XXVIII

Dès le lendemain, Léna reçut la visite redoutée de la comtesse Bolomei.

L'atelier était gai et agréable, encore orné des fleurs de la veille, et

Hervé disposait une toile, songeant à commencer le portrait de sa fille,

lorsque Giuseppa, effrayée, souleva la portière sans dire un mot, et

introduisit la visiteuse que suivait Séverin de Salles.

Léna, d'abord interdite, vit une petite personne mince, avec un de ces

teints délicats de vieille femme qui sont, d'ordinaire, le privilège du

Nord, et des grappes de boucles blanches, démodées et seyantes,

encadrant un visage très fin, qu'éclairaient des yeux très noirs.

Elle était vêtue d'une étoffe de soie sombre à ramages, d'une jaquette

de loutre, et coiffée d'un chapeau garni de plumes. Son aspect était

éminemment distingué, mais extrêmement simple. Elle avait gardé ou

atteint la perfection du naturel.

Léna rencontra un regard bienveillant, un aimable sourire, et, pendant

que Séverin accomplissait les rites des présentations, elle eut le temps

de reprendre son sang-froid.

--M. de Salles me procure un vif plaisir que je désirais depuis

longtemps, dit la comtesse, tendant la main au peintre. Je suis très

heureuse de connaître l'aimable artiste qui a adopté ma chère Venezzia

pour sa seconde patrie, et dont nos compatriotes admirent spécialement

les oeuvres ravissantes.... Mon mari, qui ne s'aperçoit pas que je

deviens vieille et laide, aimerait, dit-il, à avoir encore un portrait

de moi,--la maison en est remplie,--si le pinceau de M. Lebreton se

prêtait à peindre un visage fané.

Les yeux d'Hervé brillèrent.

--La contessa devrait savoir, artiste comme on la dit, que ce serait

pour moi un vrai bonheur de la peindre en son automne.

Elle rit d'un joli rire argentin.

--Alors, nous reparlerons de cela.... Quel délicieux coin! Quelle vue

ravissante! Je reste une enthousiaste de Venise.... Et vous,

mademoiselle, l'aimez-vous?

--Oh! madame, qui pourrait ne pas l'aimer? Et je sais quels trésors elle

me réserve, car je l'ai encore trop peu vue, dit Léna timidement.

--M. de Salles prétend que je suis un guide passable. Si monsieur votre

père, en attendant que sa santé soit remise, veut vous confier à moi une

ou deux fois par semaine, je serais charmée de vous montrer nos

galeries....

Léna s'étonna de sentir le calme revenir dans son esprit. Si grande dame

que fût évidemment la comtesse, elle était beaucoup moins intimidante

que Mme Desmoutiers. Elle fut charmante. Elle regarda les études

d'Hervé, parla d'art avec une compétence réelle, bien que sans

prétention, fit causer Léna, tout cela dans un français impeccable et

spirituel, et lorsqu'elle se leva, elle offrit à la jeune fille de

l'emmener faire une promenade.

--Il fait encore grand jour; nous irons à l'église dei Frari, à la

Salute, et à Santa-Maria Formosa, voir la _Sainte Barbe_ de Palma il

Vecchio....

--Comment vous remercier! dit Hervé, touché. Ma fille sort si peu, et,

en ce moment, sa vie est si triste!

--Oh! nous changerons cela! dit en souriant la comtesse. Allez mettre

votre chapeau, chère mademoiselle, il faut profiter du jour.

Léna obéit, émue et joyeuse. Quelques instants après, elle prenait place

dans le petit compartiment fermé de la gondole, tout noir, sauf les

armoiries: drap des tentures, coussins de cuir, franges et galons. Deux

gondoliers, vêtus de laine blanche avec des ceintures bleues, firent

aussitôt glisser la gondole sur le canal.

A sa secrète surprise, Léna revenait rapidement de son trouble. Il est

vrai que la présence de Séverin l'encourageait, et que, selon son

habitude, il prenait soin de la faire valoir. Elle fut naturelle, et

plut ainsi visiblement à sa nouvelle connaissance. L'ignorance qu'elle

avouait n'était pas niaise: on sentait que, très intelligente, douée

pour l'art, l'occasion seule lui avait manqué de développer ses

facultés. Avec des initiateurs comme ses compagnons, elle goûta la

beauté des oeuvres qu'on lui montrait, peintures, monuments et tombeaux,

et surtout, peut-être, l'admirable _Sainte Barbe_, si belle, si chaste

dans ses splendides draperies de pourpre.

Et, comme le soir tombait, la comtesse donna l'ordre de faire une

promenade sur le Canal. Elle prit la peine de nommer elle-même à Léna

les palais devant lesquels on passait.

--Voici le nôtre, un des modestes, dit-elle tout à coup.

--L'un des plus délicieux! rectifia Séverin.

