--M. le curé?
--Il fait le catéchisme, monsieur.
--Et sa soeur? Puis-je la voir pour une affaire urgente?
--Je vais demander, monsieur.
La vieille femme boiteuse et à demi idiote, recueillie par charité sous
prétexte d'aider Mélanie, se traîna au bas de l'escalier.
--Mademoiselle!
--Ma tante vient de sortir, répondit Léna, ouvrant sa porte. Avez-vous
besoin d'elle, Nélie?
--C'est une affaire pressée. Descendez, s'il vous plaît, Mlle Léna;
que ce soit l'une ou l'autre, probablement ça ne fait rien....
Son court séjour au presbytère avait suffi à convaincre Léna qu'il était
superflu de discuter avec Nélie. Elle descendit, se demandant à quelle
sorte de client elle allait avoir affaire. Ayant décidé de repartir le
soir, elle avait déjà repris avec une hâte fiévreuse le costume
abandonné la veille pour cette entrevue cruelle.
Elle ouvrit la porte de la salle à manger, et resta immobile de surprise
en voyant Séverin.
Lui aussi eut une impression d'étonnement; mais il la domina aussitôt.
--J'avais demandé mademoiselle votre tante, dit-il, prenant rapidement
son parti; mais, puisqu'une circonstance fortuite vous conduit ici,
permettez-moi de m'acquitter du message dont je devais la charger pour
vous....
Léna hésita un instant. Mais elle aussi s'était reprise, et, soutenue
par son orgueil, elle indiqua un siège à ce visiteur inattendu.
--Landry, dit Séverin sans préambule, est au désespoir de l'étrange
malentendu d'hier.... Il veut....
--Un malentendu! répéta Léna d'un ton hautain. Il me semble, à moi, que
ç'a été, au contraire, la fin d'une erreur, la lumière jetée sur une
situation fausse....
--Landry, reprit Séverin avec douceur, ne saurait oublier qu'il a eu
l'honneur de demander votre main à monsieur votre oncle. Il la sollicite
encore, et si quelque chose vous a, sans qu'il l'ait vu, froissée hier
soir....
--Voulez-vous dire à M. Desmoutiers, interrompit Léna d'une voix sèche
qui se brisait par instants, qu'il n'est pas le seul à avoir reconnu sa
folie.... Si je lui suis apparue hier autre qu'au Coatlanguy, lui non
plus n'est pas le même pour moi. Mais en fût-il autrement, Hélène de
Coatlanguy est trop fière pour entrer de force dans un monde où on la
dédaignerait, et trop sincère pour chercher seulement dans le mariage un
peu d'éclat ou d'argent, quand elle ne pourrait donner son coeur....
Hélas! celui qui l'écoutait avait trop de pénétration pour ne pas
deviner que ce coeur, qui se disait libre ou détaché, se brisait de
chagrin. Il ne restait plus, chez elle, aucune trace de la timidité, de
la gaucherie de la veille. La fierté d'une race l'animait, la fierté
blessée qui inspirait ses paroles comme elle lui donnait la force de se
tenir là, raidie, impassible. En reprenant son costume natal, elle avait
retrouvé l'aisance, l'élégance inconsciente de ses manières, et Séverin,
qui, plus que jamais depuis la veille jugeait ce mariage impossible,
s'applaudit tout bas d'être venu à la place de Landry.
Il se leva.
--Voulez-vous me permettre, dit-il avec un profond respect, de vous
exprimer, comme parent de Landry, mes regrets les plus sincères de ce
qui s'est passé? Si la réflexion calme votre ressentiment... car, après
tout, il n'y a eu que des impressions sans aucun fait décisif... mon
cousin sait combien est sacré l'engagement qu'il a pris....
--Si vous me connaissiez, vous ne penseriez pas, encore une fois, que je
sois femme à me targuer d'un engagement qu'on regrette....
Il s'inclina très bas, et il sortait déjà, lorsque les yeux de Léna
tombèrent sur un objet qu'il oubliait sur son fauteuil.
--Ceci est-il à vous?...
Il tressaillit légèrement, et, après un instant d'hésitation, souleva le
papier qui couvrait la petite toile.
--J'oubliais, en effet, que je voulais vous montrer cette étude, et vous
demander si c'est bien le château de Coatlanguy qu'elle représente.
Elle jeta un regard avide sur la toile, et ressentit une émotion
soudaine et indéfinissable à revoir cette maison qu'elle aimait, mais
qui, en ce moment, lui apparaissait triste, sévère, où elle allait
retrouver ses illusions mortes et ensevelir son secret désespoir.
--Oui, c'est le Coatlanguy... J'avais vu hier ce tableau dit-elle en
soupirant.
Et reprise, malgré les émotions poignantes qu'elle venait de traverser,
d'un intérêt inexprimable pour le peintre, elle formula une question
presque malgré elle:
--Connaissez-vous celui qui a peint cela?
--Je l'ai vu deux ou trois fois.
--Il y a longtemps, alors, car il doit être mort depuis des années?
--Mort, Hervé Lebreton! Un de mes amis l'a rencontré ces temps derniers
à Venise!
