Le printemps s'annonce, et les étrangers animent la ville silencieuse et
étrange, encombrant les galeries des Procuraties, remplissant les
musées, flânant dans la Merceria.
Léna laisse tomber son ouvrage sur ses genoux, et essaie de dresser le
bilan de ces derniers mois.
D'abord, elle a l'impression qu'un temps indéfini s'est écoulé depuis
qu'elle a quitté le Coatlanguy et changé la forme de sa vie. Elle a fait
beaucoup de chemin, en effet.... Elle a dépassé la région sans nuages
des illusions, l'état vaguement heureux où l'on attend le bonheur avec
une confiance absolue. Elle a appris de dures leçons, et expérimenté
l'imperfection des êtres et des choses d'ici-bas. Son existence nouvelle
l'a développée, affinée, mais aussi l'a éclairée sur l'esprit de son
siècle; maintenant, elle ressent plus d'indulgence pour la mère de
Landry, et commence à comprendre la folie de son idylle. Seulement, le
mal qu'on lui a fait n'est pas guéri; elle pense qu'elle ne pourra plus
aimer, et qu'en tout cas, le mari qui pourrait toucher son coeur ne
descendrait pas jusqu'à sa pauvreté.
Car elle est pauvre. Son père, qui s'est remis à peindre, dépense
promptement l'argent qu'il gagne aisément. Il ne sait pas résister à ses
coûteux caprices de collectionneur. Il cède à la fantaisie qui le mène;
il improvise un voyage, il invite des amis, il donne des bijoux à sa
fille; puis, à ces prodigalités succèdent des périodes de gêne intense,
qu'il endure stoïquement, et pendant lesquelles sa ressource suprême est
de se défaire d'un objet jadis acquis à grand prix.
Cette vie semble odieuse à Léna. Elle a vainement essayé d'y mettre de
l'ordre, d'établir un budget. Hervé ne dit jamais non, il admire la
justesse de ses idées, et retombe dans ses folies. Oh! elle est lasse de
toujours compter, de toujours prêcher, d'user ses heures en combinaisons
mesquines. Combien elle aimait mieux la vie simple, mais large du
manoir! Comme elle sent, à ces heures-là, qu'elle a dans les veines du
sang de ces travailleurs patients qui pratiquaient l'épargne pour
pouvoir être dignes et généreux!
Mais ce n'est pas tout. Malgré l'attrait goûté, compris des jouissances
artistiques, le charme des relations que lui a procurées la comtesse
Bolomei, elle n'a pas de racines dans ce sol étranger, pas d'amitiés,
pas d'épanchement, pas d'horizon non plus.
Séverin est parti pour Rome, et ce départ lui a laissé un vide étrange.
A son insu, elle s'appuyait sur lui. Il connaissait quelque chose de sa
vie antérieure:--son grand chagrin, d'abord, puis aussi ses amis du
presbytère. Elle éprouvait pour lui une sympathie très vive parce qu'il
avait souffert et que, ainsi qu'elle, il ne pouvait refaire sa vie.
Enfin, elle avait une confiance irraisonnée, presque inconsciente, en
son sens élevé, en son point de vue, en son âme de chrétien. Sans songer
à la prêcher dans ses découragements, il jetait dans leurs entretiens
des mots lumineux qui demeuraient en elle pour éclairer ses ténèbres. Il
la reportait, dans ses déboires, vers la seule perfection qui ne trompe
pas. Que de fois en le voyant prier dans les églises, elle avait compris
le refuge divin offert aux coeurs souffrants!
Le reverrait-elle? Et quand?... Serait-il toujours inconsolable et
solitaire!... Quel idéal devait être la femme ainsi pleurée! Parfois, il
semblait à Léna qu'elle eût trouvé doux de payer de sa vie quelques
jours d'un amour si profond...
La comtesse Bolomei avait été fidèle à la tâche qu'elle avait acceptée.
