi pas, Léna? répliqua-t-il avec la douceur humiliée qui

choquait à sa fille.

--S'il prétend me demander en mariage, comme je n'ai que trop lieu de

craindre que l'idée n'en vienne pas de lui, et comme, d'autre part, je

ne veux pas me marier, je regrette d'avoir avec lui une explication qui

ne peut que nous faire mal à tous deux....

--Léna, dit-il, malheureux, comment peux-tu croire que j'eusse voulu

jeter mon enfant aux bras d'un indifférent!... Je t'assure que je n'ai

rien fait, rien écrit de contraire à notre dignité! Je suis sûr qu'il

t'aime, et je désire ardemment te laisser à un protecteur tel que lui.

Ne t'obstine pas à refuser ton bonheur par une vaine susceptibilité....

Crois-moi, j'ai lu dans son coeur!

--Ne pourriez-vous, dit-elle sans répondre, vous charger de lui exprimer

vous-même ma détermination, qui est immuable? Cela nous épargnerait une

souffrance....

--Non, ma fille, je ne peux rien faire de la sorte, parce qu'il ne m'a

pas dit le sujet de l'entrevue qu'il veut avoir avec toi, et que je ne

pouvais refuser à un homme tel que lui....

Elle ne protesta plus et, prenant son ouvrage, elle rentra dans sa

chambre, et se mit à coudre fiévreusement et en silence près de sa

fenêtre.

Elle souffrit une torture pendant cette attente. Elle aurait voulu tour

à tour presser les minutes, pour en finir avec cette horrible

souffrance, et les retenir, pour retarder un moment qui lui semblait

au-dessus de ses forces.

Mais l'heure fatale vint. Elle entendit s'ouvrir la porte du petit

vestibule, un pas ferme résonna sur le carreau de marbre, puis Giuseppa

vint l'avertir que le _signore francese_ la demandait.

Elle s'agenouilla un instant devant le minuscule autel qu'elle avait

élevé dans un coin de sa chambre à la Sainte Vierge et à sainte Anne,

puis entra avec un calme affecté dans l'atelier que le soleil emplissait

d'une lumière joyeuse, et où elle allait tant souffrir.

Séverin était d'une pâleur qui l'impressionna.... Comme il devait lui en

coûter de venir, par pure compassion, demander la main d'une femme qu'il

ne pouvait aimer!...

--Hier, quand je suis arrivé, dit-il, il me semblait facile de venir

vous dire tout ce qu'il faut que vous sachiez.... Me trompé-je en

trouvant votre ancienne et amicale attitude changée, et en m'imaginant

qu'il y a entre vous et moi je ne sais quel malentendu?

--Je ne vous comprends pas.... Pourquoi y aurait-il quelque chose de

changé entre nous? répliqua-t-elle d'un ton qui sembla élargir la

distance bien réelle que sentait Séverin.

Il la regarda avec un étonnement douloureux.

--Quoi qu'il en soit, je dois vous parler, dit-il avec un soupir. Nous

avons eu, quel que puisse être l'avenir, des rapports cordiaux, je n'ose

dire affectueux, et vous m'avez témoigné assez de confiance pour qu'il

me répugne de ne pas y répondre.... Il me semble que vous devez d'abord,

avant tout, savoir la vérité de ma vie, connaître ce que je dérobe aux

autres; en un mot, je crois devoir faire tomber devant vous la légende

dont on m'a entouré....

Surprise, troublée, elle ne sut que répondre. La vérité de sa vie!

C'étaient là des mots singuliers; mais elle n'eut pas l'idée que cette

vérité ne dût être digne de l'opinion qu'elle s'était faite de lui.

--Je me suis d'abord demandé, reprit-il, si j'avais le droit de

dépouiller une morte d'un prestige même emprunté; mais encore une fois,

vous avez le _droit_ de tout savoir....

--Quel droit pourrais-je avoir à vos confidences? dit-elle avec

agitation. Monsieur de Salles, j'aimerais mieux que vous arrêtiez là un

entretien qui peut devenir pénible....

--Il faut que je vous parle, répondit-il d'un ton ferme. Vous savez quel

respect j'ai pour vous, et je veux espérer que rien de douloureux ne

sortira de cette conversation.

Les yeux gris de Léna devinrent un peu durs, et sa bouche se serra

tandis qu'elle se résignait à l'écouter.

--On a cru, reprit Séverin, étouffant un soupir, que ma vie a été brisée

par la perte de ma femme.... On a répété que je l'avais trop aimée pour

l'oublier jamais, et que le souvenir idéal d'une créature parfaite

m'empêchait de penser à aucune femme, si charmante fût-elle....