Le coeur de Léna eut un sursaut si vif, qu'elle crut perdre la
respiration.
--Alors, ce n'est pas le même, dit-elle enfin avec une sensation
désolée.
--Je sais très peu de chose de ce peintre, qui a du talent. On le disait
neurasthénique, éprouvé par des chagrins intimes. Sa santé était
délicate, il ne pouvait toujours travailler; aussi son oeuvre est-elle
peu considérable; mais les amateurs le connaissent bien.... Si j'osais
laisser ici cette toile? Monsieur le curé est breton; peut-être
serait-il bien aise de garder une étude qui, si jolie qu'elle soit, m'a
été donnée, je m'empresse de vous le dire, pour un prix très minime.
--Un prix très minime? répéta Léna dont les yeux s'animèrent. Hier, on
m'en demandait plus de trois cents francs!
Séverin la regarda.
--On abusait de votre inexpérience, mademoiselle.... Hervé Lebreton est
un artiste charmant; mais, comme je vous le disais, ceci n'est qu'une
étude, et date de ses débuts.... S'il pouvait vous être agréable de la
garder? ajouta-t-il, hésitant.
--Cela dépend du prix que vous l'avez payée.... si vous voulez bien me
la céder, répondit-elle d'un ton ferme.
--Cinquante francs... dit-il, de nouveau hésitant.
Pour la première fois depuis le commencement de cette entrevue, une
ombre de joie rendit à Léna, au moins pour un instant, son expression
d'autrefois. Elle glissa la main dans la petite poche de soie qui lui
avait manqué la veille, et ouvrit son porte-monnaie.
--Cela ne vous coûte pas trop de vous en séparer, monsieur?
--Je serai trop heureux si vous emportez d'ici une seule impression
agréable! dit-il gravement.
Il reçut de ses doigts bruns le billet de banque, et, la saluant de
nouveau, sortit de la chambre.
--Léna!.... Que regardes-tu ainsi? s'écria le curé qui venait d'entrer
sans qu'elle l'eût seulement entendu. Et te revoilà donc dans tes
vêtements de chez nous? Et tu veux toujours partir, ma pauvre petite?
Il prit sa main, la força à s'asseoir près de lui, et la regarda d'un
bon regard plein de compassion.
--Mélanie m'a dit, Léna, que tu es revenue, hier soir, malheureuse et
courroucée... Veux-tu dire ce qui te trouble à ton vieil oncle, mon
enfant, à un humble prêtre qui a vu s'ouvrir bien des coeurs devant lui?
Peut-être, après tout, n'est-ce qu'un orage comme il s'en forme dans la
jeunesse?
Léna ne put résister à cette bonté. Elle s'agenouilla comme si elle eût
été au confessionnal, et murmura:
--C'est fini, tout à fait fini.... Il ne m'aime plus, et moi... je le
déteste!
Le curé se garda bien de lui dire qu'il ne faut détester personne; le
moment n'était pas venu.
--Je n'aimais pas beaucoup pour toi un mari très riche, très lancé dans
un monde raffiné et exigeant. Enfin, tu aurais pu te mettre à son
niveau: une vraie affection fond les vies, et puis tu as du bon sang
dans les veines.... Maintenant, n'abandonnes-tu pas trop tôt ce rêve qui
te rendait si heureuse? Ma petite fille, il ne faut pas écouter
l'orgueil ni la rancune.... Que t'a-t-il fait? Se refuse-t-il à tenir sa
promesse?
--Non, mais il ne m'aime plus....
Il y avait quelque chose de tragique dans ces paroles, dites un peu bas
et très simplement.
Le curé porta la main à son front d'un geste embarrassé, et tourmenta
les mèches grises que le vent venait d'ébouriffer.
--Il ne t'aime plus! Déjà! Alors, cet amour-là n'était pas bien fort, ma
fille.... Mais en es-tu sûre?
--Croyez-vous que je puisse m'y tromper? Je l'ai trouvé si différent!
Ah! je le vois bien, j'ai été pour lui la distraction d'une saison! Il
m'oubliera, lui! Mais moi, bien que je sente mon amour mort comme le
sien, je ne l'oublierai pas, parce que...
Elle appuya inconsciemment la main sur son coeur...
--Parce qu'il m'a fait aimer en vain, et puis parce qu'il m'a rendu le
bonheur impossible....
--Allons, allons, dit le curé plus attendri qu'il ne voulait le
paraître, ne disons pas, quand l'hiver dépouille les rosiers, qu'il n'y
aura plus de roses.... Tu seras désormais moins confiante, ma petite
fille, moins confiante dans les inconnus qui peuvent être sincères, mais
qui sont légers.... En revanche, tu penseras que, puisque tu n'as plus
de mère, ta Mère du ciel veillera sur toi, oui, même sur ton bonheur
terrestre.... Qui sait si tout ce chagrin n'est pas pour le mieux? En
tout cas, porte ta peine en Bretonne chrétienne et résignée; après tout,
le bonheur n'est qu'un accident dans notre vie; notre vie, elle est
faite pour le bon Dieu.... Et enfin, ma petite fille, tu pardonneras le
chagrin qu'on te fait. Le pardon, vois-tu, est un baume qui guérit le
coeur dont il sort.... Je te bénis, ajouta le prêtre, formant une petite
croix sur son front, et je demande à Dieu qu'il fasse de toi une femme
forte.
