«Saint Pierre disait à Jésus:
»--Irez-vous en Basse-Bretagne, mon Dieu?
»--Pierre, je n'irai point en Basse-Bretagne; les hommes n'y sont pas
estropiés, Pierre, et l'eau y est légère.
»Saint Jean disait à la Vierge:
»--Irez-vous en Basse-Bretagne, chère dame?
»--En Basse-Bretagne, j'irai demain; un grand ami m'a invitée.
»Le lendemain, dans la paroisse de Plouigneau, on entendit des chants et
des cris de joie; on entendit le ménétrier sonner chez un digne chef de
famille.
»Chez un digne chef de famille qui était bon pour les misérables, et
dont les biens allaient croissant à mesure qu'il faisait l'aumône.
»Or, il avait un fils unique, un vaillant garçon de dix-huit ans, et il
donnait en son honneur un banquet, un superbe banquet de noces, où il
avait invité tous ses parents, et aussi les pauvres, qui sont les amis
des saints.
»Comme ils étaient à table, très avant dans la nuit, voici une pauvre
femme en retard, les habits en lambeaux, pieds nus, et un petit enfant
suspendu à son sein.
»--Quoique vous arriviez bien en retard, pauvre chère femme, soyez la
bienvenue.
»Et il la prit par la main, et la conduisit près du feu;
»Près du feu, pour se réconforter, aussi bien que son petit enfant. Et
l'enfant souriait aux gens de la maison; mais elle ne voulait pas
manger.
»--Mangez et buvez à votre aise; c'est avec plaisir qu'on vous sert.
»--Je n'ai ni faim ni soif, mais une grande amitié pour vous;
»Mais une tendre amitié pour vous, qui m'avez invitée de bon coeur, qui
m'avez invitée tendrement à venir aux noces de votre fils.
»Mon coeur ne se sent pas de joie de voir toute votre compagnie; il ne se
sent pas de joie, mon fils Jésus, de voir des gens si charitables!
»Personne ne nous reconnaît, hors celui qui fait l'aumône.
»Mille fois soit bénie cette maison! A vous revoir en paradis.
»Ce chant a été fait au ciel, dans le palais de la Trinité, sous un
buisson chargé de roses qui embaument le paradis[*].»
[*] Traduit par le vicomte de la Villemarqué.
* * * * *
Landry s'émerveilla de la naïveté et de la chaleur de cette poésie, et
son hôte, satisfait, se levait pour donner le signal de la séparation,
lorsque Léna, étourdie de sa propre initiative, fit un pas vers le jeune
homme.
--Ne savez-vous pas aussi jouer ou chanter?
Landry n'eût pu refuser. D'ailleurs, si mauvais et mal accordé que fût
le piano, il ne lui était pas désagréable d'y promener ses doigts, après
tant de jours passés sans aucune occasion de faire de la musique.
Il joua quelques airs simples et doux de Mozart, puis chanta un air du
_Roi d'Ys_. Sa voix, d'un volume ordinaire, avait été cultivée, et ce
fut comme une révélation pour ces simples.
--Chantez encore, si cela ne vous fatigue pas, dit Goulven, dont le
regard bleu s'était singulièrement adouci.
Il chanta, prenant soin d'adapter le choix de ses morceaux au niveau
musical de ses auditeurs. _Pauvre Jacques_ amena des larmes dans les
yeux purs de Loïzik. Le visage du maire se contracta en entendant les
_Gâs d'Irlande_. Et Léna applaudit quand il entonna un air breton en
mineur, avec des paroles françaises:
«Hélas! je sais un chant d'amour,
Triste ou gai, tour à tour!»
La voix bruyante de la grosse horloge sonnant dix heures les fit tout à
coup tressaillir, et le maire se leva brusquement.
--Voilà, dit-il, un manquement à toutes les règles de la maison; mais
nous ne vous en remercions pas moins. Jamais on n'avait entendu ici de
pareille musique....
