Une longue journée... Mlle Mélanie a des oeuvres, et Léna est livrée à
elle-même, ses pensées ballottées de l'entrevue du matin à la
perspective du dîner de ce soir. Elle est mal à l'aise;--pas
malheureuse, oh! non! Mais elle aussi a trouvé un Landry singulièrement
différent de celui qu'elle connaissait; seulement, ce Landry nouveau est
encore plus élégant, plus charmant,--tellement, même, qu'elle se demande
comment il l'a aimée, comment il a pu vivre au Coatlanguy.... Et elle
veut se persuader qu'elle est heureuse, qu'elle ne craint rien, qu'elle
n'a pas même l'idée qu'il puisse regretter les paroles murmurées au
seuil du manoir.
Enfin, Mélanie est libre et offre de partir de bonne heure pour Paris,
afin de flâner devant les magasins, ce qu'elle suppose devoir plaire à
Léna, et ce qui constitue pour elle-même une distraction aussi rare
qu'appréciée.
Cette fois, un soleil pâle est sorti des nuages et répand une gaieté
suffisante dans les rues encombrées. Si l'attente n'ôtait à Léna la
faculté de jouir, elle s'intéresserait davantage à ce qu'elle voit:
Notre-Dame-des-Champs, avec sa belle fresque fleurie,
Saint-Etienne-du-Mont, dont elle aime le jubé et où elle prie sur le
tombeau de l'aimable sainte dont Landry lui a promis l'image. Ses
poumons s'emplissent d'air, au Luxembourg. Elle regarde, avec un intérêt
qui trahit son ignorance de l'art, les statues peintes des magasins de
la rue Bonaparte et de la rue de Vaugirard, puis elle s'émerveille
franchement en se trouvant sur les quais.
--Nous verrons Notre-Dame un matin, à l'heure où l'on visite le trésor,
dit Mélanie. Il va être temps de nous diriger vers le quai d'Orsay; en
attendant, regardons les magasins d'antiquités.
Ceci, tout à coup, intéresse Léna, d'abord en lui révélant la valeur de
vieilles choses qu'elle dédaignait en Bretagne, et qu'elle s'étonne de
voir cotées si haut. Puis elle ressent, devant ces amoncellements
d'objets, de vrais attendrissements. Il y a au Coatlanguy des bahuts
plus beaux que ceux-ci. Au château de Saint-Thonan, elle a vu des
tapisseries dans le genre de celles qui pendent là.... Elle regarde les
vieux fauteuils dont le crin sort, les faïences dont il y a des
échantillons tout pareils dans le vaisselier de son oncle, les croix
normandes, les dentelles, les portraits de famille, les toiles sans
cadre.
Tout à coup, elle pousse un cri étouffé:
--Tante Mélanie, regardez ce tableau!...
Mélanie s'approche, et voit une peinture ternie, enfumée, dont ses
mauvais yeux ne saisissent d'abord que les tons gris et verts.
--C'est le Coatlanguy! murmure Léna d'une voix changée.
--Pas possible!
Et la vieille fille cherche en hâte ses lunettes.
Oui, c'est le Coatlanguy, légèrement idéalisé. Le peintre a fait plus
puissantes les rainures des chênes, plus fines les sculptures des
fenêtres et l'ogive du porche. Mais on ne peut s'y méprendre: c'est
l'avenue bordée de fougères rougissantes, c'est la cour avec son vieux
puits, c'est le perron avec ses courbes veuves de leurs balustrades,
c'est le revêtement de passiflore de la muraille grise, et dans la
silhouette qui apparaît sur le seuil du manoir, on reconnaît Alain de
Coatlanguy, jeune, mince, de fière mine dans sa veste à boutons.
Léna essaie de déchiffrer la signature.
--Une cholie toile, Mademoiselle, dit le marchand, sortant de l'ombre et
dressant sur le trottoir sa taille épaisse, sa figure brune et bouffie.
Elle est signée d'Hervé Lebreton, un peintre qui a eu son heure de
célébrité. C'est une oeuvre de cheunesse, pleine de fraîcheur.
Hervé Lebreton! Le prénom de son père, et le nom patronymique des
Coatlanguy....
Léna savait très peu de chose de son père. La répugnance de son oncle à
répondre à ses questions, le sentiment de rancune qui perçait dans ses
paroles lorsqu'il prononçait le nom de son frère, tout avait convaincu
la jeune fille qu'il y avait eu des différends entre eux, et qu'Alain
n'avait jamais pardonné à Hervé l'abandon de la terre natale. Elle
savait, cependant, qu'il peignait, et gardait en cachette quelques
dessins informes, trouvés par hasard.
