IV

Après le dîner de midi, le maire le condamna au repos pour le reste de

la journée, et fit descendre du grenier dans le salon un vieux canapé

aux pieds fragiles, revêtu d'un brocart usé jusqu'à la corde. On lui

apporta d'autres livres de prix, une histoire de la Vendée, deux ou

trois journaux datant de plusieurs jours; puis les jeunes filles,

prenant un ouvrage de couture, s'installèrent près de la fenêtre,

laissant grande ouverte la porte de la salle et celle de la cuisine,

pour surveiller Marianna qui avait des tendances à s'endormir trop près

du feu.

Naturellement les livres ne furent pas ouverts, et quand Landry eut jeté

un coup d'oeil languissant sur les journaux, il trouva délicieux de

causer avec les deux cousines.

Il ressentait maintenant un certain bien-être, malgré sa fatigue; mais

le calme qui l'enveloppait était vraiment reposant. Le soleil avait

tourné autour de la maison, et c'était du côté du jardin qu'il éclairait

maintenant la chambre soudain égayée. De grandes plaques de lumières

luisaient sur les bahuts de chêne noir, un rayon rempli d'atomes

dansants tremblait sur le vieux plancher; devant la fenêtre ouverte, une

branche de passiflore se balançait lentement, et Landry se surprenait

épiant l'apparition de la grande fleur violette qui s'abaissait par

instants dans le cadre de pierre. Au loin, par-delà les pommiers noueux

et les carrés de légumes, le sol remontait en pente douce, d'abord

tapissé de champs qui ressemblaient aux carrés d'un échiquier, puis

prenant les teintes brunes de la bruyère fanée. Plus loin encore, la

chaîne aux cimes rondes et lourdes s'estompait dans un brouillard doré.

Et sur tout cela un grand silence planait, mais ce silence frémissant et

mystérieux qui recèle la vie.

Évidemment, les nièces du maire vivaient dans un grand isolement. Le

manoir de Coatlanguy n'avait point de voisinage; de rares relations, que

Landry devina cérémonieuses, avec deux ou trois châtelains en communauté

d'idées politiques avec le maire, constituaient seules la vie mondaine

de Loïzik et de Léna. Il était aisé de deviner que la première

s'arrangeait de cette vie solitaire. Peut-être un rayon intérieur

l'éclairait-il, peut-être un espoir en réjouissait-il la monotonie;

Landry avait remarqué l'entente silencieuse qui semblait exister entre

la jeune fille et son cousin: la vieille ferme deviendrait son foyer;

les saintes amours de l'épouse, les tendresses de la mère suffiraient à

cette créature tranquille, qui continuerait le sillon commencé. Mais il

n'était pas moins facile de constater que, dans l'âme de Léna, un élan

sans cesse brisé l'entraînait hors de cette sphère; elle souffrait de

l'isolement, de l'absence de distractions, de la routine qui avait sa

part dans les habitudes et même dans les idées de son oncle. Et, chose

singulière, Landry, qui admirait avec un respect attendri la paisible

Loïzik et ses humbles et utiles perspectives, comprenait intensément et

plaignait avec une étrange ardeur les regrets et les secrètes

souffrances qu'il devinait chez Léna.

Dans ce milieu très simple, la réserve mondaine, le convenu surtout

n'étaient pas de mise. Landry ayant exprimé son admiration pour le

caractère de son hôte, ce caractère tout d'une pièce, comme il s'en

rencontre si peu à notre époque, dans notre milieu à la fois dissolvant

et compliqué, Léna laissa tomber son ouvrage sur ses genoux, et dit avec

une impatience plaintive:

--Oui, l'oncle Alain a une belle nature, droite, généreuse, mais

inflexible et par trop absolue. Il n'admet pas que le bien puisse

exister sous une autre forme que celle qu'il conçoit, et il ne comprend

pas qu'on puisse avoir d'autres aspirations que les siennes!

--Léna! dit doucement Loïzik, regardant sa cousine d'un air grave.

Celle-ci rougit, mais secoua la tête.

--Pourquoi ne dirais-je pas ce que je pense? C'est l'objet de nos seules

discussions, et tu sais que je ne cache pas ma pensée à mon oncle

lui-même.

--Oui, c'est vrai; et lui, qui ne supporte pas la contradiction,

t'écoute avec patience, et prend la peine de raisonner avec toi.

--C'est une peine perdue! s'écria Léna avec impatience. Je l'aime, je le

respecte, je l'admire, même; mais il y a des choses que je lui pardonne

difficilement....

--Oh! comment peux-tu, interrompit sa cousine d'un ton à la fois effrayé

et douloureux, prononcer le mot de pardon en parlant de celui à qui nous

devons tant! Monsieur, ajouta-t-elle avec simplicité, ne prenez pas

mauvaise idée de Léna.... Elle a un coeur d'or, et personne n'aime plus

notre oncle qu'elle....

