XVI

--M. le curé?

--Il fait le catéchisme, monsieur.

--Et sa soeur? Puis-je la voir pour une affaire urgente?

--Je vais demander, monsieur.

La vieille femme boiteuse et à demi idiote, recueillie par charité sous

prétexte d'aider Mélanie, se traîna au bas de l'escalier.

--Mademoiselle!

--Ma tante vient de sortir, répondit Léna, ouvrant sa porte. Avez-vous

besoin d'elle, Nélie?

--C'est une affaire pressée. Descendez, s'il vous plaît, Mlle Léna;

que ce soit l'une ou l'autre, probablement ça ne fait rien....

Son court séjour au presbytère avait suffi à convaincre Léna qu'il était

superflu de discuter avec Nélie. Elle descendit, se demandant à quelle

sorte de client elle allait avoir affaire. Ayant décidé de repartir le

soir, elle avait déjà repris avec une hâte fiévreuse le costume

abandonné la veille pour cette entrevue cruelle.

Elle ouvrit la porte de la salle à manger, et resta immobile de surprise

en voyant Séverin.

Lui aussi eut une impression d'étonnement; mais il la domina aussitôt.

--J'avais demandé mademoiselle votre tante, dit-il, prenant rapidement

son parti; mais, puisqu'une circonstance fortuite vous conduit ici,

permettez-moi de m'acquitter du message dont je devais la charger pour

vous....

Léna hésita un instant. Mais elle aussi s'était reprise, et, soutenue

par son orgueil, elle indiqua un siège à ce visiteur inattendu.

--Landry, dit Séverin sans préambule, est au désespoir de l'étrange

malentendu d'hier.... Il veut....

--Un malentendu! répéta Léna d'un ton hautain. Il me semble, à moi, que

ç'a été, au contraire, la fin d'une erreur, la lumière jetée sur une

situation fausse....

--Landry, reprit Séverin avec douceur, ne saurait oublier qu'il a eu

l'honneur de demander votre main à monsieur votre oncle. Il la sollicite

encore, et si quelque chose vous a, sans qu'il l'ait vu, froissée hier

soir....

--Voulez-vous dire à M. Desmoutiers, interrompit Léna d'une voix sèche

qui se brisait par instants, qu'il n'est pas le seul à avoir reconnu sa

folie.... Si je lui suis apparue hier autre qu'au Coatlanguy, lui non

plus n'est pas le même pour moi. Mais en fût-il autrement, Hélène de

Coatlanguy est trop fière pour entrer de force dans un monde où on la

dédaignerait, et trop sincère pour chercher seulement dans le mariage un

peu d'éclat ou d'argent, quand elle ne pourrait donner son coeur....

Hélas! celui qui l'écoutait avait trop de pénétration pour ne pas

deviner que ce coeur, qui se disait libre ou détaché, se brisait de

chagrin. Il ne restait plus, chez elle, aucune trace de la timidité, de

la gaucherie de la veille. La fierté d'une race l'animait, la fierté

blessée qui inspirait ses paroles comme elle lui donnait la force de se

tenir là, raidie, impassible. En reprenant son costume natal, elle avait

retrouvé l'aisance, l'élégance inconsciente de ses manières, et Séverin,

qui, plus que jamais depuis la veille jugeait ce mariage impossible,

s'applaudit tout bas d'être venu à la place de Landry.

Il se leva.

--Voulez-vous me permettre, dit-il avec un profond respect, de vous

exprimer, comme parent de Landry, mes regrets les plus sincères de ce

qui s'est passé? Si la réflexion calme votre ressentiment... car, après

tout, il n'y a eu que des impressions sans aucun fait décisif... mon

cousin sait combien est sacré l'engagement qu'il a pris....

--Si vous me connaissiez, vous ne penseriez pas, encore une fois, que je

sois femme à me targuer d'un engagement qu'on regrette....

Il s'inclina très bas, et il sortait déjà, lorsque les yeux de Léna

tombèrent sur un objet qu'il oubliait sur son fauteuil.

--Ceci est-il à vous?...

Il tressaillit légèrement, et, après un instant d'hésitation, souleva le

papier qui couvrait la petite toile.

--J'oubliais, en effet, que je voulais vous montrer cette étude, et vous

demander si c'est bien le château de Coatlanguy qu'elle représente.

Elle jeta un regard avide sur la toile, et ressentit une émotion

soudaine et indéfinissable à revoir cette maison qu'elle aimait, mais

qui, en ce moment, lui apparaissait triste, sévère, où elle allait

retrouver ses illusions mortes et ensevelir son secret désespoir.

--Oui, c'est le Coatlanguy... J'avais vu hier ce tableau dit-elle en

soupirant.

Et reprise, malgré les émotions poignantes qu'elle venait de traverser,

d'un intérêt inexprimable pour le peintre, elle formula une question

presque malgré elle:

--Connaissez-vous celui qui a peint cela?

--Je l'ai vu deux ou trois fois.

--Il y a longtemps, alors, car il doit être mort depuis des années?

--Mort, Hervé Lebreton! Un de mes amis l'a rencontré ces temps derniers

à Venise!

