C'était une douce et calme soirée d'automne. Il était à peine sept
heures et demie; mais les arbres qui entouraient la maison du côté de
l'avenue obscurcissaient les dernières heures du crépuscule. La chambre,
bien que parfaitement propre, ne servait probablement qu'à de rares
intervalles, car il y régnait cette odeur renfermée, ce léger relent de
moisissure qui caractérise les vieilles maisons.
Landry ouvrit la fenêtre, chercha à distinguer les bâtiments lourds de
la cour d'entrée, puis examina son logis. C'était une vaste pièce, au
plafond bas, sillonné de poutres en chêne. Un revêtement de bois
couvrait les murailles; à la fenêtre et au lit, des rideaux de calicot
d'une blancheur immaculée pendaient sous les courtines d'un damas vert
aux tons jaunis. Le mobilier se composait d'une armoire de chêne aux
panneaux grossièrement sculptés, d'une commode sans style, mais ornée de
curieuses poignées de cuivre, d'un fauteuil Voltaire recouvert de reps
vert, de chaises de paille et d'une table ronde. Une pendule en bois
noir, à colonnes, ornait la cheminée, flanquée de deux flambeaux
d'argent, et à la tête du lit, il y avait un bénitier surmonté d'une
croix.
Si Landry se fût trouvé transporté dans cette chambre au sortir de son
nid parisien si douillet, si délicieusement rempli d'objets d'art, il
n'y eût évidemment trouvé ni confort ni agrément; mais il venait de
mener pendant quinze jours une vie fort primitive. Le plaisir d'être son
maître, le sentiment vague d'une émancipation lui avaient fait accepter
avec une sorte d'enthousiasme les auberges de village, la nourriture
rustique, le coucher grossier, et l'absence complète du bien-être. Ces
quinze jours vécus intensément, remplis d'émotions, de pensées, lui
avaient paru courts pendant qu'ils s'écoulaient, et cependant, lui
laissaient l'impression bizarre d'avoir creusé une sorte d'abîme le
séparant de sa vie ordinaire. Il se figurait avoir mûri dans cet essai
d'indépendance, ou plutôt avoir subi des changements intimes dans ce
tête-à-tête avec sa jeunesse. Enfin, avec la souplesse de son âge, il se
sentait en quelque sorte désaccoutumé, par cette vie nouvelle, de ce
qui, jusqu'à présent, lui avait paru nécessaire à son existence. Aussi
ne prenait-il pas, pour apprécier l'hospitalité de cette ferme, un terme
de comparaison qui lui semblait déjà éloigné; il ne pensait pas à sa
chambre du quai d'Orsay, mais aux réduits malpropres où il avait
récemment dormi d'un sommeil sans rêves après des courses sur les
collines. Et il goûta pleinement la netteté de la chambre, la blancheur
des rideaux et du linge un peu rude, le modeste confort des meubles
rustiques. Il trouva une jouissance délicieuse à s'enfoncer dans le
grand lit que rendait douillet une _couette_ de plumes à l'ancienne
mode. Il prit consciencieusement de l'eau bénite, moitié attendri,
moitié souriant de la simplicité d'enfant avec laquelle ce vieillard
athlétique l'avait averti de ce pieux raffinement d'hospitalité. Et,
avec une indicible impression de sécurité, sans même penser à sa machine
abandonnée là-bas sur la bruyère, il s'endormit d'un lourd sommeil.
...Bien lourd, en effet, car la ferme recommença à vivre dès l'aube, et
il n'entendit rien, ni le cri strident des coqs, ni le mugissement grave
des vaches qu'on venait de traire, ni les aboiements joyeux des chiens,
ni, à plus forte raison, le bruit du balai que Marianna heurtait contre
les cloisons de bois. Mais, chose singulière, il s'éveilla subitement
lorsqu'un coup léger fut frappé à sa porte.
--Entrez! balbutia-t-il, encore lourd de sommeil.
On n'entra pas. Seulement, une voix de femme, douce et un peu chantante,
se fit entendre derrière la porte:
--Mon oncle m'a envoyée demander comment vous allez, Monsieur. Il est à
la mairie; mais, si vous désirez un médecin, il a dit de faire atteler.