Peut-être étais-je capable de porter jusqu'à la fin le deuil d'une

créature qui m'eût aimé comme moi je l'avais chérie.... Mais si j'ai

gardé des années ce veuvage austère après ces quelques mois de vie

conjugale, si j'ai rompu avec le monde, si je suis devenu incapable de

goûter les joies d'ici-bas, ce n'est pas parce que je pleurais une femme

aimée et aimante....

Il s'arrêta un instant, oppressé....

--...C'est parce que j'avais été cruellement trompé, et que je ne

pouvais plus croire au bonheur....

Il y eut encore un silence, pendant lequel Léna crut entendre les

battements de son coeur.

--Quand je la connus, reprit Séverin d'une voix plus basse, elle avait

tout ce qui peut charmer: esprit, beauté, douceur, talents, que

sais-je!... Tout, hors la fortune, et c'était pour moi un bonheur de

plus de lui rendre la situation et les jouissances qu'elle avait connues

dans sa première jeunesse. Dire combien je l'aimais, serait impossible.

J'étais jeune, ardent; j'avais conscience des dons que j'avais reçus, et

je bénissais Dieu de pouvoir les prodiguer à son bonheur. Ce que je lui

ai donné, personne ne peut le savoir, elle-même ne l'a jamais soupçonné;

j'étais si riche de tendresse, d'enthousiasme, que je lui prêtais ce

qu'elle n'avait pas.... Je ne voulais pas m'avouer sa froideur, je la

voyais telle que la faisait mon amour.... Cela dura trois mois, pendant

lesquels la ferveur de mon affection, de mon admiration, ne s'épuisa

pas. Puis un mal soudain l'enleva.... Je ne puis penser encore à

l'agonie que j'endurai.... La dernière parole intelligible qu'elle me

dit fut: «Pardon!» Je vis dans ce mot la délicatesse d'une tendresse

pareille à la mienne. Ma foi chrétienne m'empêcha seule de devenir fou.

Mais lorsqu'il fallut, d'une main frémissante de douleur, toucher à ce

qui lui avait appartenu, je trouvai son journal intime....

Il s'arrêta, de nouveau oppressé.

Léna l'écoutait maintenant avec un intérêt poignant, sans penser à elle,

sans se demander pourquoi il lui faisait cette étrange confidence.

--J'appris alors d'elle-même, par ce témoignage posthume, reprit-il

d'une voix changée, que je n'avais jamais été aimé.... Elle avait

horreur de la pauvreté, et avait lâchement, vulgairement cédé à

l'attrait de ma fortune. Pour m'épouser, elle avait rompu, oui, rompu

une promesse, renoncé à un homme qu'elle aimait.... Je trouvais dans ces

pages la trace de la lutte qu'elle avait livrée entre cet amour et sa

cupidité.... Oh! je lui dois cette justice qu'elle a été envers moi une

épouse fidèle.... Mais elle ne m'a jamais aimé; elle m'a laissé, avec

des sourires perfides, prodiguer tout ce que j'avais de meilleur,--sans

retour....

Les yeux de Léna n'étaient plus froids ni durs; il pouvait y lire une

sincère sympathie.

--Alors, dit-elle avec un soupir, vous aussi, vous avez connu cette

souffrance d'avoir vu son coeur méprisé, d'avoir aimé... dans le vide!

--Pis que dans le vide: elle était fausse! murmura-t-il, essuyant les

gouttes de sueur qu'avait amenés à ses tempes l'effort cruel qu'il

venait de faire. Et voilà pourquoi je ne puis plus aimer aucune femme.

Si, dans la fleur de ma jeunesse, dans l'éclat des facultés brillantes

que je peux reconnaître aujourd'hui comme s'il s'agissait d'un autre, je

n'ai pas réussi à éveiller la sympathie, l'écho que méritait mon coeur,

comment l'aurais-je espéré plus tard, comment ne serais-je pas devenu

sceptique? Si l'amertume n'a pas envahi mon âme, si ma vie n'a pas été

stérilisée par cette déception, plus amère qu'on ne peut l'imaginer, je

le dois à la foi chrétienne qui m'a gardé du désespoir, du

découragement, qui m'a montré la volonté divine, toujours adorable, bien

qu'incompréhensible, dans l'épreuve, qui m'a imposé des devoirs, et qui

m'a aidé à porter le poids d'une vie solitaire où la joie ne devait plus

luire....

Il ne pouvait plus être heureux.... Alors, il ne songeait pas à demander

la main de Léna?

Elle se demandait quel était le but de cette étrange confidence; elle

n'attendit pas longtemps.

