Dès le lendemain, Léna reçut la visite redoutée de la comtesse Bolomei.
L'atelier était gai et agréable, encore orné des fleurs de la veille, et
Hervé disposait une toile, songeant à commencer le portrait de sa fille,
lorsque Giuseppa, effrayée, souleva la portière sans dire un mot, et
introduisit la visiteuse que suivait Séverin de Salles.
Léna, d'abord interdite, vit une petite personne mince, avec un de ces
teints délicats de vieille femme qui sont, d'ordinaire, le privilège du
Nord, et des grappes de boucles blanches, démodées et seyantes,
encadrant un visage très fin, qu'éclairaient des yeux très noirs.
Elle était vêtue d'une étoffe de soie sombre à ramages, d'une jaquette
de loutre, et coiffée d'un chapeau garni de plumes. Son aspect était
éminemment distingué, mais extrêmement simple. Elle avait gardé ou
atteint la perfection du naturel.
Léna rencontra un regard bienveillant, un aimable sourire, et, pendant
que Séverin accomplissait les rites des présentations, elle eut le temps
de reprendre son sang-froid.
--M. de Salles me procure un vif plaisir que je désirais depuis
longtemps, dit la comtesse, tendant la main au peintre. Je suis très
heureuse de connaître l'aimable artiste qui a adopté ma chère Venezzia
pour sa seconde patrie, et dont nos compatriotes admirent spécialement
les oeuvres ravissantes.... Mon mari, qui ne s'aperçoit pas que je
deviens vieille et laide, aimerait, dit-il, à avoir encore un portrait
de moi,--la maison en est remplie,--si le pinceau de M. Lebreton se
prêtait à peindre un visage fané.
Les yeux d'Hervé brillèrent.
--La contessa devrait savoir, artiste comme on la dit, que ce serait
pour moi un vrai bonheur de la peindre en son automne.
Elle rit d'un joli rire argentin.
--Alors, nous reparlerons de cela.... Quel délicieux coin! Quelle vue
ravissante! Je reste une enthousiaste de Venise.... Et vous,
mademoiselle, l'aimez-vous?
--Oh! madame, qui pourrait ne pas l'aimer? Et je sais quels trésors elle
me réserve, car je l'ai encore trop peu vue, dit Léna timidement.
--M. de Salles prétend que je suis un guide passable. Si monsieur votre
père, en attendant que sa santé soit remise, veut vous confier à moi une
ou deux fois par semaine, je serais charmée de vous montrer nos
galeries....
Léna s'étonna de sentir le calme revenir dans son esprit. Si grande dame
que fût évidemment la comtesse, elle était beaucoup moins intimidante
que Mme Desmoutiers. Elle fut charmante. Elle regarda les études
d'Hervé, parla d'art avec une compétence réelle, bien que sans
prétention, fit causer Léna, tout cela dans un français impeccable et
spirituel, et lorsqu'elle se leva, elle offrit à la jeune fille de
l'emmener faire une promenade.
--Il fait encore grand jour; nous irons à l'église dei Frari, à la
Salute, et à Santa-Maria Formosa, voir la _Sainte Barbe_ de Palma il
Vecchio....
--Comment vous remercier! dit Hervé, touché. Ma fille sort si peu, et,
en ce moment, sa vie est si triste!
--Oh! nous changerons cela! dit en souriant la comtesse. Allez mettre
votre chapeau, chère mademoiselle, il faut profiter du jour.
Léna obéit, émue et joyeuse. Quelques instants après, elle prenait place
dans le petit compartiment fermé de la gondole, tout noir, sauf les
armoiries: drap des tentures, coussins de cuir, franges et galons. Deux
gondoliers, vêtus de laine blanche avec des ceintures bleues, firent
aussitôt glisser la gondole sur le canal.
A sa secrète surprise, Léna revenait rapidement de son trouble. Il est
vrai que la présence de Séverin l'encourageait, et que, selon son
habitude, il prenait soin de la faire valoir. Elle fut naturelle, et
plut ainsi visiblement à sa nouvelle connaissance. L'ignorance qu'elle
avouait n'était pas niaise: on sentait que, très intelligente, douée
pour l'art, l'occasion seule lui avait manqué de développer ses
facultés. Avec des initiateurs comme ses compagnons, elle goûta la
beauté des oeuvres qu'on lui montrait, peintures, monuments et tombeaux,
et surtout, peut-être, l'admirable _Sainte Barbe_, si belle, si chaste
dans ses splendides draperies de pourpre.
Et, comme le soir tombait, la comtesse donna l'ordre de faire une
promenade sur le Canal. Elle prit la peine de nommer elle-même à Léna
les palais devant lesquels on passait.
--Voici le nôtre, un des modestes, dit-elle tout à coup.
--L'un des plus délicieux! rectifia Séverin.