Une émotion profonde s'empara d'elle à la pensée que ce père à demi
oublié avait probablement signé cette toile, et la vue de ce paysage
familier, au milieu de l'isolement de Paris, amena des larmes à ses
yeux.
--Tante Mélanie, murmura-t-elle, je suis sûre que c'est mon père qui a
peint cela. Demandez le prix qu'on en veut.
Mélanie s'approcha du gros homme.
--Combien cette peinture, Monsieur?
Le marchand jeta un regard sur sa pauvre toilette.
--Ce sera pour vous un pieu pon marché, une occasion.... Vous gagnerez
dessus avant huit chours.... Trois cent vingt-cinq francs....
Mélanie laissa échapper une exclamation, et Léna, qui avait pris son
porte-monnaie, le laissa retomber dans sa poche.
--Allons, trois cents tout ronds! Le peintre est connu, bien qu'à ma
connaissance, il ne produise plus grand'chose.
--Il est mort! dit Léna presque involontairement.
--Mort? Je n'ai vu cela dans aucun journal!
--Il y a longtemps... dit Léna, le coeur serré.
--Longtemps! Cela m'étonne! Mais il y aura peut-être une exposition
posthume.... Je ne peux décidément pas laisser cette étude à moins de
trois cents francs!
Les deux femmes s'éloignèrent silencieusement.
--Saviez-vous que mon pauvre père était connu? demanda Léna avec
émotion. Il faudra que vous me parliez de lui, tante Mélanie. Vous
deviez être sa petite amie d'enfance.
--Ah! oui, il y a longtemps, ma petite! J'étais encore bien jeune quand
mon frère est venu dans ce diocèse, où l'on demandait des prêtres.... Ma
mère vivait... Elle avait gardé son costume.
--Mais mon père?...
--Oui, oui, le pauvre! Il a eu tant de chagrin de perdre ta mère! C'est
si triste! Tiens, j'ai connu un jeune bijoutier, marié à vingt-trois
ans.... Ah! prends garde aux voitures! Il fait nuit, on serait vite
écrasé!
Et elle continua à parler avec volubilité de toutes choses, sauf du père
de Léna, jusqu'au moment où elle s'arrêta devant un vieil hôtel
majestueux, dont la porte cochère était close.
--Te voilà au numéro indiqué. Moi, je vais demander à souper à mon amie
de la rue du Bac, une vieille fille comme moi.... J'achèterai, en
passant, un peu de jambon et deux babas, pour ne pas la surprendre....
Là, je tire le bouton.... Je reviendrai, un peu avant dix heures, et je
te ferai prévenir; mais je n'entrerai pas chez cette belle dame, ma
robe est trop maussade.
La porte venait de s'entre-bâiller, et Mélanie s'éloignait déjà de son
pas trottinant.
Léna poussa le battant et vit, à la porte de la loge, un fonctionnaire
en bonnet de velours, dont le gilet était agrémenté d'une lourde chaîne
d'or.
--Qui demandez-vous?
--Mme Desmoutiers, répondit la jeune fille, vexée de sentir sa voix
trembler.
Le concierge l'enveloppa d'un regard rapide, se demandant «pour lequel
des escaliers» était cette personne médiocrement vêtue. Quelque chose,
dans l'expression de Léna, l'empêcha d'indiquer l'escalier de service.
--A droite, au premier!
Elle referma, avec un soulagement instinctif, la porte vitrée qui la
séparait de cet homme insolent. Un escalier monumental, dont les marches
de marbre étaient couvertes d'un tapis d'Orient, se dressait devant
elle, et sur la blancheur des murs stuqués, des plantes gigantesques
s'élevaient à chaque palier!
Le coeur de Léna défaillait. Jamais elle n'avait éprouvé une impression
aussi poignante d'isolement. Elle cherchait à s'encourager en se disant
que Landry était tout près; mais elle avait peur de retrouver la
sensation du matin: celle de voir un autre Landry, intimidant, presque
inconnu.
Elle attendit que les battements de son coeur fussent calmés, pour
appuyer sur le timbre son doigt tremblant. La porte s'ouvrit sans bruit,
et un domestique en habit noir parut devant elle.
