Elle éprouva alors un impérieux besoin de se distraire, de fuir ces
chambres resserrées où sa pensée semblait, faute d'espace, retomber sur
elle-même. Elle prétexta un achat, et sortit au hasard, essayant de
secouer l'idée douloureuse qui venait de s'implanter dans son cerveau.
Elle erra d'abord sous les arcades de la place Saint-Marc. Mais elle ne
pouvait s'intéresser à rien. Ni les verreries merveilleuses de Salviati,
ni les dentelles sans prix de Jesurum, ni les marbres, ni les
aquarelles, ni les bijoux ne retenaient son regard troublé. Elle
s'enfonça dans la Merceria, entra un instant à San-Salvatore, toujours
ouvert, pour y chercher un peu d'apaisement et y revoir aussi la
_Transfiguration_ du Titien, et le tombeau de cette poétique Catherine
Cornaro, reine de Chypre; puis elle erra dans les ruelles, traversant,
sur les ponts en dos d'âne, les étroits et pittoresques canaux,
découvrant ici une église, là un palais, plus loin un jardin minuscule
épandant sur l'eau le feuillage tremblant d'un saule, ou y mirant des
touffes de giroflées. Elle se contraignait à ne plus penser, et à
s'intéresser à ses découvertes. Et combien l'on en fait de tout genre, à
Venise! Elle tressaillit d'une émotion soudaine en se trouvant dans
l'église de San-Zaccaria, en face des restes vénérables du père du
Précurseur. Elle oublia ses soucis pour tomber à genoux. Ainsi que
devant le tombeau de Saint-Marc, elle remontait les siècles, émue d'être
si près de ce corps sanctifié, de ces bras qui portèrent l'Enfant
Prophète.
L'apaisement souhaité s'était soudain fait dans son âme, et elle
redevenait capable de surmonter son angoisse, de dépasser pour ainsi
dire les pensées troublantes et douloureuses qui s'offraient à elle.
Elle avait continué à marcher sans but, tantôt arrêtée par une impasse,
tantôt suivant une berge étroite, tantôt, enfin, s'égarant dans un de
ces labyrinthes dont les passages sont parfois si resserrés qu'on n'y
peut, à la lettre, ouvrir un parapluie. Et quand elle reprit conscience
du lieu où elle se trouvait, elle s'aperçut qu'elle était près du Canal
Grande, mais très loin de chez elle, devant le pittoresque Palais di
Turchi, dont elle avait visité le musée. Alors, elle se rendit à la
station des bateaux à vapeur, pour regagner plus vite son logis.
C'était toujours pour elle un plaisir nouveau de passer devant ces
palais incomparables dont un grand nombre, hélas! sont devenus des
centres d'industrie ou des caravansérails à la mode. Elle était
redevenue elle-même lorsque, dans le crépuscule, elle débarqua au quai
des Esclavons, et s'engagea dans l'escalier sombre de sa maison.
Comme elle ouvrait la porte de l'appartement, un bruit de voix frappa
son oreille. Il y avait quelqu'un avec son père, et son coeur cessa un
instant de battre en reconnaissant l'accent familier de Séverin de
Salles.
Elle n'entra pas dans l'atelier. Elle se glissa sans bruit dans sa
chambre, jeta son chapeau sur son lit, et alla appuyer son front contre
la fenêtre, regardant sans le voir le mouvement intense du quai et du
canal.
Ainsi, il avait répondu sans perdre une heure à l'appel d'Hervé! Quel
mobile l'amenait? La sympathie pour un grand talent? La compassion pour
un homme fatigué, qui se croyait malade? Car ce ne pouvait pas, non, ce
ne pouvait pas être un autre sentiment! Qui aurait pu lutter contre ce
souvenir indestructible d'une morte qui avait dû être la perfection
même!... Mais qu'avait-il pensé de cette demande, de ce rappel, de la
part d'un homme qui, après tout, n'était pour lui qu'un étranger?
Avait-il deviné un mobile secret, intéressé, une intrigue, en un mot,
dans cette démarche? Était-il possible qu'il l'eût cru inspirée par Léna
elle-même? A cette idée, une rougeur brûlante couvrit son visage. Une
terreur la prenait de rencontrer Séverin. Elle resta immobile, espérant
que son père ignorerait qu'elle était rentrée. La visite fut longue. La
nuit était venue, elle n'osait pas aller chercher sa lampe, et elle
restait là, seule dans les ténèbres, respirant à peine, et trouvant les
minutes démesurément longues.