Il secoua cordialement la main de son hôte, prit la chandelle que Loïzik
venait d'allumer pour lui, et disparut dans l'escalier de pierre. Landry
s'inclina devant les jeunes filles. Léna était toute rose des émotions
nouvelles ressenties ce soir, et il y avait dans ses yeux gris quelque
chose que Landry n'y avait pas encore vu.
Elle s'attarda un instant pour éteindre les lumières, et comme elle
passait devant la porte du jeune homme, il l'entendit chanter très
doucement le refrain de la chanson bretonne:
«...Triste ou gai, tour à tour!»
V
Un riant soleil éclaira la solennité du Rosaire.
Landry prit place dans le banc des Coatlanguy, qui, un peu élevé,
dominait la masse des cheveux longs et des coiffes blanches de
l'assistance. L'église était petite, mais charmante avec ses vieux
vitraux, ses arceaux de granit, son jubé de Kersanton, ses retables
sculptés et ses statues naïves.
Goulven et son père chantaient à pleine poitrine le _Gloria_ et le
_Credo_, et Landry, entraîné plutôt, peut-être, par la note pittoresque
que par la dévotion, mêla à leurs voix rudes sa voix harmonieuse.
Le prône lui parut long, bien qu'il s'émût à cette coutume touchante de
redire aux vivants les noms de ceux qui passèrent avant eux en ce lieu
saint, et qui dormaient tout près, dans le cimetière rustique.
La sortie de l'église fut bruyante et joyeuse, chacun s'interpellant,
les groupes se formant sur la place. Les tombes du cimetière étaient
pieusement visitées; en Bretagne, les trépassés restent mêlés à
l'existence humaine. Jusqu'au milieu des fêtes, leur souvenir est
présent; les joyeux propos du repas nuptial s'interrompent soudain
devant la prière qui s'élève en faveur des absents.
Landry put voir quelle place occupait, dans ce petit pays, la famille de
Coatlanguy. Le maire gardait le prestige de son vieux nom; malgré sa
fortune amoindrie, il était encore le seigneur du manoir, et les
paysans lui savaient un gré inconscient d'être quand même devenu l'un
d'eux.
Il tenait vraiment dans sa main ces êtres rudes, indépendants par
nature, mais qui s'étaient librement donnés. Aux jours de vote, pas un
ne manquait à l'appel, pas un n'oubliait le mot d'ordre. Et aux offices
ils demeuraient fidèles, réjouissant le coeur de leur prêtre.
Le dîner de midi fut un peu plus recherché, en l'honneur du dimanche. La
conversation roula sur les coutumes du pays, sur les traditions
jalousement gardées, et aussi sur les légendes terribles ou gracieuses
qui s'attachaient aux sites et aux demeures. Puis les jeunes filles s'en
allèrent à leur toilette, tandis que Landry fumait au jardin avec le
maire et son fils, dans la grande paix et le silence de ce dimanche
ensoleillé.
Comme le second son des vêpres tintait dans l'air tranquille, Landry
s'arrêta court devant l'apparition soudaine qui s'offrait à lui sous le
porche du manoir. Dans l'ogive profonde sur laquelle montait le lierre,
Loïzik et Léna se tenaient, souriantes, pour avertir leur oncle que les
vêpres avaient sonné. Loïzik, appelée ce jour-là à l'honneur de porter
la statue de la Sainte Vierge avec trois autres jeunes filles, était
vêtue de blanc: robe de mousseline à plis, long châle traînant en crêpe
de Chine merveilleusement brodé; elle avait remplacé sa petite coiffe
ronde par un pittoresque et immense cornet de dentelle, rappelant le
hennin du moyen âge. Elle semblait ainsi plus pure et plus candide
encore qu'à l'ordinaire; et son regard naïf alla chercher une
approbation dans celui de Goulven, approbation qui, pour être
silencieuse, n'en fut pas moins éloquente.
N'étant point aujourd'hui «dans les honneurs», Léna n'était pas habillée
de blanc; cependant, elle s'était faite belle,--si belle que son oncle
la regarda avec surprise.
