XXXI

Le printemps s'annonce, et les étrangers animent la ville silencieuse et

étrange, encombrant les galeries des Procuraties, remplissant les

musées, flânant dans la Merceria.

Léna laisse tomber son ouvrage sur ses genoux, et essaie de dresser le

bilan de ces derniers mois.

D'abord, elle a l'impression qu'un temps indéfini s'est écoulé depuis

qu'elle a quitté le Coatlanguy et changé la forme de sa vie. Elle a fait

beaucoup de chemin, en effet.... Elle a dépassé la région sans nuages

des illusions, l'état vaguement heureux où l'on attend le bonheur avec

une confiance absolue. Elle a appris de dures leçons, et expérimenté

l'imperfection des êtres et des choses d'ici-bas. Son existence nouvelle

l'a développée, affinée, mais aussi l'a éclairée sur l'esprit de son

siècle; maintenant, elle ressent plus d'indulgence pour la mère de

Landry, et commence à comprendre la folie de son idylle. Seulement, le

mal qu'on lui a fait n'est pas guéri; elle pense qu'elle ne pourra plus

aimer, et qu'en tout cas, le mari qui pourrait toucher son coeur ne

descendrait pas jusqu'à sa pauvreté.

Car elle est pauvre. Son père, qui s'est remis à peindre, dépense

promptement l'argent qu'il gagne aisément. Il ne sait pas résister à ses

coûteux caprices de collectionneur. Il cède à la fantaisie qui le mène;

il improvise un voyage, il invite des amis, il donne des bijoux à sa

fille; puis, à ces prodigalités succèdent des périodes de gêne intense,

qu'il endure stoïquement, et pendant lesquelles sa ressource suprême est

de se défaire d'un objet jadis acquis à grand prix.

Cette vie semble odieuse à Léna. Elle a vainement essayé d'y mettre de

l'ordre, d'établir un budget. Hervé ne dit jamais non, il admire la

justesse de ses idées, et retombe dans ses folies. Oh! elle est lasse de

toujours compter, de toujours prêcher, d'user ses heures en combinaisons

mesquines. Combien elle aimait mieux la vie simple, mais large du

manoir! Comme elle sent, à ces heures-là, qu'elle a dans les veines du

sang de ces travailleurs patients qui pratiquaient l'épargne pour

pouvoir être dignes et généreux!

Mais ce n'est pas tout. Malgré l'attrait goûté, compris des jouissances

artistiques, le charme des relations que lui a procurées la comtesse

Bolomei, elle n'a pas de racines dans ce sol étranger, pas d'amitiés,

pas d'épanchement, pas d'horizon non plus.

Séverin est parti pour Rome, et ce départ lui a laissé un vide étrange.

A son insu, elle s'appuyait sur lui. Il connaissait quelque chose de sa

vie antérieure:--son grand chagrin, d'abord, puis aussi ses amis du

presbytère. Elle éprouvait pour lui une sympathie très vive parce qu'il

avait souffert et que, ainsi qu'elle, il ne pouvait refaire sa vie.

Enfin, elle avait une confiance irraisonnée, presque inconsciente, en

son sens élevé, en son point de vue, en son âme de chrétien. Sans songer

à la prêcher dans ses découragements, il jetait dans leurs entretiens

des mots lumineux qui demeuraient en elle pour éclairer ses ténèbres. Il

la reportait, dans ses déboires, vers la seule perfection qui ne trompe

pas. Que de fois en le voyant prier dans les églises, elle avait compris

le refuge divin offert aux coeurs souffrants!

Le reverrait-elle? Et quand?... Serait-il toujours inconsolable et

solitaire!... Quel idéal devait être la femme ainsi pleurée! Parfois, il

semblait à Léna qu'elle eût trouvé doux de payer de sa vie quelques

jours d'un amour si profond...

La comtesse Bolomei avait été fidèle à la tâche qu'elle avait acceptée.

