Le jour tardif éclairait la pauvre petite chambre, et le lit de Mélanie
était déjà drapé de la perse fanée.
Léna regarda sa montre d'argent: il était plus de sept heures et demie.
Au Coatlanguy, Loïzik avait déjà entendu la messe, baratté le beurre,
balayé «la salle», distribué le grain aux volailles, et elle était sans
doute installée à coudre près de la fenêtre.
Léna sentit un vague attendrissement en songeant au vaste et rougeoyant
foyer de la cuisine, tandis qu'elle frissonnait dans cette chambre sans
feu. Mais une pensée heureuse vint dissiper cette impression qu'elle
raillait elle-même: elle était à Paris... ou presque, et elle allait
revoir Landry!
Elle se mit sans retard à sa toilette, avec la sensation de commencer
une nouvelle vie. Sa coiffure l'embarrassa. Elle essaya vingt fois
d'arranger ses cheveux comme les jeunes filles des châteaux. Était-ce la
nouveauté? Si jolis que fussent ses cheveux souples et légers, elle se
fit l'effet d'une étrangère, d'une inconnue, et se demanda si elle
n'était pas mieux la veille, sous les barbes relevées de sa coiffe
élégante.
Puis elle revêtit la robe grise. Interdite, cherchant vaguement son
petit tablier de soie, elle monta sur une chaise pour essayer d'avoir de
sa personne une vue d'ensemble. Ce fut impossible: le petit miroir de
Mélanie ne reflétait que tour à tour la jupe et le corsage.
Une exclamation faillit précipiter Léna en bas de sa chaise. Mlle
Mélanie, qui venait d'entrer, exprimait une admiration qui la rasséréna
un peu.
--La robe va très bien, Léna! Elle est vraiment jolie! Je t'ai laissée
dormir, car tu étais fatiguée.... Veux-tu déjeuner? Mon frère se met à
table.... Oh! mais tu es tout à fait bien habillée!
Un peu embarrassée de son nouveau personnage, Léna releva soigneusement
sa robe pour descendre l'escalier, et entra dans la salle à manger, où
le curé se coupait en hâte un morceau de pain. Il laissa, de surprise,
échapper son couteau.
--Déjà transformée en Parisienne! s'écria-t-il naïvement. Je suis sans
doute incompétent, mais je regrette ma petite Bretonne....
--Vous la reverrez: j'ai la défense de rentrer au Coatlanguy autrement
que j'en suis partie, répondit la jeune fille, cherchant vainement des
yeux une glace qui la familiarisât avec son costume.
Le curé était moins loquace que la veille. On eût dit que cette autre
Léna le déconcertait un peu, et qu'il n'avait plus le même entrain à lui
parler de son pays.
Ce déjeuner tardif finissait à peine que la sonnette de la porte
retentit si violemment que le curé se leva tout droit, tandis que la
jeune fille, agitée d'un pressentiment heureux, cessait presque de
respirer.
Oui, c'était Landry! Mais un Landry un peu différent de celui de
Coatlanguy,--non plus le chasseur au costume sans gêne, avec le chapeau
mou orné d'une plume de perdrix ou de râle, mais un personnage très
élégant, très correct dans son pardessus bien coupé, son col de fourrure
et ses gants irréprochables.
Elle rencontra son regard.... Un regard hésitant, étonné, désorienté,
qui fit horriblement battre son coeur.
--Oh! c'est vous, enfin! dit-il, comme si, déconcerté par ce changement
de costume, il ne l'eût reconnue qu'à la brillante rougeur de ses joues
et à l'éclat de son regard.
Déjà, il se ressaisissait.
--Voulez-vous me présenter à monsieur le Curé?... Votre oncle a dû le
préparer à ma visite....
Il y eut une présentation un peu confuse, pendant laquelle les yeux de
Landry revenaient fréquemment vers Léna. Que pensait-il d'elle?
Était-elle aussi jolie sous ce nouvel aspect? L'embarras qu'elle
éprouvait à résoudre ces questions la paralysait horriblement. Elle
sentait bien que son aisance l'avait abandonnée. Même ce petit tablier,
qu'elle avait détesté, lui manquait: elle avait l'habitude de glisser le
bout de ses doigts dans les poches minuscules, et en ce moment, elle ne
savait justement que faire de ses mains. Quelques paroles banales
avaient été échangées avec le curé, lorsque Mélanie entra en coup de
vent, ébouriffée, avec une vieille robe tachée qu'elle mettait le matin
pour balayer. La présentation recommença. Léna évoquait malgré elle le
souvenir du Coatlanguy: les pittoresques déjeuners sur la table de la
cuisine l'emportaient, certes, sur la scène que contemplait Landry, et
elle se dépita de trouver cette salle de presbytère si sordide et sa
cousine si vulgaire, comme si quelque chose de ces laideurs et de cette
pauvreté eût dû rejaillir jusque sur elle.
Et c'était vrai, hélas! Landry, malgré son tact d'homme du monde, avait
peine à déguiser l'impression inattendue, désolante, lamentable, qu'il
avait ressentie à son entrée dans cette pauvre chambre.