Landry se secoua comme un jeune chien. Il se sentait bien encore
douloureusement meurtri; mais ce bon sommeil l'avait déjà à moitié
remis, et il n'avait évidemment nul besoin d'un docteur, ni de remèdes.
--Je suis presque bien, répondit-il, amusé, à travers la porte.
Oserai-je demander l'heure? La pendule n'est pas montée, et ma montre
s'est arrêtée dans ma chute.
--Il est dix heures, Monsieur; Marianna doit-elle vous apporter votre
déjeuner, ou voulez-vous descendre?
--Je descends... Mille grâces!
Il sauta à bas de son lit, étouffant un petit cri, car ses mouvements
demeuraient pénibles, et il commença avec délices ses ablutions. La
fenêtre ouverte laissait entrer non pas un rayon, mais une véritable
nappe de soleil. Tout semblait irradié, embelli à miracle dans cette
lumière, et, tout en faisant sa toilette, il admirait la masse des
arbres de l'avenue, richement teintés de pourpre et d'or. Puis, en
disposition joyeuse, il descendit l'escalier de pierre, et chercha à
retrouver la chambre où il avait été introduit la veille. Comme il
hésitait devant plusieurs portes closes, une lueur ardente attira son
regard, elle venait d'une vaste cuisine, et remplissait un âtre immense
où une marmite était suspendue. Au-dessus des fagots enflammés, une
large plaque de fer, luisante de beurre, était posée, et la vieille
Marianna faisait des crêpes. Avec sa robe de bure, son col de mousseline
étroit, épinglé sur son cou ridé, sa petite coiffe serrée sur ses
tempes, elle était singulièrement pittoresque. Et le cadre dans lequel
elle était placée eût tenté un peintre flamand.
La cuisine occupait toute la largeur de la maison; l'une de ses fenêtres
à petits carreaux donnait sur la cour, l'autre sur un potager sans
clôture, qui dévalait le long d'une pente, et laissait voir un horizon
immense de champs, de landes, de collines. Aux poutres enfumées
pendaient les objets les plus divers: lard fumé, guirlandes d'oignons,
paquets de chandelles, touffes flétries d'herbes de la Saint Jean. Une
table flanquée de bancs la traversait dans une partie de sa longueur,
et, dans un angle, le lit clos de Marianna se dressait, noir et luisant,
laissant voir, par une étroite ouverture, sa courte-pointe à fleurs
rouges. Sur le manteau de l'énorme cheminée, il y avait des pots
d'étain, une rangée de chandeliers de cuivre, et, à la place d'honneur,
une antique Vierge en faïence coloriée, au manteau semé d'étoiles. Des
dressoirs grossiers supportaient une vaisselle pittoresque, à grosses
fleurs, et des cuillers de bois. Enfin, sur les murs enfumés s'étalaient
des ustensiles de cuivre rouge, qui réfléchissait à l'envi les lueurs du
feu et la lumière du soleil.
Marianna était sourde, et elle ne se retourna point au bruit des pas de
Landry. Mais, comme il commençait a être embarrassé de son personnage,
il entendit derrière lui la même voix douce et chantante qui lui avait
parlé derrière la porte.
--Voulez-vous entrer dans la salle, Monsieur? Je vais vous servir votre
déjeuner.
--Vraiment, je ne puis consentir à vous donner cette peine!
balbutia-t-il, embarrassé.
Il avait devant lui une paysanne vêtue à peu près comme Marianna, du
costume de Carhaix ou de Huelgoat: corsage ajusté, petit col de
mousseline, coiffe serrée, cachant un grand chignon arrondi; seulement,
la robe était de drap fin, le tablier de taffetas noir, et la coiffe
laissait voir deux bandeaux de cheveux blonds, encadrant un visage sans
beauté, mais agréable. Une chaîne sautoir, en or, soutenait une montre
placée dans la _piècette_, ou bavette du tablier.