Elle invitait souvent Léna, et formait insensiblement son goût, ses

manières, son langage même. Elle la maintenait à un niveau élevé,

traitant devant elle les questions qui devaient élargir son esprit. Elle

lui donnait part à ses oeuvres de charité, l'emmenant dans ces ruelles

étonnantes, misérables et pittoresques, ou dans ces vieux palais

délabrés, devenus l'asile de la misère, où l'on voit flotter des loques

sur les façades de marbre, où, dans des débris de poterie, des fleurs

communes poussent sur les fenêtres en ogive. Elle lui procurait ainsi

cette saine impression qui consiste à mettre la souffrance physique en

regard des peines morales, et qui fait envisager d'une manière plus

juste la croix qu'on a à porter. Enfin, elle l'encourageait à dessiner

sous la direction un peu capricieuse de son père, elle lui prêtait des

livres, dirigeait ses études littéraires, parlait italien avec elle, et

contrôlait, sans en avoir l'air, ses relations. Seulement, tout cela

fait,--et c'était certes beaucoup,--elle ne songeait pas à gagner la

confiance de cette enfant; elle ne se doutait même pas du vide affreux

de son coeur, du sentiment morbide de désillusion qui l'avait envahie. Ce

qui sauvait Léna, c'étaient les fortes semences jetées jadis en son âme.

Elle souffrait, mais du moins elle ne se complaisait pas en sa

souffrance, et ne l'irritait pas par d'inutiles et dangereuses analyses.

Elle gardait la notion chrétienne de l'épreuve, du mérite, et surtout de

l'amour de Dieu qui allège les fardeaux. Et elle se prêtait aux

distractions, heureuse de constater que le progrès de son esprit rendait

son père fier d'elle; elle le soutenait dans ses faciles découragements,

toujours prête à satisfaire ses fantaisies, et à s'oublier elle-même,

science nouvellement acquise, et singulièrement méritoire à son âge.

...Mais sa tâche filiale est parfois un peu lourde. Elle n'a pas été

préparée, par son milieu, par les caractères de granit qui l'entouraient

en Bretagne, à comprendre cette nature flexible, fuyante, tombant des

enthousiasmes aux découragements, ardente et mobile, tendre et

oublieuse, passant, en somme, à travers la vie comme dans un rêve créé

par sa propre fantaisie. Elle se sent vis-à-vis de lui de plus en plus

protectrice; mais l'indulgence lui est souvent difficile, justement

parce qu'il n'y a pas d'affinités naturelles entre elle et lui. Si

brutalement injuste que lui semble son oncle, elle le comprend plus

facilement. Cependant, elle ne montre jamais à son père ni impatience

vis-à-vis de ses caprices, ni dédain pour sa faiblesse. Il est, du

moins, une chose qu'elle peut admirer sans réserve en lui: c'est ce don

merveilleux qui fait de lui un grand artiste. Elle pose patiemment

devant son chevalet, et son image, sous différentes formes, emprunte des

titres divers: en robe blanche et en grand chapeau, elle est «la Fille

du peintre»; en Fouesnantaise, elle anime un paysage breton auquel le

Coatlanguy sert de fond. Les deux portraits vont partir pour le Salon,

et Léna se demande d'abord ce que pensera Landry,--puis si Séverin se

rappellera avec plaisir son séjour à Venise, et les heures passées dans

l'atelier de la riva degli Schiavoni....

Elle reçoit des lettres furtives de Loïzik; Loïzik se mariera après

Pâques. Elle exprime de sincères regrets de ne pouvoir fléchir son

oncle, qui ne parle jamais d'elle, son chagrin de ne pas avoir sa

cousine comme «fille d'honneur», puis s'étend avec une complaisance

ravie sur les préparatifs de ses noces. Il y aura un millier d'invités.