--Ce que j'ai à vous dire maintenant, poursuivit-il avec un peu

d'effort, je ne le dirais pas à une autre femme, et le secret que je

vous ai confié serait pour toute autre aussi, un bien étrange préambule

à la demande que je vais vous adresser.... Mais vous avez, comme moi,

subi une amère désillusion; comme le mien, votre coeur est libre, et vous

m'avez laissé entendre que vous ne pouvez plus croire à ce sentiment

qu'on a tant parodié.... Je suis très solitaire, et un jour peut

venir--Dieu veuille qu'il soit éloigné!--où votre vie, à vous, sera

terriblement isolée, où vous serez placée dans l'alternative de vivre

seule ou de reprendre, auprès d'un parent offensé, une vie qui vous

était à charge avant même que vous connussiez d'autres horizons. En

dehors des illusions de la jeunesse, il peut y avoir une affection

grave, solide, basée sur la communauté des croyances, des aspirations,

sur un même désir du bien.... Voulez-vous me faire le très grand honneur

de me confier votre existence?... Je n'ai plus, maintenant que ma

jeunesse est passée et que la souffrance m'a rendu austère, indifférent

à la plupart des choses de ce monde, je n'ai plus, dis-je, la prétention

d'être aimé comme j'avais jadis rêvé de l'être. Je sais que, vous non

plus, vous ne demanderiez pas l'attachement romanesque dont vous avez

d'ailleurs connu l'inanité. Mais je sais aussi que je peux avoir foi en

votre loyauté, qu'un motif indigne de vous n'entraînerait pas votre

décision, que vous êtes trop fière et trop haute pour vous marier pour

de l'argent ou pour une situation. Peut-être, cependant, pensez-vous

aussi qu'il faut à une femme une protection, un but dans la vie, un

devoir enfermé dans des limites précises.... Ai-je besoin de vous dire

que je ne vous séparerais jamais de votre père?...

Il se tut, l'interrogeant encore d'un regard grave, tranquille, austère,

dans lequel ne se lisaient ni ardeur, ni impatience. Elle sentit son

coeur étreint d'une impression étrange, glacée, et se demanda si jamais

une telle demande avait été formulée en de pareils termes.

--Il est trop juste que vous preniez le temps de la réflexion, reprit-il

avec le même calme. Je sens tout ce qu'a de singulier notre

situation.... Je n'aurais, je le répète, osé adresser ma requête à

aucune autre jeune fille, d'abord parce que peu de jeunes filles ont, à

votre âge, expérimenté la souffrance; puis parce qu'il en est encore

moins, peut-être, auxquelles l'argent soit indifférent comme je _sens_

qu'il l'est pour vous. Je sais que vous ne me tromperez pas....

D'ailleurs, je ne vous demande que de m'aider à vivre une vie utile,

austère peut-être, mais relevée par les devoirs qui sont toujours à

notre portée. Puis-je vous demander quand vous voudrez bien me faire

connaître votre décision?

--Oh! tout de suite... Pardonnez-moi de répondre ainsi à ce qui est de

votre part très bon, j'en suis sûre.... Mais c'est impossible, tout à

fait impossible!...

Il regarda attentivement son visage altéré, ses yeux remplis de larmes,

et tout à coup devint très pâle.

--J'ai peut-être été brutal.... Je me suis sans doute mal expliqué....

Ce n'est pas une froide association que je vous offre, mais une

protection affectueuse.... Il m'était impossible de vous laisser croire

que je pouvais de nouveau être jeune, et goûter la forme de bonheur qui

a été flétrie pour moi par la fausseté d'une femme.... Vous-même, vous

êtes désenchantée, je l'ai bien senti....

--Vous avez été d'une loyauté absolue, dit-elle, l'interrompant. Mais

vous cédez, sans vous en rendre compte, à une compassion qui vous

égare.... Mon père se croit malade, à tort, j'en suis sûre, et vous vous

demandez ce que je deviendrai après lui.... Dieu sera là, j'ai confiance

en lui.... Oubliez cette pensée, dont je vous serai toujours

reconnaissante.... Vous ne seriez pas heureux.... ni moi non plus....

Moi, je ne me marierai jamais!...

Elle dit ces mots lentement, avec une inconsciente solennité, comme si

elle prononçait l'arrêt de sa jeunesse, puis répéta plus doucement,

d'une voix plaintive:

--Jamais!...

Alors, sa pâleur s'accentuant, Séverin s'inclina profondément devant

elle. Elle lui tendit la main, elle pleurait. Et sans ajouter un mot,

ils se séparèrent ainsi.

Un instant après, agenouillée près de son lit, la tête cachée dans ses

oreillers, pour étouffer ses sanglots, Léna connut la plus amère, la

plus cruelle douleur de sa vie.

La Robe brodée d'argent · 第 49 / 74 题