--Qu'est-ce qui t'a pris, Lénik, de mettre aujourd'hui ta plus belle
robe? Ce n'est cependant qu'une petite fête!
Léna rougit.
--Une petite fête, le saint Rosaire! Et une procession! A quoi sert
d'avoir des robes pour les laisser _miter_ dans le bahut!
Le vieux paysan secoua la tête avec indulgence.
--Bah! les jeunes filles sont coquettes.... Vous voyez donc, M.
Desmoutiers, le costume riche des filles de Fouesnant; la mère de Lénik
en était.... La petite ne sera pas plus belle le jour de ses noces; il
n'y manque que la fleur d'oranger pour qu'elle ait tout à fait l'air
d'une mariée de chez nous.
Ces paroles amenèrent sur les joues de Léna une rougeur encore plus
vive, et elle se retourna brusquement sous prétexte d'arranger le châle
de sa cousine.
Elle était jolie à miracle, et son costume éblouit Landry. Au bas de la
jupe de drap fin, qui laissait voir ses pieds, très petits, chaussés de
souliers à boucles, il y avait une haute et superbe broderie d'argent,
qui se répétait au corsage et sur le velours des manches un peu larges.
Le petit tablier de brocart crème à fleurs roses avait sa bavette garnie
de passementerie d'argent, et les dentelles de la coiffe et du col
étaient de grand prix. Enfin, une chaîne d'or, passée au cou de la
jeune fille, soutenait une croix antique, à la fois riche et curieuse,
et des bagues à l'ancienne mode ornaient ses doigts d'un brun doré, à
demi cachés sous des mitaines de soie noire.
Landry adressa aux jeunes filles des compliments enthousiastes,
s'efforçant de tenir la balance égale, bien que la meilleure part de son
admiration allât à la jolie Lénik.
Il eut, pendant les vêpres, plus d'une distraction. Il se passionnait
pour ce milieu; il se figurait qu'il eût aimé y vivre; il admirait les
principes, les théories, jusqu'à l'inflexibilité du maire, et surtout il
pensait qu'aucune jeune fille, parmi toutes celles qu'il connaissait, si
pareilles, n'avait le charme, la saveur, l'originalité de cette
délicieuse Léna, portant comme une princesse sa robe brodée d'argent.
Il jouit en artiste, peut-être plus qu'en chrétien, de la procession
déployant ses pittoresques théories à travers les chemins creux, et
marcha près de Goulven derrière le maire qui, très droit et très fier,
suivait le recteur avec son adjoint; sa ceinture tricolore tranchait sur
le large plastron de sa chemise blanche, et égayait l'austérité de son
costume.
La soirée fut encore occupée et charmée par la musique; puis, le lundi
matin, il descendit, le coeur serré, pour prendre congé de ses hôtes.
Le temps avait changé. Au ciel bleu de la veille, éclairé par un riant
soleil, avait succédé une couleur gris pâle, qui semblait jeter sur
toutes choses un voile de mélancolie. Landry s'imaginait en trouver le
reflet sur le visage de Léna. Elle était pâle, et le cerne léger étendu
sous ses yeux disait qu'elle n'avait guère dormi.
Elle était seule dans la cuisine quand Landry y entra pour déjeuner, et
il y avait quelque chose de fiévreux dans ses mouvements.
--Quel souvenir je garderai de ces deux jours vraiment délicieux! dit-il
d'une voix qu'il s'en voulait de trouver altérée. Je bénis l'accident
qui m'a conduit sous ce toit....
--Oui, ce sera pour vous un souvenir léger, comme un dessin dans un
album, répondit-elle avec effort. Mais pour nous, il vaudrait peut-être
mieux que vous ne fussiez pas venu!
Il tressaillit, et chercha, sans y parvenir, à rencontrer son regard.