--Certes, je l'aime, ne viens-je pas de le dire? Mais je ne puis

m'empêcher de penser qu'il a détruit mon bonheur en me faisant entrevoir

ce qu'il ne voulait ou ne pouvait pas me donner. S'il tenait absolument

à faire de moi une paysanne, il ne fallait pas m'éloigner de ce village,

il ne fallait pas me placer dans une maison d'un ordre trop élevé, avec

des jeunes filles dont, après tout, je suis l'égale,--car j'ai du sang

noble dans les veines,--pour m'ôter ensuite le costume qui me rendait

pareille à elles et me ramener dans ce coin perdu, que l'instruction

reçue sert seulement à me rendre plus odieux!

--Oh! Léna!... répéta Loïzik avec douleur.

--Voulez-vous me permettre de protester en faveur de ce ravissant

costume? dit Landry en souriant. Vraiment, les femmes s'inquiètent plus

de la mode que de ce qui leur sied! Quel chapeau parisien vaut ces

dentelles légères?

--Oui, mais c'est un chapeau! dit naïvement Léna. Et hors de cette

région, on ne peut savoir qui nous sommes; on se méprend, même, à notre

costume, et j'ai eu la mortification, un jour que notre oncle nous avait

menées à Quimper, d'entendre murmurer que la place des paysannes n'était

pas à la table d'hôte.

--Mais qu'est-ce que cela peut te faire, Léna? Après tout, nous sommes

des paysannes, même toi qui t'appelles de Coatlanguy. Depuis combien de

générations les tiens se sont-ils alliés avec des cultivateurs!

--Alors, il ne fallait pas me faire élever avec tant de raffinements!

murmura Léna, reprenant son ouvrage d'un geste impatient.

Landry, cependant, détourna la conversation, bien qu'elle l'intéressât,

et que la souffrance de Léna trouvât en lui un écho singulier. Les

jeunes filles ne s'étaient guère éloignées de leurs pays sauvages; elles

avaient en toutes choses une ignorance naïve qui ne provenait nullement

d'une intelligence bornée, et elles questionnaient curieusement,

s'émerveillant de ce que cet homme à peine plus âgé qu'elles eût déjà vu

tant de choses, parcouru tant de pays, admiré tant de chefs-d'oeuvre

qu'elles ne connaissaient que de nom, et même connu des personnages qui

leur semblaient légendaires: peintres illustres, écrivains en renom,

prédicateurs célèbres.

Cependant, Loïzik s'arracha avec regret à ces récits intéressants, et

rappela à sa cousine qu'il fallait aller à la laiterie, et se hâter,

puisque le recteur les attendait pour arranger l'église.

Landry alla voir le jardin; mais à peine quelques pieds de rosiers et

quelques reines-marguerite relevaient la vulgarité des carrés de

légumes. L'avenue, de l'autre côté de la maison, était plus pittoresque,

avec ses chênes trapus, ses lisières de fougère rougissante, ses talus

dorés d'ajoncs. Le temps commençait à lui paraître un peu long. Le maire

et son fils, occupés à leurs affaires, semblaient avoir oublié sa

présence, et les jeunes filles ne reparaissaient plus. Vers la fin de la

journée, il y eut une diversion: le chauffeur et un mécanicien

arrivèrent en auto, et malgré les recommandations de son hôte, Landry

partit avec eux pour examiner sa machine. L'accident était moins

compliqué qu'il ne l'avait craint. On remit un pneu tant bien que mal,

on réquisitionna des chevaux à la ferme la plus proche, et, tandis que

la machine s'en allait ainsi piteusement à la gare, Landry fut reconduit

au manoir, après avoir annoncé au mécanicien son arrivée à Morlaix pour

le lundi soir.

Il s'attendait à quelques reproches du maire, dont il n'avait pas suivi

les conseils. Mais celui-ci, qui fumait sa pipe dans la cour, se borna à

constater qu'il allait mieux, et l'avertit qu'on soupait à sept heures.

Comme Landry remontait, M. de Coatlanguy le rappela.

--J'ai vu Yvon Magadec, dit-il, le paysan qui vous a amené ici, l'autre

jour. Il n'avait pas vu ce que vous lui remettiez pour sa peine, parce

qu'il faisait nuit, mais il ne doute pas que vous ne vous soyez

trompé....

Et le maire tendit à Landry deux pièces d'or.

--Je ne me suis pas trompé, répondit le jeune homme. Cet homme semble

pauvre, et j'ai cru devoir l'indemniser largement de sa peine.