Séverin partit enfin. Elle prêta l'oreille au bruit de ses pas dans
l'escalier; puis, ayant rafraîchi d'eau froide son visage brûlant, elle
entra chez son père.
--Viens-tu seulement de rentrer? Je te guettais, cependant, Léna,
dit-il. N'as-tu pas rencontré M. de Salles?
Il y avait dans sa voix une émotion inquiète et quelque chose de
suppliant. Il avait baissé l'abat-jour de sa lampe, et son visage
restait dans l'ombre.
--Non, dit Léna avec une sécheresse involontaire, je ne l'ai pas
rencontré.
--Il reviendra; il a été déçu de ne pas te voir... très déçu, Léna.
Elle ne répondit rien, et se mit en devoir de préparer la petite table
du dîner. Ses mouvements étaient fiévreux, et son coeur battait à l'idée
d'entendre une parole qui la froisserait et diminuerait son père à ses
yeux.
Mais Hervé ne parla plus de Séverin. Avec un peu d'effort d'abord, puis
avec un intérêt réel, il questionna sa fille sur ce qu'elle avait vu
dans sa promenade, et lui donna sur les palais et les églises de ces
détails dont sa mémoire était riche, et qui, sous sa parole imagée et
facile, prenaient un intérêt extraordinaire.
Mais, comme distraite malgré elle et instinctivement soulagée, elle
prenait son ouvrage près de la lampe pour passer une tranquille soirée,
le timbre de la porte d'entrée résonna deux fois sous une pression
nerveuse, et presque aussitôt, celui qu'elle avait redouté de voir parut
à la porte de l'atelier.
--Vous voyez que je suis indiscret: je reviens déjà, dit-il avec un
sourire que Léna trouva contraint. Vous m'avez habitué tous deux à
croire que cette maison était un peu la mienne....
Tous deux! Quoi! avait-il pu se méprendre au plaisir qu'elle témoignait
de sa venue? Pouvait-il croire qu'elle avait désiré, indirectement
sollicité son retour? Elle se sentait faiblir à cette pensée odieuse....
Il s'aperçut certainement de son embarras; mais elle se demanda avec
angoisse comment il l'interprétait. Avec son tact habituel, il parla
aussitôt de choses banales, puis de son séjour à Rome.
--N'êtes-vous pas allé à Florence? demanda Hervé qui, lui aussi, était
en proie à une pénible anxiété.
--Non, j'avais besoin de solitude.
--Mme Desmoutiers et son fils y sont-ils encore? dit Léna avec une
tranquillité affectée.
Il se tourna vivement vers elle, peut-être surpris de la voir aborder ce
sujet.
--Non; ma cousine n'est pas femme à jouir tout un hiver des souvenirs
moyenâgeux et des merveilles artistiques de Florence. Après quelques
semaines, elle est allée finir l'hiver à Nice.
--Et vous, vous retournez à Paris, dit Léna d'un ton affirmatif, comme
si c'était une chose entendue.
Il la regarda, de nouveau étonné.
--Mes projets sont encore incertains... Combien j'ai pensé à vous, à
Rome! ajouta-t-il, cherchant à dissiper le malaise inexpliqué qui
planait sur eux tous. Vous jouiriez tant de ses trésors, et surtout de
son atmosphère!
--Mon père m'y conduira peut-être quelque jour, répliqua-t-elle avec une
légère sécheresse.
Il essayait vainement de l'animer, et cherchait évidemment l'énigme de
cette attitude nouvelle. Hervé était au supplice. Au bout d'une
demi-heure, Séverin, découragé, se leva pour prendre congé, sans que
personne le retînt.
Léna parut oublier qu'elle avait pris l'habitude amicale de tenir pour
lui sa lampe au-dessus des ténèbres béantes de l'escalier. Dès qu'il eut
refermé la porte, elle alluma un bougeoir d'un geste fiévreux et, avec
un bonsoir précipité, elle se retira dans sa chambre.