XV

Séverin s'était dit, le lendemain matin: «Je vais avoir la visite de

Landry.»

Mais ce ne fut qu'au moment où il achevait son déjeuner solitaire que

Landry fit son entrée chez lui, très pâle, en proie à une agitation

visible.

--Qu'es-tu devenu hier soir, Landry? Tu me prônes les trois derniers

actes de _Méhallah_, et tu n'y parais point!

--J'en étais incapable.... Mon ami, je suis horriblement malheureux!

Séverin garda le silence.

Landry se jeta sur une chaise, et dit brusquement:

--Léna va repartir.

--Tu l'as vue, ce matin?

--Non, elle a refusé de me recevoir.... Je pense, après tout, qu'elle a

un orgueil infernal, s'écria-t-il, et que je dois bénir le caprice qui à

tout rompu!

--Est-ce bien à elle que revient la responsabilité d'une rupture?

demanda Séverin avec calme. Sois sincère, Landry: tu as été, hier,

profondément déçu, et tu l'as laissé voir.

Landry cacha son visage dans ses mains, avec une sorte de gémissement.

--Tu avais raison, j'étais fou!

--Je ne triompherai pas de toi. Le passé est le passé. Mais je t'avais

dit qu'il ne fallait pas qu'elle vînt ici maintenant.

--Il fallait cependant bien que ma mère la vît!

--Il fallait faire son éducation de femme du monde, doucement,

patiemment; il ne fallait pas la jeter brutalement, du fond de son vieux

manoir, dans un monde raffiné, alambiqué. Si l'on avait eu l'idée

machiavélique de la placer dans le cadre le plus désavantageux, on n'eût

pas mieux réussi.

--Et ni toi ni ma mère ne pouvez évidemment comprendre mon aberration!

dit Landry amèrement.

--Je puis tout comprendre, d'autant que je l'ai vue avant-hier dans le

charme très réel de ce costume qui la laissait elle-même.

--Et tu admets alors que, la retrouvant si différente....

--Je n'admets pas, si l'on a réellement aimé une femme, que l'amour cède

à des accidents de milieu et de costume; c'est ce qui me fait constater

la vérité de mon impression première: ton coeur n'a jamais été touché;

ton imagination seule s'est éprise de Léna.

Landry gémit de nouveau.

--Hier soir, son indignation la rendait si fière, si jolie, que j'ai cru

l'aimer encore.... Et je me suis rappelé tes paroles: tu me trouvais

engagé....

--Absolument! dit froidement Séverin.

--Eh bien! je suis allé, ce matin, dans ce lieu sordide où elle

habite.... J'y suis allé avant de revoir ma mère, que je voulais mettre

en présence du fait accompli.... Tu le vois, Séverin, j'avais

l'intention d'agir en homme d'honneur, malgré le changement survenu en

moi, malgré les inévitables réflexions qui m'assaillent au sujet de sa

situation de famille, de son père....

--Et tu es ravi que des circonstances quelconques t'aient dispensé d'un

devoir devenu onéreux!

--Mais enfin, pourquoi s'est-elle froissée? Ma mère a été très bonne....

--Très aimable, rectifia Séverin.

--N'ai-je pas tout fait pour lui donner l'impression d'un chez elle?

N'ai-je pas été le même avec elle?

--Le même, Landry? Le même, quand tu avoues que tu as cru voir une autre

femme?

--Mais je ne le lui ai pas montré!

--Penses-tu tromper un coeur aimant? Alors que moi je te sentais changé,

alors que ta mère le voyait et s'en réjouissait, comment peux-tu

supposer que tes impressions aient pu lui échapper, à elle?

--Séverin, je voudrais savoir s'il n'y a que cela.... Si j'ai eu des

torts, je voudrais... c'est-à-dire je dois les réparer. Veux-tu aller

trouver cette cousine, qui sans doute doit avoir sa confiance, et ce

curé, qui peut la conseiller?

--A quoi bon? Si elle a refusé de te voir, c'est qu'elle te tient quitte

de tout engagement. Et alors, mon avis est que tout est pour le mieux.

Un imperceptible soupir de soulagement échappa à Landry.

--Mais que dire à son oncle de Coatlanguy? Quel récit lui fera-t-elle?

Dois-je lui écrire? Séverin, je t'en prie, va à Boulommiers!

Séverin haussa les épaules, et sonna son domestique.

--Ma pelisse, s'il vous plaît.... Il faut que ce soit pour toi, Landry.

Je hais d'être mêlé à des histoires de mariage, que ce soit pour les

arranger ou pour les rompre.

Il alluma un cigare, et, ayant dégagé sa main de celles de Landry qui la

meurtrissaient, il suivi le quai avec l'intention de prendre la rue

Bonaparte, où il avait affaire, pour gagner ensuite la gare

Montparnasse.

Le froid était assez piquant, mais le soleil brillait, et une course à

pied n'avait rien de désagréable. Séverin s'arrêtait de temps à autre

devant les boutiques, par une vieille habitude, et tout à coup, il tomba

en arrêt devant la petite toile qui avait, la veille, excité tant

d'émotion chez Léna.

Il lui semblait y retrouver quelque chose de familier. Il interrogea ses

souvenirs. Il n'avait jamais vu ce paysage; mais, comme sa mémoire était

très précise, il se rappela tout à coup les cartes postales et les

photographies que Landry avait rapportées de Bretagne, et en particulier

celles du manoir, détaillées à grand renfort d'explications.

--Il paraît, monsieur, que c'est un vieux château breton, dit le

marchand qui connaissait Séverin. Hier, deux dames ont reconnu le site.

C'est d'un peintre estimé, qui vient de mourir, m'a-t-on dit, Hervé

Lebreton.

--Hervé Lebreton, mort? Un de mes amis, qui revient de Venise, l'y a vu

la semaine dernière, vieilli, d'ailleurs, et plus paresseux que jamais.

Ceci doit être une oeuvre de jeunesse, et ne vaut pas dix louis.

Il s'éloignait, le marchand le rappela.

--Hier, une dame m'en aurait volontiers donné deux cents francs, M. de

Salles, une cheune et cholie provinciale qui pleurait presque devant

cette vieille maison.... Allons, puisque vous êtes connaisseur, je vous

laisserai la toile pour deux cent cinquante francs.

La pensée que la jeune et jolie dame que ce petit tableau avait émue

pouvait être Léna elle-même, traversa l'esprit de Séverin.

--Comment cette dame était-elle habillée? demanda-t-il.

--A la mode de l'an dernier, ou de la province.... En gris... Elle dit

«Oh! c'est... (un nom difficile, monsieur), et soupesa son

porte-monnaie.

Séverin mit la main dans sa poche.

--Je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit. Voulez-vous dix louis?

--Douze, monsieur.... Onze!... Non? Prenez-le pour deux cents francs!

s'écria le Juif, voyant l'amateur s'en aller d'un pas décidé.

Et tout en enveloppant la petite toile, il répéta que c'était «une pien

ponne affaire.»

Séverin regarda sa montre: le train de banlieue partait aux heures. Son

tableau sous le bras, il pressa le pas, et arriva à la gare juste au

moment où les derniers voyageurs se précipitaient au guichet.

La Robe brodée d'argent · 第 27 / 74 题