Landry, mis en garde par la conversation de la veille avec le maire,
devina qu'il avait devant lui une des jeunes filles de la maison. Son
hôte avait, en effet, parlé de ses nièces.
La jeune fille ouvrit la porte de la «salle», pièce d'apparat qui
servait, pour les étrangers, de salon et de salle à manger. Une grande
table carrée en occupait le milieu. Il s'y trouvait des bahuts sculptés
de forme disgracieuse, mais d'un travail ancien et soigné, des sièges
très divers de styles, puis le piano et l'harmonium entrevus la veille.
Landry se sentit embarrassé lorsqu'il vit la jeune fille ouvrir un des
bahuts pour y prendre une tasse. Il s'avança pour l'aider; mais, à ce
moment, la voix chevrotante de Marianna se fit entendre. Bien qu'elle
parlât breton, Landry comprit le sens de ses paroles en la voyant
désigner d'un geste les préparatifs qu'elle aussi avait faits en vue du
déjeuner du «Monsieur». Il s'aperçut alors, à travers le corridor, qu'un
couvert était dressé sur la longue table de la cuisine.
--De grâce, Mademoiselle, s'écria-t-il, ne m'infligez pas la
mortification d'être servi par vous! Je vois que votre servante a eu la
bonne idée de me traiter en hôte familier, et j'apprécie, croyez-le, le
charme très pittoresque de cette belle cuisine.... Si vous saviez la vie
rustique que j'ai menée, dans les auberges des montagnes d'Arrez!
La jeune fille se mit à rire, et n'insista point.
--Moi aussi, dit-elle, j'aime bien à déjeuner dans la cuisine, et nous y
dînons, même, quand nous sommes seuls....
Elle allait et venait, avec une certaine grâce de mouvements, complétant
les préparatifs du déjeuner, apportant la _moche_ de beurre frais, le
pain de ménage; puis, invitant Landry à s'asseoir, elle versa le café
fumant, et s'assit elle-même sur le banc, de l'autre côté de la table.
Il la regardait, tout en beurrant ses tartines, et s'étonnait, en face
de ce type inconnu et insoupçonné.
On ne pouvait dire que Loïzik fût _distinguée_; mais elle paraissait
telle, en opposition avec son costume de paysanne. Ses mains brunes
n'avaient pas, évidemment, l'habitude des gants. Évidemment aussi, elles
accomplissaient des besognes de ménagère; cependant, ni la forme ni
l'épiderme n'étaient altérés par des travaux trop rudes. Le français
qu'elle parlait était pur, bien que marqué d'accent breton. Ce n'était
sans doute pas à l'école du village qu'elle avait pris ces tours
corrects ni ces aperçus bornés, mais justes, sur les choses en dehors de
sa simple vie. Elle n'était pas positivement timide: elle donnait
l'impression d'une personne habituée à dominer dans sa sphère, et elle
semblait trouver naturel d'être traitée avec égard et respect par ce
jeune homme élégant, dont les raffinements de politesse la troublaient
toutefois secrètement.
Landry eut bientôt appris qu'elle avait été élevée dans un couvent, puis
qu'elle était revenue près de son oncle, qui lui tenait lieu de père.
--N'ai-je pas entendu M. de Coatlanguy parler de ses nièces? Avez-vous
une soeur, Mademoiselle?
--Non, malheureusement, et Léna n'est même pas ma cousine: elle est, la
propre nièce de mon oncle, une Coatlanguy, tandis que je tiens, moi, à
la famille de sa femme.
--Et elle a été élevée comme vous, au couvent?
--Oh! oui, de même que les fils de mon oncle sont allés au collège.
--Et cependant, ils cultivent la terre?
Il regretta d'avoir dit ces paroles, en voyant rougir la jeune fille.
--L'un d'eux est avec mon oncle, l'autre est notaire à
Châteauneuf-du-Faou.... Pourquoi les cultivateurs ne profiteraient-ils
pas des bienfaits de l'instruction, monsieur? Cela les rend plus aptes à
comprendre les affaires, et aussi à servir leur pays. Et puis, c'est une
jouissance, de savoir....
