Le premier jour de l'an se levait, et le soleil faisait miroiter l'eau
du Canal. Léna rentra d'une messe matinale, et frappa doucement à la
porte de son père. Le poêle ronflait doucement dans la chambre, et il
était déjà levé, vêtu de son veston de velours noir.
--Bonne année, papa! dit-elle d'une voix un peu tremblante.
Trop ému pour parler, il la serra sur son coeur. Combien d'années avaient
lui et s'étaient éteintes sans qu'ils eussent échangé une seule parole
de tendresse! C'était la première fois qu'il entendait les voeux de sa
fille. Et en ce moment, tous deux pensaient justement à ce temps écoulé
pendant lequel ils avaient vécu a part leur vie propre, sans que rien de
leur coeur se mêlât. Peut-être n'avaient-ils jamais senti si vivement
tout ce qui les séparait, ni combien, après tout, ils étaient étrangers,
inconnus l'un à l'autre. Et, chose étrange, Léna, pour sa part, ne
désirait plus combler cette lacune, éclairer cet inconnu. Qu'eût-elle
appris de ce passé? Pouvait-elle être curieuse de l'existence que son
père s'était faite loin d'elle, du bonheur qu'il avait demandé à une
étrangère, du foyer éphémère qu'il s'était bâti sur les ruines de
l'ancien? N'eût-elle pas craint de raviver en elle-même une blessure mal
fermée en constatant la passivité, sinon l'insouciance avec laquelle il
s'était laissé ravir sa fille?
Et lui, n'aurait-il pas redouté, en cherchant à lire dans le coeur de
Léna, d'y trouver un regret pour le pays natal, pour la maison
hospitalière, pour les affections qui avaient enveloppé son enfance?
Mieux valait se prendre ainsi, commencer leur vie nouvelle à l'heure
présente, sans chercher à lui faire prendre racine dans le passé....
Seulement, les affections qui n'ont pas de passé gardent toujours une
lacune.
--J'ai travaillé pour vous, dit la jeune fille, essayant d'être gaie.
J'ai pensé qu'il vous fallait un bon coussin pour vos siestes, et j'ai
copié celui-ci sur un modèle des magasins de la Piazetta.
Hervé aimait tout ce qui est joli. L'ouvrage de Léna était artistique,
et surtout l'attention le toucha.
--Il y a bien longtemps que je n'avais eu d'étrennes, ma fille! dit-il,
les larmes aux yeux. C'est charmant!... Décidément, tu es une artiste,
ma petite Léna, et, j'ai des velléités de t'apprendre à peindre les
fleurs que tu brodes si bien.... Moi non plus, je ne t'ai pas oubliée,
et j'ai chargé M. de Salles d'un choix que je ne pouvais faire,
puisqu'on ne me permet de sortir qu'un instant au soleil....
Il lui tendait un écrin, et Léna, surprise, joyeuse d'avance, vit, sur
le fond de velours blanc, une minuscule et ravissante branche de gui,
émail vert et perles.
--Oh! père, c'est trop joli! s'écria-t-elle, les yeux brillants. Et
c'est un souvenir de nos vieux chênes!
--Ce bijou ornera ta première toilette d'apparat, dit-il en souriant, ou
en relèvera une plus simple. Car tu vas faire tes débuts dans le monde
de Venise.... Vois ce qu'on m'a apporté, à mon réveil....
Léna prit vivement la carte que son père lui tendait: un carré de vélin
blanc, timbré d'une toute petite couronne, sur lequel étaient tracés ces
mots:
«Cher Monsieur, le 5, on fait de la musique chez moi. Ce sera dans la
journée, et je suis sûre qu'il y aura un beau soleil pour vous.
D'ailleurs, je vous enverrai ma gondole, dont l'abri est confortable.
«Voulez-vous me faire le plaisir de remettre à votre chère fille
quelques bonbons qui lui rappelleront les jours de l'an de son pays?»
Un sac de moire brodée accompagnait cet aimable billet,--un sac de
chocolats venant de chez Marquis. Léna eut les larmes aux yeux.
--C'est très bon de sa part, papa.... Pensez-vous que je puisse lui
envoyer des fleurs?
--Certainement, je te donnerai tout à l'heure une adresse.... Il faut
penser à ta toilette, Léna.
Elle s'effraya.
--Oh! ne pourrions-nous pas refuser? J'aurais si peur chez elle! Et
puis, je ne saurais pas même choisir une robe!
--Mais moi, je saurai! dit-il en souriant. Un peintre décide des
toilettes de ses modèles.... Une matinée chez la contessa Bolomei, je
connais cela.... le genre habillé.... Tu auras une robe de drap blanc,
un boa de plumes, et un très grand chapeau noir.
Elle le regarda avec un effroi mêlé d'incrédulité.
--Et savez-vous ce que coûterait une pareille toilette!
--Cela me regarde, chérie.... Je veux que tu sois à peindre... et je te
peindrai peut-être aussi dans ce costume là.... Fie-toi à un vieil
artiste, Léna, et à un homme qui a beaucoup fréquenté ces _palazzi_ qui
te font peur.
Encore effrayée, et espérant secrètement qu'il renoncerait à ce projet,
se demandant d'ailleurs, dans son inexpérience, si la toilette qu'il
décrivait ne serait pas d'une originalité intolérable, Léna se promit de
demander l'avis de Séverin. Elle apporta une petite table près du poêle,
et elle s'asseyait pour déjeuner avec son père, lorsque le docteur
Peponi entra. Il était devenu le grand ami de la jeune fille, et il
l'aborda avec un bon regard.