Il pria un instant; puis, voyant l'apaisement se faire sur le visage
tourmenté de Léna, il voulut la distraire de tant de tristesse.
--Qu'est-ce que ce tableau que tu regardais? dit-il, prenant ses
lunettes. Mais c'est le Coatlanguy!... O ma petite fille, comme cela
réjouit mon vieux coeur de revoir la maison où j'ai joué enfant!... Et
c'est Alain, là, près de la porte! Un beau gars! Oh! quel plaisir!... Et
d'où vient ce tableau? ajouta-t-il, essuyant les verres qu'une larme
venait de mouiller.
Il rouvrait dans l'esprit de Léna une source de trouble un instant
oubliée.
--D'où vient ce tableau? répéta-t-elle. Ah! mon oncle, vous pouvez le
dire mieux que moi, peut-être! Le nom de celui qui l'a peint est Hervé
Lebreton, et vous savez sans doute si c'est mon père?
Son regard anxieux rencontra des yeux effrayés.
--Est-ce mon père? demanda-t-elle, tremblante.
--Je... je ne puis en être sûr.
--Mais vous le croyez? Oh! pourquoi me refuser la consolation de le
savoir, de penser que je contemple une oeuvre de ce pauvre père disparu?
Il signait ainsi, n'est-ce pas?
--Eh bien!... oui!
--Et il est mort? Oh! parlez-moi de lui! Parfois, je me demande avec
effroi ce qui pèse sur son souvenir, pour que personne ne veuille me
donner les détails dont mon coeur a soif!
Le curé s'agitait sur sa chaise, évidemment inquiet.
--Et même... même est-il mort? dit soudain Léna, les yeux agrandis par
l'angoisse. Celui qui a acheté le tableau prétend qu'Hervé Lebreton est
encore vivant, hors de France. Se trompe-t-il, comme je l'ai cru
d'abord?
Son coeur avait maintenant des battements désordonnés, tandis que ses
regards interrogeaient avidement le prêtre.
--Mon enfant, dit celui-ci après un instant de silence, ton père n'a
jamais rien fait qui ait pu le faire rougir devant son enfant. Il a été
son propre ennemi, mais n'a fait tort à personne, et tu peux l'honorer
dans ton coeur. Quant aux détails que ton oncle juge bon de te refuser,
ne penses-tu pas que je trahirais sa confiance, si je disais à la nièce
qu'il me confie ce qu'il croit devoir lui taire? Tout ce que je peux te
promettre, c'est que je conseillerai à Alain de satisfaire ton légitime
désir.
--Mais dites-moi, du moins, si mon père est vivant! s'écria Léna qui,
distraite soudain de son amour meurtri, s'attachait avec passion à cette
idée nouvelle.
--Il y a très longtemps que je n'ai entendu parler de lui; je ne sais
vraiment pas s'il vit encore. Voici l'heure de mes confessions, ma
fille, il faut que je te quitte....
Et, décidé à ne plus rien dire, le curé se glissa hors de la chambre.
Léna partit le soir même, sans vouloir tarder d'un jour, et sans avoir
voulu avertir l'oncle Alain.
--Tu n'as même pas vu les Invalides, ni le musée Grévin! disait Mélanie,
désolée, pendant le repas hâtif qu'on avait avancé.
--Vous n'êtes pas entrée à Notre-Dame, ni montée à Montmartre! murmurait
le vicaire, presque scandalisé.
--Et tu as à peine joué sur l'harmonium descendu pour toi! ajouta le
curé en soupirant.
Elle partit, laissant à Mélanie la toilette grise qui, pour elle,
s'associait à ses amers déboires. Chose étrange, elle n'emportait de
Paris d'autre souvenir tangible que la petite toile représentant le
Coatlanguy.
Elle s'enveloppa dans sa mante, s'enfonça dans le coin du wagon des
dames, et le même train qui l'avait amenée, radieuse d'espérance,
l'emporta, déçue, amère, douloureuse.
--Pauvre petite Léna! murmura le curé, rentrant sans bruit dans la
misérable salle que le costume breton avait éclairé pour lui d'un rayon
vite éteint.
La nostalgie demeurait au coeur de ce vieillard qui, en vivant loin de
«chez lui», offrait à Dieu un sacrifice silencieux, sans cesse
renouvelé.
Il ouvrit l'harmonium, mit la sourdine, et ses doigts raides et
maladroits ébauchèrent l'air doux et mélancolique du cantique de saint
Hervé. A demi-voix, se consolant lui-même, il murmura la strophe
touchante qui, jaillie du coeur d'un saint breton, ranimait son coeur
d'exilé:
«Au Paradis, nous verrons encore, pleins de gloire et de grâce, nos
pères, nos mères, nos frères, _les hommes de notre pays_....»