--Oh! sans doute! Et il faut des vues très nobles, des motifs très
désintéressés pour faire des études classiques sans le but immédiat
d'une carrière déterminée....
--Mon cousin Goulven succédera un jour à son père à la mairie, dit la
jeune fille, baissant les yeux pour cacher l'éclair de plaisir qui
venait d'y briller. Il mène une campagne acharnée pour éloigner d'ici
les mauvais journaux, les doctrines perverses.... Il aime aussi la
terre, Monsieur.... Il a déjà mis en culture des arpents de lande et de
bruyère....
Elle s'interrompit en voyant entrer son oncle, et elle se leva avec un
empressement qui témoignait d'habitudes de respect très patriarcales
pour le chef de la famille.
Au grand jour, le maire était plus brun, plus ridé; noueux comme un
chêne, la force éclatait dans ses membres encore bien proportionnés. Ses
cheveux gris étaient lisses et soignés, et sa chemise d'un éclat
irréprochable.
--On vous a laissé dormir? C'est le meilleur remède, dit-il en souriant.
Je vois que vous déjeunez de bon appétit.... Continuez, pendant que nous
traiterons de vos affaires. Que désirez-vous de moi? En quoi puis-je
vous être utile?
--Je voudrais envoyer un télégramme à mon chauffeur, afin qu'il amène un
mécanicien de Morlaix. On trouvera bien ici des chevaux pour conduire la
machine à la prochaine gare?
--Sans doute. Et vous? Je vous observe depuis un moment, et je crois que
vous êtes plus meurtri que vous ne voulez le paraître.... Vous êtes
blanc comme une demoiselle, et vous retenez une plainte quand vous
faites un mouvement.
--Ce n'est rien, puisque je peux marcher. J'ai fait mon année de
service, Monsieur, et je suis endurci, dit Landry en souriant.
--N'importe; si vous voulez suivre le conseil d'un homme qui n'est
habitué ni à s'écouter, ni à trop ménager les autres, vous prendrez un
ou deux jours de repos avant d'aller surveiller les réparations de votre
auto. D'où venez-vous?
--De Ber-ar-lane.
--Vous n'êtes pas difficile, mon jeune Monsieur, si vous vous êtes
contenté de la maison de la mère Lehouarn.... Puisque vous êtes ici,
restez vous reposer deux ou trois jours; il serait imprudent de partir
dans l'état où vous êtes.
--C'est trop de bonté, s'écria Landry, et je crains vraiment
d'abuser....
--Quand j'invite les gens, c'est que cela me convient, interrompit le
maire d'un ton brusque; mais je n'ai pas l'habitude de les garder malgré
eux, et si vous préférez partir, ma voiture est à votre disposition.
Cette petite aventure, l'imprévu de cette situation, la nouveauté de ce
milieu, tout cela semblait trop charmant à Landry pour qu'il refusât une
offre si hospitalière.
--Alors, vous restez, c'est arrangé. Vous êtes chez vous, et nous, nous
irons à nos affaires comme si vous n'étiez pas là.... Où est Léna?
--Elle travaille au bourg, aux oriflammes des Soeurs.... C'est demain la
procession du Rosaire, dit Loïzik, se tournant vers Landry. Comme notre
église est célèbre dans le pays, on y vient de loin, et.... je porte la
Vierge, ajouta-t-elle, rougissant de plaisir.
--Je serai ravi de voir une de vos processions! s'écria Landry, de plus
en plus satisfait.
--Allons, Loïzik, à l'ouvrage! interrompit le maire. Monsieur, vous
pourrez vous reposer à votre aise, à moins que vous ne vouliez aller au
jardin. A midi, le dîner sonnera... Mais d'abord, écrivez votre dépêche;
un de mes pâtours ira la porter au bureau.
Landry entra, pour rédiger un télégramme, dans le «bureau», pièce
sombre, encombrée de paperasses et de registres, où se traitaient les
détails de l'exploitation.
--Voulez-vous des livres, Monsieur? demanda Loïzik de sa voix traînante.
Sur sa réponse affirmative, elle ouvrit devant lui un des bahuts du
salon, et lui montra du geste des rangées de livres de prix.