Le coeur de Léna eut un sursaut si vif, qu'elle crut perdre la

respiration.

--Alors, ce n'est pas le même, dit-elle enfin avec une sensation

désolée.

--Je sais très peu de chose de ce peintre, qui a du talent. On le disait

neurasthénique, éprouvé par des chagrins intimes. Sa santé était

délicate, il ne pouvait toujours travailler; aussi son oeuvre est-elle

peu considérable; mais les amateurs le connaissent bien.... Si j'osais

laisser ici cette toile? Monsieur le curé est breton; peut-être

serait-il bien aise de garder une étude qui, si jolie qu'elle soit, m'a

été donnée, je m'empresse de vous le dire, pour un prix très minime.

--Un prix très minime? répéta Léna dont les yeux s'animèrent. Hier, on

m'en demandait plus de trois cents francs!

Séverin la regarda.

--On abusait de votre inexpérience, mademoiselle.... Hervé Lebreton est

un artiste charmant; mais, comme je vous le disais, ceci n'est qu'une

étude, et date de ses débuts.... S'il pouvait vous être agréable de la

garder? ajouta-t-il, hésitant.

--Cela dépend du prix que vous l'avez payée.... si vous voulez bien me

la céder, répondit-elle d'un ton ferme.

--Cinquante francs... dit-il, de nouveau hésitant.

Pour la première fois depuis le commencement de cette entrevue, une

ombre de joie rendit à Léna, au moins pour un instant, son expression

d'autrefois. Elle glissa la main dans la petite poche de soie qui lui

avait manqué la veille, et ouvrit son porte-monnaie.

--Cela ne vous coûte pas trop de vous en séparer, monsieur?

--Je serai trop heureux si vous emportez d'ici une seule impression

agréable! dit-il gravement.

Il reçut de ses doigts bruns le billet de banque, et, la saluant de

nouveau, sortit de la chambre.

--Léna!.... Que regardes-tu ainsi? s'écria le curé qui venait d'entrer

sans qu'elle l'eût seulement entendu. Et te revoilà donc dans tes

vêtements de chez nous? Et tu veux toujours partir, ma pauvre petite?

Il prit sa main, la força à s'asseoir près de lui, et la regarda d'un

bon regard plein de compassion.

--Mélanie m'a dit, Léna, que tu es revenue, hier soir, malheureuse et

courroucée... Veux-tu dire ce qui te trouble à ton vieil oncle, mon

enfant, à un humble prêtre qui a vu s'ouvrir bien des coeurs devant lui?

Peut-être, après tout, n'est-ce qu'un orage comme il s'en forme dans la

jeunesse?

Léna ne put résister à cette bonté. Elle s'agenouilla comme si elle eût

été au confessionnal, et murmura:

--C'est fini, tout à fait fini.... Il ne m'aime plus, et moi... je le

déteste!

Le curé se garda bien de lui dire qu'il ne faut détester personne; le

moment n'était pas venu.

--Je n'aimais pas beaucoup pour toi un mari très riche, très lancé dans

un monde raffiné et exigeant. Enfin, tu aurais pu te mettre à son

niveau: une vraie affection fond les vies, et puis tu as du bon sang

dans les veines.... Maintenant, n'abandonnes-tu pas trop tôt ce rêve qui

te rendait si heureuse? Ma petite fille, il ne faut pas écouter

l'orgueil ni la rancune.... Que t'a-t-il fait? Se refuse-t-il à tenir sa

promesse?

--Non, mais il ne m'aime plus....

Il y avait quelque chose de tragique dans ces paroles, dites un peu bas

et très simplement.

Le curé porta la main à son front d'un geste embarrassé, et tourmenta

les mèches grises que le vent venait d'ébouriffer.

--Il ne t'aime plus! Déjà! Alors, cet amour-là n'était pas bien fort, ma

fille.... Mais en es-tu sûre?

--Croyez-vous que je puisse m'y tromper? Je l'ai trouvé si différent!

Ah! je le vois bien, j'ai été pour lui la distraction d'une saison! Il

m'oubliera, lui! Mais moi, bien que je sente mon amour mort comme le

sien, je ne l'oublierai pas, parce que...

Elle appuya inconsciemment la main sur son coeur...

--Parce qu'il m'a fait aimer en vain, et puis parce qu'il m'a rendu le

bonheur impossible....

--Allons, allons, dit le curé plus attendri qu'il ne voulait le

paraître, ne disons pas, quand l'hiver dépouille les rosiers, qu'il n'y

aura plus de roses.... Tu seras désormais moins confiante, ma petite

fille, moins confiante dans les inconnus qui peuvent être sincères, mais

qui sont légers.... En revanche, tu penseras que, puisque tu n'as plus

de mère, ta Mère du ciel veillera sur toi, oui, même sur ton bonheur

terrestre.... Qui sait si tout ce chagrin n'est pas pour le mieux? En

tout cas, porte ta peine en Bretonne chrétienne et résignée; après tout,

le bonheur n'est qu'un accident dans notre vie; notre vie, elle est

faite pour le bon Dieu.... Et enfin, ma petite fille, tu pardonneras le

chagrin qu'on te fait. Le pardon, vois-tu, est un baume qui guérit le

coeur dont il sort.... Je te bénis, ajouta le prêtre, formant une petite

croix sur son front, et je demande à Dieu qu'il fasse de toi une femme

forte.