--Mazette! Il faut que vous soyez riche, mon jeune Monsieur, et aussi

que vous vous fassiez une idée extraordinaire de la pauvreté et des

besoins de ce pays! Yvon avait cru recevoir deux pièces de vingt sous,

et il s'en était jugé satisfait.

--Mais vous ne pensez pas que je vais reprendre cet argent, donné

sciemment et librement!

--Oh! non! Je vous mets seulement en garde, pour le cas où vous voudriez

faire d'autres libéralités. Ceci est une petite fortune pour Yvon.

Il replaça les deux pièces d'or dans son gousset, et ralluma

tranquillement sa pipe.

--Cet Yvon est un honnête homme, dit Landry.

--Certainement; les gens d'ici le sont tous.

--Et cependant, ils sont si pauvres!

--Oui, mais ils ont peu de besoins. C'est pourquoi, voyez-vous, j'écarte

d'eux, tant que je le puis, ces prétendus progrès qui éveilleraient en

eux plus de désirs qu'ils n'en pourraient satisfaire, et qui les

inciteraient à quitter leur sol.

Le souper eut lieu dans la salle, imparfaitement éclairée par deux

lampes à pétrole. Les Coatlanguy y semblaient un peu dépaysés, un peu en

cérémonie. Dans une disposition d'esprit moins favorable, moins

enthousiaste, Landry eût remarqué davantage les défectuosités du

couvert. La porcelaine à filets verts servie en son honneur était

dépareillée; les ustensiles qu'il était accoutumé à voir si élégants

chez sa mère, comme les salières, le couvert à salade, étaient communs

et rustiques; le menu lui-même était plus substantiel que délicat et

bien apprêté. Mais tout cela passait inaperçu, ou prenait à ses yeux un

cachet pittoresque, amusant, bénéficiant d'ailleurs de la comparaison

des auberges de la montagne.

Après le souper, le maire se leva.

--Nous allons faire, comme chaque soir, la prière, dit-il. Si cela vous

convient vous pouvez venir avec nous.

Les domestiques attendaient dans la cuisine.

Le maître s'agenouilla, et tous avec lui, et il commença de sa voix

forte, moitié en breton, moitié en latin, à réciter les prières du soir.

Puis Léna s'approcha de la lampe fumeuse placée sur la table, et lut la

vie du saint dont on devait célébrer le lendemain la fête. Landry ne la

comprenait pas; mais, sur les lèvres de la jeune fille, les rudes

syllabes bretonnes devenaient presque harmonieuses.

Les domestiques avaient disparu, et le maire s'apprêtait à regagner sa

chambre, bien qu'il ne fût pas huit heures et demie, lorsque Landry

l'arrêta.

--Il y a là un piano et un harmonium... Mesdemoiselles vos nièces sont

musiciennes?

--Oh! oui, assez, dit Goulven d'un ton convaincu, quoi qu'elles n'aient

guère le temps de jouer, sauf le dimanche.

--Est-ce qu'on ne pourrait pas faire, ce soir, une exception en ma

faveur? demanda Landry en souriant.

Les jeunes filles regardèrent leur oncle, et celui-ci tira sa grosse

montre d'argent.

--Il est tard, dit-il, mais une fois n'est pas coutume, et je veux bien

accorder une demi-heure de musique.... Allons, Loïzik, joue-nous un air

breton.

Sans se faire prier, très simplement, très naïvement, Loïzik s'approcha

du piano, que Landry s'était hâté d'ouvrir, et joua avec un talent des

plus médiocres quelques airs mélancoliques, aux consonances étranges, à

l'allure primitive, qui ravirent Goulven et plurent à Landry.

--Et toi, Léna, chante-nous! dit le maire de son ton d'autorité.

La jeune fille rougit, mais n'eut pas l'idée de désobéir à un ordre qui

lui causait cependant un visible émoi.

--Voulez-vous chanter en breton? dit Landry, s'avançant vivement pour

ouvrir l'harmonium, vers lequel elle se dirigeait.

--Vous ne comprendrez pas, dit-elle, riant malgré elle.

--Je devinerai peut-être....

Elle prolongea deux ou trois accords tremblants, et commença d'une voix

qui, d'abord pleine de trouble, se raffermit presque aussitôt, devenant

vibrante et vraiment charmante, malgré l'absence de méthode.

Landry était, en musique, un raffiné; cependant, les défauts inévitables

de la voix semblaient lui échapper: il était seulement ravi par le

charme pénétrant du timbre, la sonorité des syllabes, le cachet sauvage

et doux à la fois de la mélodie.

--Allons, Léna, dit le maire interrompant les remerciements et les

éloges du jeune homme, traduis maintenant ce que tu viens de chanter.

La Robe brodée d'argent · 第 12 / 74 题