Il en choisi deux ou trois au hasard, pour ne pas la mortifier, et
remonta dans sa chambre, d'où il découvrait la cour, l'avenue, et un
ciel de ce gris doux qu'il avait appris à aimer sur les monts d'Arrez.
Il n'ouvrit pas les livres. Il aurait dû écrire à sa mère, et il se
demandait dans quelle mesure il lui ferait part de son accident, quelle
édition abrégée il en pourrait donner, et enfin sous quel aspect il lui
présenterait son séjour dans cette ferme-manoir. Elle concevrait des
inquiétudes immédiates, elle le rappellerait ou viendrait le
retrouver... Et il voulait, lui, poursuivre le cours de cette amusante
excursion, boire seul et à longs traits l'ivresse de son
indépendance....
Midi sonna avant qu'il eût pris une plume; et cependant, sur sa table,
une main attentive avait éparpillé du papier mauve, des enveloppes, et
un porte-plume en nacre, portant écrits ces mots, en minuscules lettres
bleues: _Souvenir de Sainte-Anne d'Auray_.
Une grande cloche fut mise en branle sous sa fenêtre, et presque
aussitôt il entendit dans la cour un bruit de sabots. Il descendit, et
vit les domestiques et les journaliers, en habit de travail, se presser
dans la cuisine, remplie des vapeurs d'une succulente soupe aux choux.
Les crêpes rissolaient sur la poêle, et les écuelles s'alignaient sur la
table avec des pichets pleins d'eau. Mais en face, la porte de la
«salle» était ouverte, et la famille, réunie autour de la table carrée,
n'attendait évidemment que lui.
En effet, dès qu'il eut passé le seuil, Loïzik lui montra sa place avec
un petit sourire familier, tandis que le maire ôtait son chapeau et
commençait le _Benedicite_. Aussitôt l'_amen_ répondu, il replaça le
feutre lourd sur sa tête, et désigna à Landry un jeune homme qu'il
n'avait point encore aperçu.
--Mon fils Goulven... Tout à l'heure, vous verrez ma nièce Léna, ou
Hélène, si l'on veut, et vous connaîtrez alors tous les habitants du
Coatlanguy, dit-il en plongeant une cuiller d'argent dans une soupière
ventrue, pleine de la même soupe aux choux qu'on servait aux
travailleurs.
Dans la famille du maire, les jeunes filles étaient évidemment
considérées comme sans importance. Aucune d'elles ne tenait la place de
maîtresse de la maison; c'était Goulven qui s'asseyait en face de son
père, et celui-ci plaça Landry à sa droite.
Goulven de Coatlanguy était grand et robuste comme le maire; mais il
n'avait pas, comme lui, un type aristocratique conservé à travers des
générations, malgré les alliances nombreuses contractées avec des races
à la fois plus rudes et plus humbles. Il était, lui aussi, habillé en
paysan, avec une extrême propreté. Lui aussi parlait un français
absolument pur, avec le même accent dur et chantant qu'avaient son père
et sa cousine. Il semblait intelligent et s'intéressa aux réponses que
lui fit Landry au sujet de son accident et de son auto.
Mais, tout en parlant, les regards de Landry se portaient
involontairement sur la place vacante en face de lui. Le maire aussi la
regardait, et Loïzik se hâta de prévenir les signes de mécontentement
qui devenaient visibles sur sa figure.
--Mon oncle, les Soeurs auront retenu Léna jusqu'à l'_Angelus_, dit-elle,
et, même en courant, il y a bien six minutes de la maison d'école au
manoir...
Elle parlait encore lorsqu'une voix gaie résonna dans l'allée.
--Ne me grondez pas, oncle Alain! Nous avons collé des lettres dorées
sur cinquante oriflammes! Il y en aura même pour les garçons, et je....
Elle s'interrompit, confuse, s'apercevant de la présence de l'étranger,
qu'elle avait oubliée, et s'arrêtant sur le seuil tandis que Landry se
levait précipitamment.