Elle invitait souvent Léna, et formait insensiblement son goût, ses
manières, son langage même. Elle la maintenait à un niveau élevé,
traitant devant elle les questions qui devaient élargir son esprit. Elle
lui donnait part à ses oeuvres de charité, l'emmenant dans ces ruelles
étonnantes, misérables et pittoresques, ou dans ces vieux palais
délabrés, devenus l'asile de la misère, où l'on voit flotter des loques
sur les façades de marbre, où, dans des débris de poterie, des fleurs
communes poussent sur les fenêtres en ogive. Elle lui procurait ainsi
cette saine impression qui consiste à mettre la souffrance physique en
regard des peines morales, et qui fait envisager d'une manière plus
juste la croix qu'on a à porter. Enfin, elle l'encourageait à dessiner
sous la direction un peu capricieuse de son père, elle lui prêtait des
livres, dirigeait ses études littéraires, parlait italien avec elle, et
contrôlait, sans en avoir l'air, ses relations. Seulement, tout cela
fait,--et c'était certes beaucoup,--elle ne songeait pas à gagner la
confiance de cette enfant; elle ne se doutait même pas du vide affreux
de son coeur, du sentiment morbide de désillusion qui l'avait envahie. Ce
qui sauvait Léna, c'étaient les fortes semences jetées jadis en son âme.
Elle souffrait, mais du moins elle ne se complaisait pas en sa
souffrance, et ne l'irritait pas par d'inutiles et dangereuses analyses.
Elle gardait la notion chrétienne de l'épreuve, du mérite, et surtout de
l'amour de Dieu qui allège les fardeaux. Et elle se prêtait aux
distractions, heureuse de constater que le progrès de son esprit rendait
son père fier d'elle; elle le soutenait dans ses faciles découragements,
toujours prête à satisfaire ses fantaisies, et à s'oublier elle-même,
science nouvellement acquise, et singulièrement méritoire à son âge.
...Mais sa tâche filiale est parfois un peu lourde. Elle n'a pas été
préparée, par son milieu, par les caractères de granit qui l'entouraient
en Bretagne, à comprendre cette nature flexible, fuyante, tombant des
enthousiasmes aux découragements, ardente et mobile, tendre et
oublieuse, passant, en somme, à travers la vie comme dans un rêve créé
par sa propre fantaisie. Elle se sent vis-à-vis de lui de plus en plus
protectrice; mais l'indulgence lui est souvent difficile, justement
parce qu'il n'y a pas d'affinités naturelles entre elle et lui. Si
brutalement injuste que lui semble son oncle, elle le comprend plus
facilement. Cependant, elle ne montre jamais à son père ni impatience
vis-à-vis de ses caprices, ni dédain pour sa faiblesse. Il est, du
moins, une chose qu'elle peut admirer sans réserve en lui: c'est ce don
merveilleux qui fait de lui un grand artiste. Elle pose patiemment
devant son chevalet, et son image, sous différentes formes, emprunte des
titres divers: en robe blanche et en grand chapeau, elle est «la Fille
du peintre»; en Fouesnantaise, elle anime un paysage breton auquel le
Coatlanguy sert de fond. Les deux portraits vont partir pour le Salon,
et Léna se demande d'abord ce que pensera Landry,--puis si Séverin se
rappellera avec plaisir son séjour à Venise, et les heures passées dans
l'atelier de la riva degli Schiavoni....
Elle reçoit des lettres furtives de Loïzik; Loïzik se mariera après
Pâques. Elle exprime de sincères regrets de ne pouvoir fléchir son
oncle, qui ne parle jamais d'elle, son chagrin de ne pas avoir sa
cousine comme «fille d'honneur», puis s'étend avec une complaisance
ravie sur les préparatifs de ses noces. Il y aura un millier d'invités.