On dressera des tentes, on les enguirlandera de feuillage. Les boeufs

sont déjà marqués pour le sacrifice, les barriques de vin arrivent par

les lourdes charrettes, les cuisinières fameuses de la région sont

retenues, les pauvres avertis et conviés. Car, en ces agapes nuptiales,

les questions sociales sont pacifiquement résolues: les châtelains et

les pauvres hères, les riches et les mendiants, tous sont assis dans une

même pensée joyeuse, tous portent des toasts à la mariée, tous, au

milieu du repas, se lèvent et confondent dans une même prière le

souvenir de leurs défunts toujours chers.

Léna éprouve un chagrin profond de ne pas être de ces fêtes. Elle eût

aimé à en surveiller les heureux préparatifs, à tresser des guirlandes,

à remuer la pâte des fars noirs ou blancs, et surtout à attacher au

corsage de Loïzik les boutons d'oranger. Heureuse Loïzik! Aucun rêve

imprudent ne l'a élevée hors de sa sphère; aucun mécontentement ne l'a

disposée à écouter des paroles trompeuses. Ses tranquilles pensées ne

franchiront pas les limites bénies de son devoir heureux; elle

poursuivra avec Goulven l'oeuvre de son oncle, préservera des vies et des

bonheurs, et élèvera dans les antiques traditions d'honneur et de

travail une nouvelle génération de Coatlanguy....

Son père la surprend, cette lettre à la main, et elle n'a pas le temps

d'essuyer ses larmes.

--Ah! Léna, tu regrettes le Coatlanguy! dit-il avec une inflexion

jalouse. J'ai craint, quelquefois, que tu n'aies le mal du pays!

Mais Léna lui sourit déjà.

--Avec vous, père! Mais c'est chez vous qu'est mon pays, et si je devais

vous quitter, j'aurais, à en mourir, le mal de mon cher père!

Il se laissa tomber sur un fauteuil, un peu las. Il avait de ces

dépressions soudaines qui inquiétaient un peu sa fille, mais qui ne

duraient pas.

--J'ai connu la nostalgie, et j'en subis encore quelquefois les

atteintes. J'en ai eu un accès en te revoyant, Léna. Mais il paraît que

tu m'as apporté assez d'effluves bretons, dans les plis de ta mante et

de ta jupe de drap, pour satisfaire mes vieilles aspirations, car je ne

désire plus retourner au Coatlanguy: j'aurais peur d'être déçu en le

revoyant avec mes yeux d'aujourd'hui. Oui, ma fille, tu es pour moi le

pays perdu; tu es la fleur de ce sol jadis tant aimé, tu m'en parles la

langue oubliée, la couleur de son océan et de son ciel se reflète dans

tes yeux, et j'y vois parfois passer ses incurables mélancolies....

Il resta un instant immobile, perdu dans ses pensées, puis reprit d'un

ton rêveur, comme s'il épelait ses propres sentiments:

--C'est étrange, Léna, mais je n'ai plus de désirs personnels. Il me

vient, par instants, une grande indifférence, qui m'envahit lentement,

comme doit le faire le froid de la mort. Pour moi, te dis-je, je ne

désire plus rien, sinon revoir mon frère, et, le voulût-il, je n'aurais

pas le courage d'aller jusqu'à lui. Mais je peux encore former des voeux

pour toi, ma fille, et je m'inquiète de ton avenir.

Elle s'effraya de cette sollicitude soudaine.

--Cher papa, laissez mon avenir à Dieu, et jouissons d'être ensemble....

Vous avez confiance en Dieu, n'est-ce pas?

--Une humble et ferme confiance! répondit-il avec ferveur. Ma vie a eu

des lacunes, Léna; j'ai pu me tromper, j'ai pu fléchir sous des fardeaux

qu'un autre eût portés plus vaillamment; mais j'ai gardé ma foi de

Breton, et quand j'évoque les oeuvres de mon pinceau, je pense avec

soulagement que les yeux purs de ta mère auraient pu les contempler....