--Ne vous dérangez pas, ce n'est que Léna, dit le maire avec un sourire
presque doux à l'adresse de la nouvelle venue. Allons, Lénik, mange vite
ta soupe, tu bavarderas après.
La jeune fille, intimidée, se glissa à sa place d'un pas souple, mais
d'une allure effarouchée, et, dépliant sa serviette, en passa le coin
dans la bavette de son tablier.
Elle aussi était vêtue en paysanne, mais son costume était plus riche,
et surtout plus seyant que celui de sa cousine. Elle portait, elle, la
coiffe de dentelles aux ailes légères des Fouesnantaises. Le grand col
empesé à la paille s'étalait sur ses épaules élégantes, en dégageant son
cou à peine bruni. De dessous la coiffe, un épais chignon châtain clair,
bien lissé, retombait sur la nuque, tandis que, de ses bandeaux,
s'échappaient des frisures légères, accompagnant à ravir le plus joli
visage qu'eut jamais vu Landry.
--On voit bien que tu as couru et que tu as été au grand vent! dit
Goulven d'un air mécontent. Voilà encore tes cheveux qui recommencent à
s'échapper.
Une vive rougeur couvrit les joues de Léna, et elle jeta un regard
rapide sur Landry, tandis que, levant ses mains fines et légèrement
dorées, elle essayait de remettre de l'ordre parmi les boucles rebelles.
Elle rencontra le regard du jeune homme, si rempli d'une involontaire
admiration, qu'elle rougit encore davantage, tout en répondant d'un air
de reproche à son cousin.
--Je ne puis changer la nature de mes cheveux, Goulven....
Sa voix était plus harmonieuse que celle de sa cousine, et son accent
moins prononcé.
--Tu pourrais les cacher sous ta coiffe, comme faisaient ta tante et les
jeunes filles de son temps, dit le maire secouant la tête.
Le visage de Léna exprima un si vif effroi, que son oncle lui-même
sourit.
--Oui, oui, reprit-il, nos Bretonnes d'autrefois, les vraies, cachaient
leurs cheveux à la manière des religieuses, et ne se souciaient pas de
paraître jolies, mais d'être sages et vertueuses. Et les anciennes
estampes montrent notre reine Anne elle-même sans un cheveu sur son
grand front bombé.
--Le temps a marché, depuis Anne de Bretagne, dit Léna avec une
inflexion douce et moqueuse, et les reines d'aujourd'hui ne porteraient
pas les coiffes d'antan!
Le maire s'adressa à Landry, sans cesser de manger avec lenteur sa soupe
aux choux. Il demeurait un peu éloigné de la table, et se penchait en
avant, à la mode paysanne.
--Nous sommes encore quelques-uns, dit-il, qui prétendons conserver les
coutumes et le costume du pays. Le costume garde l'esprit breton, comme
la robe de moine garde le religieux. Il conserve avec lui beaucoup
d'autres choses: notre belle langue, qui se prête mal aux déclamations
révolutionnaires et aux revendications modernes, nos usages, qui sont
sains et respectables, nos qualités physiques elles-mêmes, et, si je
puis le dire, une part d'attachement à la religion. Le Breton qui aime
son costume et ses habitudes n'émigrera pas vers les villes, où l'on
perd trop souvent la santé et la foi. La Bretonne qui respecte les
traditions de sa mère et conserve les atours chastes, des aïeules, sera
moins vaniteuse, moins coquette et moins dépensière que d'autres. Et
comme il souffle chez nous un vent dangereux de changement et de
prétendu progrès, il est bon que les plus instruits et les plus riches
donnent l'exemple. J'ai gardé à ce sol maints bras robustes parce que je
cultive ma terre, et beaucoup de filles sont restées honnêtes et bonnes
ménagères parce que mes nièces portent une coiffe et font leur beurre...
Landry l'écoutait, intéressé. Le regard de Goulven reflétait des idées
toutes semblables à celles de son père, et une joyeuse approbation se
lisait sur le frais visage de Loïzik. Seule, Léna demeurait secrètement
hostile, bien que le respect auquel elle était pliée ne lui permît pas
de discuter les paroles de son oncle.