Léna regarda avidement, et vit une façade gothique d'une rare élégance,
avec une corniche sculptée délicatement; devant la façade, dont l'eau
verte battait les longs degrés, il y avait des poteaux peints en bleu et
rouge, pour amarrer les gondoles.
--Je suis chez moi les mardis soirs, dit la comtesse, et, si monsieur
votre père aime la musique, il faudra qu'il devienne avec vous un de nos
habitués.... M. de Salles, qui est si sauvage, ne pourra refuser de vous
accompagner, ne fût-ce que comme interprète, jusqu'à ce que vous parliez
l'italien....
La gondole s'arrêta devant la casa Livori. Léna remercia chaleureusement
l'aimable femme; puis, Séverin l'ayant accompagnée jusqu'à sa porte,
elle remonta d'un pas léger, tandis que lui revenait prendre place près
de la comtesse.
--Que pensez-vous d'elle? demanda-t-il à brûle-pourpoint.
--Mais beaucoup de bonnes choses.... D'abord, elle est remarquablement
jolie, non d'une joliesse de marchande de modes, mais de cette beauté
saine et fraîche que peut seule donner la vie des champs.... Les Grecs
avaient déifié la santé, et elle fait partie de mon idéal féminin.... Je
crois cette jeune fille intelligente, et elle est beaucoup moins
rustique que je ne m'y attendais. Elle rectifiera vite ses expressions
de terroir, et comprendra les nuances.... Elle m'est sympathique,
conclut l'Italienne.
--Je suis heureux de vous l'entendre dire.... Mais.... vous allez me
trouver désagréable, ingrat.... Me permettez-vous de vous demander si
votre bonté ne vous entraîne pas trop loin?... J'ai souhaité que cette
jeune fille devienne pour son père une compagne agréable, et qu'elle
soit à même de profiter de son séjour en Italie.... Je désirais surtout
pour elle une influence féminine, heureuse et sage, qui la préservât des
relations douteuses, qui gardât sa dignité intacte dans un milieu où
manque la présence d'une femme, d'une mère.... Mais j'ai peur que de
fréquenter un salon comme le vôtre ne lui fasse entrevoir des horizons
inaccessibles pour elle.... Souvenez-vous de ce que je vous ai conté de
sa situation assez étrange: issue d'une race très noble, très ancienne,
et d'une race paysanne,--fille d'un peintre,--pauvre, destinée, si son
père ne vit pas longtemps, à retourner dans un pays désert, dans un
milieu, très sain, très élevé moralement, mais fruste....
--Oui, oui, je sais tout cela. Mais il faut bien occuper cette enfant;
il vaut mieux qu'elle vienne écouter de la musique chez moi, que d'aller
au théâtre avec son père et ses amis. Elle semble délicate, artiste;
j'espère accroître sa valeur morale, et ce que je lui donnerai ne fera
qu'ajouter aux ressources intellectuelles avec lesquelles une femme peut
braver la solitude, et même supporter un milieu inférieur. D'ailleurs,
pourquoi voulez-vous qu'elle reprenne sa vie d'autrefois? Son avenir ne
peut-il se fixer avant que son père la quitte? Si elle cultive ses
facultés natives, ne peut-elle, jolie comme elle l'est, et fille d'un
peintre comme Lebreton, trouver un honnête et agréable mari?
Séverin retint un sourire: une des innocentes manies de la comtesse
était de faire des mariages. Après tout, pourquoi pas?
--Vous n'avez pas, dit-elle tout à coup, une idée de derrière la tête?
Il faudrait me la dire: j'entends qu'on soit sincère avec moi!
Il la regarda, surpris.
--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire. J'ai été sincère. J'ai
cru, en effet, que, vous demandant de vouloir bien vous occuper de
Mlle de Coatlanguy, je vous devais sous le sceau du secret, et sa
pauvre petite histoire, et le motif pour lequel je me croyais engagé
envers elle.... Mon cousin, je vous l'ai dit, et surtout sa mère, ont eu
envers elle des torts qui me font rougir, et si elle est ici très seule,
brouillée avec sa famille bretonne, j'en porte la responsabilité
involontaire, lui ayant appris, sans m'en douter, l'existence de son
père.
--Encore une fois, je sais tout cela. Mais, en désirant ainsi préserver
et affiner cette jeune fille, avez-vous l'idée que ce mariage avec votre
cousin pourrait se renouer?
--Non, cent fois non! Je ne le voudrais pas! s'écria Séverin
énergiquement. Je la crois supérieure à lui comme valeur morale, et je
ne puis que mépriser un sentiment qui tiendrait à la coupe d'une robe ou
à la timidité de manières inexpérimentées!
--Très bien.... Alors, confiez-moi cette enfant, et soyez tranquille...
Me voici chez moi... dites à Luigi où vous voulez qu'on vous conduise.
Une ombre de sourire relevait la lèvre fine de la comtesse comme elle
disparaissait sous la porte ogivale de son palais.