Interdite, ne sachant sur quel ton parler à cet homme imposant, dont la
chemise luisait sous la lumière électrique et dont la cravate blanche
était tout à fait solennelle, elle balbutia le nom de Mme
Desmoutiers.
--Est-ce Mademoiselle que Madame attend pour dîner? demanda le valet de
chambre d'un ton énigmatique.
Elle fit signe que oui, et aussitôt, une femme de chambre élégante,
délicieusement coiffée, avec un joli petit chiffon de batiste brodée en
guise de tablier, surgit d'un angle et lui offrit de la débarrasser de
son chapeau.
Une grande glace s'élevait en face d'elle, et pour la première fois
depuis le matin, elle se vit toute entière dans sa nouvelle toilette.
Une affreuse anxiété la saisit. Un instinct subtil, plutôt qu'un goût
défini, lui fit entrevoir que le ton de sa robe était terne, que la
blouse s'ajustait mal, que le noeud de mousseline était commun, et
qu'enfin, ébouriffée par le vent, décoiffée par son chapeau trop lourd,
elle était infiniment moins bien que la femme de chambre qui
s'empressait autour d'elle avec des regards curieux.
Une inexprimable détresse l'envahissait. Elle eut envie de reprendre
précipitamment son chapeau et de se sauver; elle n'avait plus le courage
d'entrer seule dans ce salon qui la terrifiait d'avance, ni d'affronter,
ainsi vêtue, ainsi enlaidie, les regards de Landry. Mais il était trop
tard. Le valet de chambre avait déjà ouvert une porte, soulevé une
portière, et, du fond d'un salon qui lui parut féerique, Landry
s'avançait vivement à sa rencontre.
Elle éprouva une impression de soulagement en revoyant son visage
familier; oui, mais une impression rapide et passagère, car elle
constata aussitôt dans son regard le même désappointement mal contenu,
dans ses manières, le même embarras qui l'avaient fait souffrir le
matin.
Elle plaça machinalement dans la main qu'il lui tendait ses doigts qui
se glaçaient dans ses gants trop foncés et trop larges, et se sentit
entraînée sur le tapis moelleux, à travers des sièges et d'élégants
petits meubles, vers la femme tant redoutée qui attachait sur elle un
regard aigu.
Malgré son trouble, une admiration sans borne la saisit en voyant cette
jolie femme de cinquante ans, qui, à ses yeux inexpérimentés, semblait
très jeune, et dont les cheveux blancs, l'air délicat, les paupières
bleuies semblaient être des attraits de plus.
--Soyez mille fois la bienvenue, mademoiselle.... Je suis heureuse de
vous recevoir à mon tour, car je vous garde une vraie reconnaissance
pour l'accueil et les soins que mon pauvre Landry a trouvés chez vous.
Les paroles étaient chaleureuses, le ton ne l'était pas. La voix était
mesurée, étudiée, et, si peu préparée aux nuances que dût être Léna,
elle sentit dans cette exagération même d'amabilité une espèce de
condescendance et une invisible barrière.
Elle ne sut que répondre, et comprit qu'elle paraissait odieusement
sotte et gauche.
--Voulez-vous me faire l'honneur de me présenter à Mlle de
Coatlanguy, qui ne me reconnaît évidemment pas?
Léna se retourna brusquement, en entendant cette voix qui évoquait en
elle un souvenir. Le cher vieux nom venait de caresser littéralement
son oreille et de lui rendre une ombre d'assurance. Après tout, si
dépaysée qu'elle fût dans ce salon parisien, elle était, en effet,
Hélène de Coatlanguy, dont les ancêtres avaient été alliés aux ducs de
Bretagne, et qui demeurait apparentée à la noblesse de sa province.
Devant elle, en frac, comme Landry, se tenait le passant qui était venu
à son aide, la veille.
--Mon cousin, M. de Salles.... Asseyez-vous, mademoiselle.... Puis-je
vous demander si votre première impression est bonne? Aimez-vous Paris?
--Je ne le connais presque pas encore....
--Et le quartier horrible qu'habite Mlle de Coatlanguy a dû lui
causer des désappointements, dit Landry, s'approchant.
Il cherchait à la retrouver, à la reconnaître; mais, sauf le dessin des
traits, il n'y avait plus rien en elle de la charmante fille qui avait
conquis son coeur, là-bas, dans la montagne. Son coeur? Avait-il été
conquis, après tout?... Plus de sourires montrant les dents blanches,
encore moins de rires perlés s'égrenant sous les solives majestueuses,
plus de manières gracieuses, de mouvements aisés; plus rien non plus de
ce joli costume: une pensionnaire gênée, maladroite, ne sachant comment
se mouvoir dans sa toilette vulgaire, n'osant remuer sur sa chaise, et
semblant effrayée du son de sa propre voix.