Léna regarda avidement, et vit une façade gothique d'une rare élégance,

avec une corniche sculptée délicatement; devant la façade, dont l'eau

verte battait les longs degrés, il y avait des poteaux peints en bleu et

rouge, pour amarrer les gondoles.

--Je suis chez moi les mardis soirs, dit la comtesse, et, si monsieur

votre père aime la musique, il faudra qu'il devienne avec vous un de nos

habitués.... M. de Salles, qui est si sauvage, ne pourra refuser de vous

accompagner, ne fût-ce que comme interprète, jusqu'à ce que vous parliez

l'italien....

La gondole s'arrêta devant la casa Livori. Léna remercia chaleureusement

l'aimable femme; puis, Séverin l'ayant accompagnée jusqu'à sa porte,

elle remonta d'un pas léger, tandis que lui revenait prendre place près

de la comtesse.

--Que pensez-vous d'elle? demanda-t-il à brûle-pourpoint.

--Mais beaucoup de bonnes choses.... D'abord, elle est remarquablement

jolie, non d'une joliesse de marchande de modes, mais de cette beauté

saine et fraîche que peut seule donner la vie des champs.... Les Grecs

avaient déifié la santé, et elle fait partie de mon idéal féminin.... Je

crois cette jeune fille intelligente, et elle est beaucoup moins

rustique que je ne m'y attendais. Elle rectifiera vite ses expressions

de terroir, et comprendra les nuances.... Elle m'est sympathique,

conclut l'Italienne.

--Je suis heureux de vous l'entendre dire.... Mais.... vous allez me

trouver désagréable, ingrat.... Me permettez-vous de vous demander si

votre bonté ne vous entraîne pas trop loin?... J'ai souhaité que cette

jeune fille devienne pour son père une compagne agréable, et qu'elle

soit à même de profiter de son séjour en Italie.... Je désirais surtout

pour elle une influence féminine, heureuse et sage, qui la préservât des

relations douteuses, qui gardât sa dignité intacte dans un milieu où

manque la présence d'une femme, d'une mère.... Mais j'ai peur que de

fréquenter un salon comme le vôtre ne lui fasse entrevoir des horizons

inaccessibles pour elle.... Souvenez-vous de ce que je vous ai conté de

sa situation assez étrange: issue d'une race très noble, très ancienne,

et d'une race paysanne,--fille d'un peintre,--pauvre, destinée, si son

père ne vit pas longtemps, à retourner dans un pays désert, dans un

milieu, très sain, très élevé moralement, mais fruste....

--Oui, oui, je sais tout cela. Mais il faut bien occuper cette enfant;

il vaut mieux qu'elle vienne écouter de la musique chez moi, que d'aller

au théâtre avec son père et ses amis. Elle semble délicate, artiste;

j'espère accroître sa valeur morale, et ce que je lui donnerai ne fera

qu'ajouter aux ressources intellectuelles avec lesquelles une femme peut

braver la solitude, et même supporter un milieu inférieur. D'ailleurs,

pourquoi voulez-vous qu'elle reprenne sa vie d'autrefois? Son avenir ne

peut-il se fixer avant que son père la quitte? Si elle cultive ses

facultés natives, ne peut-elle, jolie comme elle l'est, et fille d'un

peintre comme Lebreton, trouver un honnête et agréable mari?

Séverin retint un sourire: une des innocentes manies de la comtesse

était de faire des mariages. Après tout, pourquoi pas?

--Vous n'avez pas, dit-elle tout à coup, une idée de derrière la tête?

Il faudrait me la dire: j'entends qu'on soit sincère avec moi!

Il la regarda, surpris.

--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire. J'ai été sincère. J'ai

cru, en effet, que, vous demandant de vouloir bien vous occuper de

Mlle de Coatlanguy, je vous devais sous le sceau du secret, et sa

pauvre petite histoire, et le motif pour lequel je me croyais engagé

envers elle.... Mon cousin, je vous l'ai dit, et surtout sa mère, ont eu

envers elle des torts qui me font rougir, et si elle est ici très seule,

brouillée avec sa famille bretonne, j'en porte la responsabilité

involontaire, lui ayant appris, sans m'en douter, l'existence de son

père.

--Encore une fois, je sais tout cela. Mais, en désirant ainsi préserver

et affiner cette jeune fille, avez-vous l'idée que ce mariage avec votre

cousin pourrait se renouer?

--Non, cent fois non! Je ne le voudrais pas! s'écria Séverin

énergiquement. Je la crois supérieure à lui comme valeur morale, et je

ne puis que mépriser un sentiment qui tiendrait à la coupe d'une robe ou

à la timidité de manières inexpérimentées!

--Très bien.... Alors, confiez-moi cette enfant, et soyez tranquille...

Me voici chez moi... dites à Luigi où vous voulez qu'on vous conduise.

Une ombre de sourire relevait la lèvre fine de la comtesse comme elle

disparaissait sous la porte ogivale de son palais.

La Robe brodée d'argent · 第 44 / 74 题