On dressera des tentes, on les enguirlandera de feuillage. Les boeufs
sont déjà marqués pour le sacrifice, les barriques de vin arrivent par
les lourdes charrettes, les cuisinières fameuses de la région sont
retenues, les pauvres avertis et conviés. Car, en ces agapes nuptiales,
les questions sociales sont pacifiquement résolues: les châtelains et
les pauvres hères, les riches et les mendiants, tous sont assis dans une
même pensée joyeuse, tous portent des toasts à la mariée, tous, au
milieu du repas, se lèvent et confondent dans une même prière le
souvenir de leurs défunts toujours chers.
Léna éprouve un chagrin profond de ne pas être de ces fêtes. Elle eût
aimé à en surveiller les heureux préparatifs, à tresser des guirlandes,
à remuer la pâte des fars noirs ou blancs, et surtout à attacher au
corsage de Loïzik les boutons d'oranger. Heureuse Loïzik! Aucun rêve
imprudent ne l'a élevée hors de sa sphère; aucun mécontentement ne l'a
disposée à écouter des paroles trompeuses. Ses tranquilles pensées ne
franchiront pas les limites bénies de son devoir heureux; elle
poursuivra avec Goulven l'oeuvre de son oncle, préservera des vies et des
bonheurs, et élèvera dans les antiques traditions d'honneur et de
travail une nouvelle génération de Coatlanguy....
Son père la surprend, cette lettre à la main, et elle n'a pas le temps
d'essuyer ses larmes.
--Ah! Léna, tu regrettes le Coatlanguy! dit-il avec une inflexion
jalouse. J'ai craint, quelquefois, que tu n'aies le mal du pays!
Mais Léna lui sourit déjà.
--Avec vous, père! Mais c'est chez vous qu'est mon pays, et si je devais
vous quitter, j'aurais, à en mourir, le mal de mon cher père!
Il se laissa tomber sur un fauteuil, un peu las. Il avait de ces
dépressions soudaines qui inquiétaient un peu sa fille, mais qui ne
duraient pas.
--J'ai connu la nostalgie, et j'en subis encore quelquefois les
atteintes. J'en ai eu un accès en te revoyant, Léna. Mais il paraît que
tu m'as apporté assez d'effluves bretons, dans les plis de ta mante et
de ta jupe de drap, pour satisfaire mes vieilles aspirations, car je ne
désire plus retourner au Coatlanguy: j'aurais peur d'être déçu en le
revoyant avec mes yeux d'aujourd'hui. Oui, ma fille, tu es pour moi le
pays perdu; tu es la fleur de ce sol jadis tant aimé, tu m'en parles la
langue oubliée, la couleur de son océan et de son ciel se reflète dans
tes yeux, et j'y vois parfois passer ses incurables mélancolies....
Il resta un instant immobile, perdu dans ses pensées, puis reprit d'un
ton rêveur, comme s'il épelait ses propres sentiments:
--C'est étrange, Léna, mais je n'ai plus de désirs personnels. Il me
vient, par instants, une grande indifférence, qui m'envahit lentement,
comme doit le faire le froid de la mort. Pour moi, te dis-je, je ne
désire plus rien, sinon revoir mon frère, et, le voulût-il, je n'aurais
pas le courage d'aller jusqu'à lui. Mais je peux encore former des voeux
pour toi, ma fille, et je m'inquiète de ton avenir.
Elle s'effraya de cette sollicitude soudaine.
--Cher papa, laissez mon avenir à Dieu, et jouissons d'être ensemble....
Vous avez confiance en Dieu, n'est-ce pas?
--Une humble et ferme confiance! répondit-il avec ferveur. Ma vie a eu
des lacunes, Léna; j'ai pu me tromper, j'ai pu fléchir sous des fardeaux
qu'un autre eût portés plus vaillamment; mais j'ai gardé ma foi de
Breton, et quand j'évoque les oeuvres de mon pinceau, je pense avec
soulagement que les yeux purs de ta mère auraient pu les contempler....