Le dîner fut annoncé presque immédiatement. Léna se sentait si peu
harmonisée avec le nouveau Landry qui lui offrait le bras, que le trajet
du salon à la salle à manger lui fut un supplice.
--Je pensais qu'on me recevrait tout simplement, murmura-t-elle,
retenant ses larmes. Et votre mère est si élégante! Et vous êtes en
habit!... Puis il y a ici une étiquette qui me fait peur!
Il fut un peu attendri.
--Peur, chez ma mère!... Si je suis ainsi vêtu, c'est que, puisque vous
devez vous retirer si tôt, j'ai accepté d'aller finir la soirée à
l'Opéra avec des amis, et j'ai entraîné mon cousin.... De grâce, n'ayez
pas peur, et redevenez vous-même! Je tiens tant à ce que vous plaisiez à
ma mère!
Cette parole fut désastreuse. Léna, sans rien définir, eut l'intuition
que Landry n'était pas aussi indépendant qu'elle l'avait cru. Cette
charmante femme, aux manières suaves, à la voix musicale, était
évidemment l'arbitre de son bonheur, à elle, Léna. Et elle sentit non
moins vivement qu'il n'y aurait jamais entre elles ni sympathie, ni même
un terrain commun sur lequel elles pussent s'entendre.
Mme Desmoutiers commença à causer avec elle, ou plutôt à lui adresser
des questions polies, marquées au coin de cette condescendance qui
exaspérait secrètement Léna. Il lui semblait qu'une seconde vue lui
était donnée, qu'elle lisait dans les pensées de son interlocutrice, et
tandis que les douces paroles coulaient comme un flot, elle les
interprétait ainsi: «Ce que je vous demande ne m'intéresse pas, et ce
que vous répondez m'ennuie profondément; il n'y a rien de commun entre
nous: nous sommes d'essences dissemblables, comme une petite bruyère
sauvage diffère d'une plante de serre.... Je prétends vous saturer du
luxe de ma maison, de la recherche de mes habitudes, des raffinements de
mon esprit, et vous jugerez vous-même si vous êtes assez audacieuse
pour vous glisser dans notre vie, ou pour entraîner mon fils dans votre
sphère rustique.»
Et la pauvre Léna, qui avait paru à Landry si intelligente et si
spirituelle au Coatlanguy, répondait par monosyllabes, ne sachant même
plus décrire son pays, sans doute parce qu'elle avait conscience de la
suprême indifférence, du secret dédain de celle qui l'écoutait.
Landry était au supplice. Il essayait sincèrement de mettre en lumière
des facultés qu'il connaissait, de réveiller cette gaieté, cet entrain
qu'il avait aimés, de faire surgir en cette personne raidie, gênée, qui
cherchait ses paroles et peut-être ses idées, la Léna charmante qu'il
avait voulu imposer à sa mère.
Maintenant, son orgueil s'en mêlait. Quelque chose de subtil, dans les
manières de Mme Desmoutiers, lui semblait une raillerie. Il avait
besoin d'avoir raison, besoin que sa mère et Séverin comprissent ce
qu'ils appelaient une folie. Et il en voulait à Léna d'être si peu
elle-même, de ne pas se prêter à cette espèce de démonstration qu'il
prétendait faire, et il en arrivait à ne plus comprendre lui-même qu'il
eût pu l'aimer.
Tout à coup, Mme Desmoutiers renonça à l'effort de cette conversation
à bâtons rompus. Se tournant vers Séverin, jusque-là spectateur à peu
près impassible de cette sorte de joute, elle commença à lui parler de
mille choses parisiennes, naturellement étrangères à Léna: le dernier
livre de tel auteur célèbre, une première annoncée aux Français, une
exposition dans un cercle à la mode, un bruit de mariage, une élection
prochaine à l'Académie. Tout cela fut effleuré légèrement,
spirituellement, entre gens parlant la même langue. Léna se sentait
encore plus en dehors d'un tel monde. Landry essayait vainement de lui
faire place dans cette conversation; ses explications ne servaient qu'à
souligner l'incompétence, l'absolue ignorance de la jeune fille.