Il pria un instant; puis, voyant l'apaisement se faire sur le visage

tourmenté de Léna, il voulut la distraire de tant de tristesse.

--Qu'est-ce que ce tableau que tu regardais? dit-il, prenant ses

lunettes. Mais c'est le Coatlanguy!... O ma petite fille, comme cela

réjouit mon vieux coeur de revoir la maison où j'ai joué enfant!... Et

c'est Alain, là, près de la porte! Un beau gars! Oh! quel plaisir!... Et

d'où vient ce tableau? ajouta-t-il, essuyant les verres qu'une larme

venait de mouiller.

Il rouvrait dans l'esprit de Léna une source de trouble un instant

oubliée.

--D'où vient ce tableau? répéta-t-elle. Ah! mon oncle, vous pouvez le

dire mieux que moi, peut-être! Le nom de celui qui l'a peint est Hervé

Lebreton, et vous savez sans doute si c'est mon père?

Son regard anxieux rencontra des yeux effrayés.

--Est-ce mon père? demanda-t-elle, tremblante.

--Je... je ne puis en être sûr.

--Mais vous le croyez? Oh! pourquoi me refuser la consolation de le

savoir, de penser que je contemple une oeuvre de ce pauvre père disparu?

Il signait ainsi, n'est-ce pas?

--Eh bien!... oui!

--Et il est mort? Oh! parlez-moi de lui! Parfois, je me demande avec

effroi ce qui pèse sur son souvenir, pour que personne ne veuille me

donner les détails dont mon coeur a soif!

Le curé s'agitait sur sa chaise, évidemment inquiet.

--Et même... même est-il mort? dit soudain Léna, les yeux agrandis par

l'angoisse. Celui qui a acheté le tableau prétend qu'Hervé Lebreton est

encore vivant, hors de France. Se trompe-t-il, comme je l'ai cru

d'abord?

Son coeur avait maintenant des battements désordonnés, tandis que ses

regards interrogeaient avidement le prêtre.

--Mon enfant, dit celui-ci après un instant de silence, ton père n'a

jamais rien fait qui ait pu le faire rougir devant son enfant. Il a été

son propre ennemi, mais n'a fait tort à personne, et tu peux l'honorer

dans ton coeur. Quant aux détails que ton oncle juge bon de te refuser,

ne penses-tu pas que je trahirais sa confiance, si je disais à la nièce

qu'il me confie ce qu'il croit devoir lui taire? Tout ce que je peux te

promettre, c'est que je conseillerai à Alain de satisfaire ton légitime

désir.

--Mais dites-moi, du moins, si mon père est vivant! s'écria Léna qui,

distraite soudain de son amour meurtri, s'attachait avec passion à cette

idée nouvelle.

--Il y a très longtemps que je n'ai entendu parler de lui; je ne sais

vraiment pas s'il vit encore. Voici l'heure de mes confessions, ma

fille, il faut que je te quitte....

Et, décidé à ne plus rien dire, le curé se glissa hors de la chambre.

Léna partit le soir même, sans vouloir tarder d'un jour, et sans avoir

voulu avertir l'oncle Alain.

--Tu n'as même pas vu les Invalides, ni le musée Grévin! disait Mélanie,

désolée, pendant le repas hâtif qu'on avait avancé.

--Vous n'êtes pas entrée à Notre-Dame, ni montée à Montmartre! murmurait

le vicaire, presque scandalisé.

--Et tu as à peine joué sur l'harmonium descendu pour toi! ajouta le

curé en soupirant.

Elle partit, laissant à Mélanie la toilette grise qui, pour elle,

s'associait à ses amers déboires. Chose étrange, elle n'emportait de

Paris d'autre souvenir tangible que la petite toile représentant le

Coatlanguy.

Elle s'enveloppa dans sa mante, s'enfonça dans le coin du wagon des

dames, et le même train qui l'avait amenée, radieuse d'espérance,

l'emporta, déçue, amère, douloureuse.

--Pauvre petite Léna! murmura le curé, rentrant sans bruit dans la

misérable salle que le costume breton avait éclairé pour lui d'un rayon

vite éteint.

La nostalgie demeurait au coeur de ce vieillard qui, en vivant loin de

«chez lui», offrait à Dieu un sacrifice silencieux, sans cesse

renouvelé.

Il ouvrit l'harmonium, mit la sourdine, et ses doigts raides et

maladroits ébauchèrent l'air doux et mélancolique du cantique de saint

Hervé. A demi-voix, se consolant lui-même, il murmura la strophe

touchante qui, jaillie du coeur d'un saint breton, ranimait son coeur

d'exilé:

«Au Paradis, nous verrons encore, pleins de gloire et de grâce, nos

pères, nos mères, nos frères, _les hommes de notre pays_....»

La Robe brodée d'argent · 第 28 / 74 题