--Je viens, dit-il, vous apporter vos étrennes: la permission, pour _il
maëstro_, de faire une promenade par ce temps admirable.
Léna serra les mains du bon docteur, et essaya de lui dire en italien
tout ce qu'elle lui souhaitait d'heureux. Elle lui avait pris le coeur:
il l'invita, lorsqu'il partit, à venir voir sa femme et ses filles.
--Oh! père, quelle joie de faire avec toi une vraie promenade! dit-elle
avec ravissement. Nous allons faire un itinéraire.... Si M. de Salles
était ici, il nous conseillerait....
On eût dit que ces paroles étaient une évocation, car à peine les
eut-elle prononcées, que Séverin entra dans la chambre. Il portait une
gerbe de fleurs.... A quel doux miracle Léna devait-elle de les voir si
loin de leur sol natal? C'étaient des genêts d'or et des bruyères.
D'abord, elle ne put parler, tant l'émotion l'étouffait; mais ses yeux
reconnaissants disaient la joie poignante causée par ces fleurs.
Hervé garda quelque temps dans les siennes la main de Séverin.
--Vous avez, murmura-t-il, toutes les intuitions, toutes les
délicatesses....
--Je viens de rencontrer le docteur, dit Séverin, se dérobant à ses
remerciements. Il m'a dit qu'il vous laisse sortir.... Si vous vouliez
me donner des étrennes, à moi aussi, vous m'accorderiez ma requête....
--Oh! ce serait si bon à vous de nous demander quelque chose! dit Léna
avec simplicité.
--Eh bien! laissez-moi vous emmener au Lido! Nous aurons une gondole
avec une cabine fermée, et nous profiterons des heures ensoleillées....
--Pourquoi pas? répondit Hervé, souriant au regard suppliant de sa
fille.
Et une heure après, Séverin revenait, chargé de plaids. Une gondole à
deux rameurs les attendait, avec sa petite cabine noire, et elle glissa
bientôt sur l'eau verte et frémissante.
Oh! quel trajet idéal pour l'homme triste et veilli qui avait cru mourir
solitaire, et qui revenait à la vie dans les bras de sa fille,--et pour
Léna, heureuse de le voir là, presque guéri, souriant, heureuse pour
elle-même de contempler ce spectacle incomparable, d'être à Venise, et
d'aller au Lido!
Séverin, lui, éprouvait la douceur mélancolique qu'éprouvent à voir
sourire les autres ceux dont le bonheur est mort.
Ils passèrent le long du jardin public, devant l'entrée de l'Arsenal;
ils longèrent les gigantesques navires de guerre, et croisèrent
d'innombrables gondoles.... Quelle douce, charmante journée! C'était
délicieux d'aborder sur la terre ferme, de revoir des arbres, même
dépouillés par l'hiver.... C'était nouveau et amusant pour Léna de se
trouver dans un hôtel élégant, de s'asseoir à une petite table pour
déjeuner confortablement, de voir des types de touristes, et surtout de
jouir de tout cela dans cette intimité charmante et joyeuse.
Et quelle station délicieuse sur la grève dorée par le soleil, devant
cette immensité qui ne rappelait pas la mer bretonne, mais qui avait sa
beauté superbe, impressionnante, qui retenait irrésistiblement le
regard!
Quand ils revinrent, une vie plus intense animait le visage du peintre.
--C'est encore un jour de fête, dit-il. Sauf à embarrasser ma petite
ménagère, revenez ce soir finir avec nous cette soirée du nouvel an....
Seulement, vous jeûnerez si vous n'aimez pas les crêpes.
Séverin regarda Léna, qui était devenue écarlate.
--J'aimerai les crêpes, et surtout l'atmosphère française, dit-il. Je ne
puis assez vous remercier....
Et ce fut encore une douce et agréable soirée. Comme jadis chez Mme
Desmoutiers, Séverin déploya son talent de causeur, et tint ses hôtes
sous le charme.
Au moment où ils se séparaient, où Léna (Giuseppa s'étant retirée,) se
tenait sur le palier pour éclairer l'escalier à peu près obscur, elle se
souvint de l'invitation de la comtesse.
--Nous sommes invités au palais Bolomei le 5, dit-elle, embarrassée.
--Je le savais, et l'on y compte sur votre acceptation.
--Mais mon père dit.... Est-il vrai qu'on garde un chapeau avec une robe
claire, toute la journée?
Séverin rit.
--Oui, c'est une matinée.
--Pardonnez-moi de vous ennuyer de semblables questions, mais je suis si
inexpérimentée!... Mon père a un goût d'artiste: mais si cela allait
être excentrique!
--Comment sera _cela_? demanda Séverin avec un sourire qui le rajeunit
tout à coup.
--Une robe de drap blanc et un grand chapeau noir, répondit Léna,
inquiète.
--Parfait! Tout à fait dans la note! s'écria Séverin sincèrement. Et
j'oubliais la commission de ma vieille amie: elle s'offre à vous donner
l'adresse d'une couturière.
--Comme elle est bonne!
--Alors, c'est convenu.... Au revoir, mademoiselle, et encore une fois,
merci!
Elle le regarda descendre, puis se pencha sur la rampe, et, avec une
confiance naïve:
--Je voudrais, dit-elle, que ce ne fût pas très cher....