Au supplice qu'elle endurait se joignaient les petits embarras matériels
du repas, et les maladresses involontaires qu'elle commettait. Elle ne
savait pas se servir de la spatule à poisson; elle usait mal de certains
ustensiles, comme la pelle à foie gras ou le service à glace, et elle
lisait sur les traits de Landry une contrariété mal déguisée, tandis
qu'il suivait du regard les mouvements de ses mains bien faites, mais
étrangement brunes sur la nappe satinée....
Les deux jeunes gens renoncèrent à fumer, et évitèrent ainsi à la pauvre
fille la terreur d'un tête-à-tête avec Mme Desmoutiers. Mais elle
jetait sur la pendule des regards éplorés; un sourd désespoir
envahissait son coeur, elle avait hâte de sortir de cette maison pour
pleurer à son aise et regarder en face cette situation inattendue.
Alors Séverin vint s'asseoir près d'elle, et, du même ton respectueux et
sympathique qui lui avait donné confiance, la veille, au milieu d'une
rue de Paris, il lui parla de la Bretagne et des impressions que
lui-même en avait rapportées, quelques années auparavant.
Séverin avait passé pour un causeur prestigieux. Depuis la mort de sa
femme, il avait cessé de paraître dans le monde; mais ce soir, il
condescendit, en faveur de cette enfant angoissée, à faire revivre des
dons que sa cousine elle-même avait presque oubliés.
Et bientôt, il ne se borna plus à endormir, par le charme de sa parole
et de sa sympathie, les blessures que Léna sentait toutes vives en son
coeur; il tira des étincelles de cet esprit à demi terrifié, il la fit
parler, et s'il ne réussit pas à éveiller complètement la personnalité
jeune et aimable que Landry lui avait dépeinte, il obtint d'elle assez
d'animation pour laisser voir qu'elle était intelligente et pouvait être
cultivée. Il prenait surtout un souci touchant de la relever à ses
propres yeux, de l'entourer, dans ce milieu étranger, presque hostile,
de ce qui, dans son pays, la faisait honorer et admirer. Ses amis
disaient qu'il savait tout. Il connaissait, en tous cas, des
particularités des vieilles familles bretonnes alliées aux Coatlanguy,
et il encadrait de leur prestige cette pauvre petite dédaignée. Landry
sentait diminuer son découragement, tandis que sa mère, vexée, essayait
d'accaparer la conversation et de déjouer ce qu'elle appelait la
trahison de Séverin. Mais des auxiliaires inattendus lui vinrent en
aide, rendant de nouveau Léna à son mutisme et à sa frayeur. Les amis
que Landry devait rejoindre à l'Opéra arrivèrent inopinément pour passer
une demi-heure avec leur chère amie, Mme Desmoutiers.
Léna vit entrer deux jeunes femmes étourdissantes de luxe, avec un homme
très décoré et très décoratif. Ignorante des mystères de l'art, elle fut
éblouie de l'éclat de leur teint, de la profondeur de leurs yeux
légèrement ombrés. Elle n'avait jamais rêvé de toilettes semblables:
velours, dentelles, diamants, manteaux du soir en brocart ornés de
fourrures ou de plumes, c'était pour elle une féerie, bien qu'elle
rougit involontairement en présence des premières femmes
décolletées--_très_ décolletées,--qu'elle eût jamais vues.
Elle fut correctement présentée, et entendit des titres et des noms plus
éclatants que le sien; mais, après un petit salut dédaigneux et un
regard visiblement surpris jeté sur son invraisemblable toilette, on
cessa de s'occuper d'elle, et elle assista à un marivaudage qui acheva
de l'étourdir, de l'isoler, de la désespérer. Landry, avec ces deux
dames, n'était plus le même. Il avait comme elles des mots vifs, des
répliques drôles, des saillies spirituelles. Séverin, retombé dans ses
habitudes de silence, fut tout à coup interpellé par l'une des nouvelles
venues.
--Quelle surprise! Vous venez donc avec nous, enfin?
Il s'inclina froidement.
--J'aurai le regret de ne pas me joindre à vous: j'ai loué un fauteuil,
ce matin... Landry a excité mon intérêt pour l'oeuvre nouvelle; mais j'en
veux jouir en sauvage....
A ce moment, la petite pendule sonna neuf heures d'un timbre vieillot,
et les visiteuses se levèrent.
Mme Desmoutiers fit signe à son fils.