Averti, la veille, par Séverin de l'arrivée de Léna, il accourait, ravi,
pour lui transmettre une invitation de sa mère. Mais ce coup de foudre
l'attendait: Léna, cette jeune fille quelconque, fagotée dans une
toilette laide, mal seyante! Léna, la petite fée du vieux manoir
majestueux dans sa déchéance, Léna, idéale dans ses jupes bordées de
velours ou d'argent, sous ses transparentes dentelles!...
Et c'était sa parente, cette vieille fille aux cheveux embroussaillés, à
la robe tachée, aux mains déformées par les rudes travaux!
Ici, plus de poésie pour voiler la réalité des choses; plus de
Coatlanguy faisant revivre une race antique sous des habits de paysans:
c'était, cette fois, la famille maternelle de Léna, vulgaire, sans
prestige.... Et déjà, cette parenté semblait avoir déteint sur elle,
sans qu'il s'avisât, d'ailleurs, de penser à tout ce qu'il y avait de
grand, de saint, sous ces apparences, ni aux bénédictions découlant sur
les races qui ont donné à Dieu des âmes sacerdotales.
--Ma mère espère que vous voudrez bien venir dîner ce soir chez elle,
dit-il enfin avec effort, ne pouvant décidément réussir à identifier
cette Léna inconnue avec la jeune fille qu'il avait aimée dans la
montagne lointaine. Elle compte que monsieur le Curé et sa soeur lui
feront l'honneur de se joindre à vous.
--Oh! moi, je n'accepte jamais d'invitations! dit le prêtre en souriant;
mais si Mélanie veut accompagner Léna....
Mélanie devint toute rouge.
--Moi, Monsieur, franchement, je n'ai pas de toilette, dit-elle avec
naïveté. Et puis, je suis une sauvage. Mais, comme la figure de cette
petite devient sombre à l'idée de perdre un si grand plaisir, je vais
vous dire ce que je ferai: j'irai la conduire, puis la rechercher à dix
heures.... Nous reprendrons le dernier train. Une fois n'est pas
coutume, n'est-ce pas, mon frère?
Le curé approuva, puis demanda la permission de se rendre à l'église.
Mélanie, voyant que la conversation se traînait, murmura qu'on avait
besoin d'elle, et Léna se trouva seule avec Landry.
Son coeur se serra en constatant un silence un peu long. Il n'était pas
ainsi, au Coatlanguy!
--Comment trouvez-vous Paris? demanda-t-il enfin, avec un sourire
contraint.
--Je pense que je n'en ai vu que les côtés désagréables, répondit-elle
avec une amertume soudaine. Des foules brutales, des magasins où l'on
étouffe, et puis... cette impression d'être perdue....
--Ah! oui, Séverin m'a conté votre aventure; j'en ai eu le coeur
remué.... Je ne vous répéterai pas ce qu'il m'a dit de vous et de votre
joli costume, lui qui ne regarde aucune femme.
Une ombre de sourire détendit la lèvre de Léna.
--Ah! mon costume! Croiriez-vous que moi, qui le détestais, j'ai été
triste de le quitter, ce matin!
Il ne répondit pas.
--J'ai peur d'avoir mal choisi ma nouvelle toilette, dit-elle, vaguement
inquiète; ou plutôt, c'est ma tante qui m'a guidée. Est-ce qu'il n'est
pas bien?
--Oh! si, répondit-il sans conviction. Mais il faut demander à ma mère
l'adresse d'une couturière qui est une vraie artiste, et qui vous
habillera tout à fait bien.... Que désirez-vous voir, à Paris?
--Les Invalides, dit-elle naïvement, les boulevards, le musée Grévin, le
Bois de Boulogne, que sais-je! Je ne parle pas des églises,
naturellement. J'aimerais les jardins en été; mais, hier, j'ai vu les
Tuileries, et j'ai été déçue.
--Et les musées? Il faut les voir!
--Je ne connais rien en peinture.
Il étouffa un soupir.... Mais c'était horrible, cette impression, cette
idée qu'il voyait devant lui une jeune fille inconnue, d'un monde
inférieur, qu'il n'avait jamais aimée!
--Votre mère va mieux? J'ai peur qu'elle n'ait retardé, à cause.... de
moi, ce voyage qui devait lui faire du bien.
Une rougeur soudaine rendit à Léna quelque chose d'autrefois.
--Ne pensez pas cela; naturellement, ma mère partira si c'est
nécessaire....
Il se détesta tout à coup pour ces paroles, comme s'il les avait dites
pour préparer les choses de loin, au cas où... où tout ne s'arrangerait
pas....
--Je ne puis rester maintenant. Mais je suis heureux de la pensée de
vous voir ce soir....
Comme il mentait! Il était déchiré, misérable. Tout ce qui avait, ces
dernières semaines, charmé sa vie, disparaissait lamentablement, ne
laissant subsister qu'un engagement téméraire, odieux.... que Séverin
avait déclaré sacré....
Il eut de faux sourires en prenant congé d'elle, et il la quitta en
proie à un malaise indéfinissable. Il respira longuement en sortant du
pauvre petit presbytère, et il se dirigea vers le bureau du télégraphe,
où il barbouilla une dépêche pour Séverin:
«Viens dîner avec nous. Revu Léna; elle n'a plus son costume, ne l'ai
pas reconnue. Besoin de toi ce soir.»