--Quand on vit comme nous, reprit-elle, disposant le couvert sans lever
les yeux, il est meilleur d'ignorer qu'il y a un autre monde, un monde
plus raffiné, où l'on cause, où l'on jouit des arts, où les manières
sont moins rudes.... Je me suis aperçue, ces jours-ci, que je suis très
ignorante, ajouta-t-elle, et je comprends mal les grands mots qu'on
emploie dans les livres.... Mais je me demande, quelquefois, si
l'atavisme dont on parle tant est une réalité, si les instincts de mes
grand'mères, les dames de Coatlanguy, ne combattent pas les habitudes
paysannes auxquelles je devrais être rompue....
Landry avait déjà constaté la confiance un peu naïve avec laquelle elle
s'exprimait devant lui. Ce n'était pas un défaut de réserve: cela, il le
savait, il le sentait, mais la simplicité d'une vie primitive,
l'ignorance du monde et du convenu, la foi instinctive, implicite à la
loyauté d'autrui. Il fut pris d'un émoi véritable en face de cette âme
visiblement tourmentée, qui luttait contre sa destinée.
--Il y a dans cette vie tant de noblesse et de poésie! murmura-t-il.
Elle le regarda, cette fois, avec une ironie triste.
--Et tant de prose odieuse, surtout! Il nous est défendu de lire et de
faire de la musique, sauf le dimanche.... On ne se soucie pas de savoir
si nous avons besoin d'aliment pour notre esprit, s'il nous suffit de
passer notre vie à faire des nettoyages, à surveiller la cuisine et à
baratter du beurre....
--Pourquoi cette vie serait-elle toujours la vôtre? dit-il, presque
malgré lui.
--Pourquoi? Parce que la sphère où j'ai été élevée, ou plutôt que j'ai
seulement entrevue, m'est fermée à jamais....
Elle dit ces mots plus bas, avec un accent triste, et l'on y sentait
encore cette même confiance naïve et attendrissante.
Landry la comprit: elle ne pouvait être choisie par un homme de son
monde à lui, et elle ne saurait s'unir à ceux de sa condition; ses
aspirations et ses goûts secrets étaient trop raffinés.
--Mais, reprit-il involontairement, suivant le cours de ses pensées
plutôt qu'il ne lui répondait, votre cousine n'a-t-elle pas été élevée
comme vous?
--Non, pas tout à fait. On a eu la sagesse de la faire instruire dans un
milieu plus modeste. Mon oncle, qui est si sage, a erré en m'envoyant là
où j'ai tant joui et tant souffert....
L'entrée de Loïzik l'interrompit. Une angoisse demeurait au coeur de
Landry. Avec la générosité et l'ardeur de sympathie de son âge, il
prenait une part étrangement vive à la souffrance de cette jeune fille.
Il la comprenait; il devinait tout à coup quelles lacunes avait pour
elle cette vie dont il n'avait vu que les grandes lignes pittoresques,
et aussi quelles rudesses la froissaient dans ce milieu sain et noble,
mais fruste. Si elle y demeurait toujours, elle souffrirait de cet
isolement du coeur pour lequel sa nature brillante semblait si peu faite;
si elle épousait un homme qui ne fût pas son égal, elle endurerait pis
encore, et mourrait peut-être des froissements et des désillusions....
Il y eut un peu de hâte: il ne fallait pas manquer le train. Toutes les
mains se tendirent vers l'hôte, on l'invita cordialement à revenir, et à
ce moment, il décida, en effet, que cet adieu ne serait pas le dernier.
Il monta avec Goulven dans le cabriolet du maire, et se pencha pour voir
encore ceux qu'il quittait. Debout contre le mur gris et vénérable sur
lequel se fanaient les dernières fleurs de la Passion, le maire se
tenait, droit, athlétique. Les deux jeunes filles agitèrent la main en
signe d'adieu; mais, tandis que Loïzik restait dans la cour jusqu'à ce
que la voiture eût disparu, Léna rentra brusquement dans la maison.
Alors, un sentiment de tristesse indicible envahit l'âme de Landry, sous
la voûte rougissante des arbres qui laissaient voir par endroits un pâle
ciel breton.