--Je rejoindrai ces dames un peu plus tard, dit Landry, lui jetant un
regard mécontent.
--Mlle de Coatlanguy te permettra de les accompagner tout de suite.
--Oh! certes! dit Léna avec amertume.
Il y eut un petit débat, puis les amis prirent congé, tandis que Mme
Desmoutiers laissait voir sa contrariété.
--Je suis désolée... commença Léna.
--Vous ne croyiez pas Landry capable d'une impolitesse! dit la voix
claire de Séverin.
--Mais il arrivera trop tard.... Et vous?...
--On dit que le premier acte est médiocre.
Il essaya de reprendre la conversation interrompue; mais c'était fini.
Mme Desmoutiers restait silencieuse et se montrait tout juste polie;
Landry était nerveux, et Léna jetait sur la pendule des regards de plus
en plus anxieux, tandis que le parfum léger laissé dans la chambre par
ces deux brillantes inconnues lui causait un malaise pénible.
Tout à coup, la porte s'ouvrit, et le valet de chambre s'avança.
--La femme de chambre de Mademoiselle est là....
Léna devint pourpre, Landry eut l'air éploré, et Séverin regarda
curieusement la jeune fille.
--Ce n'est pas une femme de chambre, dit-elle d'une voix émue, mais
ferme, s'adressant à Mme Desmoutiers, mais ma cousine, la soeur du
curé de Boulommiers. Permettez-moi de la rejoindre immédiatement, car
elle n'oserait entrer.
--Mais il faut qu'elle entre, qu'elle prenne une tasse de thé avec nous!
s'écria Mme Desmoutiers avec une affectation d'empressement.
--Elle ne le voudrait pas, et je ne saurais la faire attendre....
--Alors, au revoir, mademoiselle.... Vous voudrez bien, n'est-ce pas,
nous faire le très grand plaisir de revenir?
--Je crains que mon séjour ne se prolonge pas très longtemps....
--Je le regretterais.... Mais où est Landry? Ah! le voici.... N'as-tu pu
décider la cousine de Mademoiselle à entrer un instant?
--Non, mais je me suis assuré que la voiture est prête.... Le cocher de
ma mère vous mettra en sûreté à la gare, mademoiselle.... Je vous y
aurais accompagnée, s'il y avait eu une place pour moi.
Léna laissa à peine une seconde sa main toucher celle de Mme
Desmoutiers. Elle jeta à Séverin un regard reconnaissant: dans
l'amertume croissante qui remplissait son âme, il y avait une ombre
d'attendrissement pour la bonté qu'il lui avait montrée. Suivie de
Landry, elle gagna rapidement l'antichambre, où, modestement assise sur
une banquette, disant son chapelet dans sa manche, Mélanie l'attendait,
sans même penser qu'elle n'était pas à sa place.
--Je vous reverrai, mademoiselle Léna, murmura Landry, embarrassé.
--Je ne le crois pas! dit-elle sèchement.
Il tressaillit.
--Mais j'irai à Boulommiers!... Vous n'étiez pas vous, ce soir....
Quelque chose vous a-t-il froissée?
Elle se redressa et le regarda en face. L'éclair de ses yeux gris, qui
devenaient d'acier, la lui rendit tout à coup.
--Léna, dit-il d'une voix basse et agitée, son coeur se fondant, il
faudra dissiper ce malentendu! Je ne puis me l'expliquer!...
La lèvre de Léna se plissa légèrement, mais elle ne répondit pas. Il lui
tendit la main, elle ne parut pas le voir. Il la suivit, anxieux, dans
l'escalier. Sous la voûte, le petit coupé de Mme Desmoutiers, tout
attelé, attendait. Il voulut l'y faire monter.
--Mille mercis, dit-elle de la même voix sèche, ma cousine a une
voiture.
--Mais celle-ci vous mènera plus vite!... Léna! Oh! il n'est pas
possible que vous partiez ainsi!... Mademoiselle, ne pouvez-vous la
décider à prendre la voiture de ma mère?...
Léna entraîna hors de la maison la pauvre Mélanie qui, déçue en la
voyant refuser ce joli coupé, se demandait la raison de son caprice;
puis, se retournant vers Landry, elle lui jeta à demi-voix une phrase
sifflante:
--Vous avez eu honte de moi!
Il n'eut pas le temps de la détromper.... ou d'essayer. Il était là, en
frac, nu-tête, et elle, entraînant toujours Mélanie, avait déjà traversé
la chaussée noire et boueuse.