Elle fut remuée au fond de l'âme en comprenant qu'en cette vie ballotée,
il était demeuré quelque chose de la candeur d'un enfant. Mais dans
l'affection très tendre qu'elle avait pour lui, il y avait des sursauts
et des réactions, et elle sentit tout à coup son coeur se glacer quand il
ajouta, après un long silence:
--M. de Salles m'a promis de revenir à Venise.... J'ai pensé quelquefois
qu'il dépend de toi de devenir sa femme, Léna.
Ces paroles inattendues avaient quelque chose de si soudain, de si cru,
de si peu en rapport avec la nature de son père, et même avec le tact et
la délicatesse qu'elle était habituée à trouver chez lui, qu'elle resta
un instant sans parler, horriblement choquée de cette ouverture presque
brutale. En une minute, des idées pénibles traversèrent son esprit.
Serait-il possible qu'il eût provoqué le retour de Séverin? Formait-il
des plans en vue d'une chose si... si impossible?
Le ressentiment de sa dignité froissée perçait dans le ton de ses
paroles lorsqu'elle put enfin répondre.
--M. de Salles ne se remariera jamais, dit-elle vivement. En outre, il y
aurait entre lui et moi des obstacles qu'aucun de nous ne songerait à
surmonter.... Vous ne savez pas dans quel milieu raffiné il vit! Vous me
peineriez cruellement, mon père, si vous ajoutiez un mot.... Je ne
voudrais pas revoir M. de Salles, s'il soupçonnait ce que vous avez
pensé!
La véhémence de sa fille ne parut pas émouvoir le peintre.
--Je suis plus sceptique que toi au sujet des deuils éternels, dit-il en
soupirant. Nous autres hommes, nous n'avons pas vos fidélités
invincibles.... J'ai aimé ta mère avec un paroxysme de tendresse... sa
mort m'a brisé pour toujours, et m'a ôté même, pour un temps, la force
de te chérir.... Hélas! Léna, j'ai pourtant cédé à la tentation de
rebâtir un nouveau foyer! Et quant à la différence du milieu dont tu
parles, ajouta-t-il avec une décision inaccoutumée, tu l'exagères.... Tu
oublies ton origine très noble, très pure; tu ne sais pas le prestige
que peut avoir en outre, même dans le monde de M. de Salles, la fille
d'Hervé Lebreton; enfin, tu ne te rends pas compte de la culture
nouvelle de ton esprit, de l'affinement de tes manières....
Elle éprouva de nouveau un froissement, à l'entendre parler de cet
affinement comme d'une chance de fortune et d'avenir.
--J'espère, dit-elle avec une froideur involontaire, que vous n'avez pas
demandé à M. de Salles de revenir dans le but de provoquer une demande
en mariage! Ah! si je pouvais le penser, tous les souvenirs agréables de
notre bonne amitié me deviendraient odieux, à commencer par ce dîner de
Noël, qui avait l'air, j'y songe maintenant, d'une fête de famille! Oh!
père! père!...
Et elle fondit en larmes.
Une surprise désolée se peignit sur le visage d'Hervé.
--Léna, ne te fâche pas! Ne t'afflige pas! Personne ne songe à te marier
malgré toi, ma chérie! Je... lui ai écrit... ou plutôt répondu.... Ne te
souviens-tu pas qu'il nous a envoyé des photographies?... Je lui disais
seulement que... j'étais un peu souffrant, que j'espérais qu'il ne
quitterait pas l'Italie sans revenir nous voir....
Ses explications avaient des allures d'excuses, et elles firent mal à
Léna.
--J'aime à croire, dit-elle, essuyant ses larmes, que M. de Salles ne
supposera de votre part aucune arrière-pensée.... Mais moi je ne veux
pas me marier!... Jamais! dit-elle, retenant une explosion de douleur.
--J'espère, Léna, que je ne te laisserai pas seule au monde murmura-t-il
avec cette expression d'humilité qui était chez lui l'indice qu'il
cédait à une volonté plus forte que la sienne, et qui faisait toujours
souffrir Léna.