Elle fut remuée au fond de l'âme en comprenant qu'en cette vie ballotée,

il était demeuré quelque chose de la candeur d'un enfant. Mais dans

l'affection très tendre qu'elle avait pour lui, il y avait des sursauts

et des réactions, et elle sentit tout à coup son coeur se glacer quand il

ajouta, après un long silence:

--M. de Salles m'a promis de revenir à Venise.... J'ai pensé quelquefois

qu'il dépend de toi de devenir sa femme, Léna.

Ces paroles inattendues avaient quelque chose de si soudain, de si cru,

de si peu en rapport avec la nature de son père, et même avec le tact et

la délicatesse qu'elle était habituée à trouver chez lui, qu'elle resta

un instant sans parler, horriblement choquée de cette ouverture presque

brutale. En une minute, des idées pénibles traversèrent son esprit.

Serait-il possible qu'il eût provoqué le retour de Séverin? Formait-il

des plans en vue d'une chose si... si impossible?

Le ressentiment de sa dignité froissée perçait dans le ton de ses

paroles lorsqu'elle put enfin répondre.

--M. de Salles ne se remariera jamais, dit-elle vivement. En outre, il y

aurait entre lui et moi des obstacles qu'aucun de nous ne songerait à

surmonter.... Vous ne savez pas dans quel milieu raffiné il vit! Vous me

peineriez cruellement, mon père, si vous ajoutiez un mot.... Je ne

voudrais pas revoir M. de Salles, s'il soupçonnait ce que vous avez

pensé!

La véhémence de sa fille ne parut pas émouvoir le peintre.

--Je suis plus sceptique que toi au sujet des deuils éternels, dit-il en

soupirant. Nous autres hommes, nous n'avons pas vos fidélités

invincibles.... J'ai aimé ta mère avec un paroxysme de tendresse... sa

mort m'a brisé pour toujours, et m'a ôté même, pour un temps, la force

de te chérir.... Hélas! Léna, j'ai pourtant cédé à la tentation de

rebâtir un nouveau foyer! Et quant à la différence du milieu dont tu

parles, ajouta-t-il avec une décision inaccoutumée, tu l'exagères.... Tu

oublies ton origine très noble, très pure; tu ne sais pas le prestige

que peut avoir en outre, même dans le monde de M. de Salles, la fille

d'Hervé Lebreton; enfin, tu ne te rends pas compte de la culture

nouvelle de ton esprit, de l'affinement de tes manières....

Elle éprouva de nouveau un froissement, à l'entendre parler de cet

affinement comme d'une chance de fortune et d'avenir.

--J'espère, dit-elle avec une froideur involontaire, que vous n'avez pas

demandé à M. de Salles de revenir dans le but de provoquer une demande

en mariage! Ah! si je pouvais le penser, tous les souvenirs agréables de

notre bonne amitié me deviendraient odieux, à commencer par ce dîner de

Noël, qui avait l'air, j'y songe maintenant, d'une fête de famille! Oh!

père! père!...

Et elle fondit en larmes.

Une surprise désolée se peignit sur le visage d'Hervé.

--Léna, ne te fâche pas! Ne t'afflige pas! Personne ne songe à te marier

malgré toi, ma chérie! Je... lui ai écrit... ou plutôt répondu.... Ne te

souviens-tu pas qu'il nous a envoyé des photographies?... Je lui disais

seulement que... j'étais un peu souffrant, que j'espérais qu'il ne

quitterait pas l'Italie sans revenir nous voir....

Ses explications avaient des allures d'excuses, et elles firent mal à

Léna.

--J'aime à croire, dit-elle, essuyant ses larmes, que M. de Salles ne

supposera de votre part aucune arrière-pensée.... Mais moi je ne veux

pas me marier!... Jamais! dit-elle, retenant une explosion de douleur.

--J'espère, Léna, que je ne te laisserai pas seule au monde murmura-t-il

avec cette expression d'humilité qui était chez lui l'indice qu'il

cédait à une volonté plus forte que la sienne, et qui faisait toujours

souffrir Léna.

La Robe brodée d'argent · 第 47 / 74 题