--Ceux du pays, reprit le maire, posant sa lourde cuiller d'argent dans
son assiette vide, parlent de m'envoyer quelque jour à la Chambre.... Et
pourquoi pas, s'il n'y en a pas de meilleur? dit-il, regardant son hôte
avec une expression de défi.
Mais comme il ne vit sur la figure du jeune homme qu'une attention
sympathique dénuée de surprise, il continua plus doucement:
--Eh bien! si je vais jamais là-bas, ce sera avec ma veste et mon
chapeau rond, comme mon vieil ami Soubigou, qui siégea des années dans
notre costume, et qui fut respecté de tous. Je leur montrerai, moi
aussi, qu'un vrai Breton reste immuable, et que non seulement ses
principes et ses idées, mais encore les sages coutumes qu'il tient de
ses pères sont comme le granit de son sol....
--J'admire de tout mon coeur cette fidélité! s'écria Landry, et je fais
des voeux pour qu'on voie de nouveau le costume breton sous les voûtes du
Palais-Bourbon... Je le souhaite d'autant plus, qu'un homme de votre
valeur trouverait dans une situation législative des objets et des
occupations mieux en rapport avec son éducation et son intelligence....
--Que dites-vous là? s'écria brusquement le maire. Croyez-vous donc que
l'agriculture n'offre pas un aliment suffisant à l'activité et à
l'intelligence? Améliorer ce sol, atténuer la pauvreté de cette race,
lui conserver ses forces vives, c'est un but, cela, et digne d'un homme!
--Oh! certes! répliqua Landry, de plus en plus intéressé par la sphère
inconnue qui lui était révélée. Mais, même au point de vue du bien à
faire, votre cadre n'est-il point restreint? Les soins domestiques, par
exemple, suffisent-ils toujours aux aspirations des jeunes femmes et des
jeunes filles élevées comme celles des villes?
Un sourire paisible errait sur les lèvres de Loïzik, qui échangea un
regard avec Goulven, tandis que Léna baissait les yeux.
--Mon jeune Monsieur, dit le vieux paysan avec la même brusquerie, nous
ne sommes pas en ce monde pour satisfaire les fantaisies de notre
imagination, mais tout simplement pour servir Dieu. Or, on le sert
surtout là où il vous a placé. Sauf certaines exceptions, il est bon, il
est sage de rester à l'endroit que la Providence a choisi pour nous. On
ne transplante guère les arbres sans dommage; le sol qui nourrit les
chênes n'est pas clément aux palmiers, ni les climats exotiques aux
bruyères. Il y a partout du bien à faire; l'âme d'un paysan vaut celle
d'un prince ou d'un savant, et Dieu même a enseigné que ce que l'on
fait «à l'un de ces petits» est fait à lui-même.... Mais je vais vous
ennuyer de mes théories.... Quand je parle de mon pays, je radote un
peu.... Si ce n'est pas indiscret de vous le demander, dites-nous ce que
vous faites, et où vous habitez.
Landry sourit, et répondit de bonne grâce qu'il habitait Paris, avec une
mère veuve dont il était l'unique fils; qu'il venait de faire son
service militaire, et qu'il allait achever son doctorat, puis se faire
inscrire au barreau. Ceci lui attira une spéciale sympathie de la part
du maire, qui gardait de sa race maternelle un respect marqué pour les
hommes de loi.
La conversation prit ensuite un tour général, Landry s'émerveilla de
voir ces deux hommes au courant de la politique, des plus récentes
découvertes scientifiques, des publications sérieuses.
L'enthousiasme, auquel sa nature était prédisposée, s'éveillait en lui.
Il admirait ces vies cachées, mais utiles, fertilisantes, ces
intelligences un peu frustes qui, enchaînées à un labeur modeste, ne se
désintéressaient point de ce qui touchait l'humanité. Il trouvait
superbes cet attachement au sol, ce mépris de l'opinion, cette fidélité
à d'antiques et respectables coutumes, et il se proposait de faire
partager son enthousiasme à son ami Séverin, et même à sa mère, demeurée
facile à émouvoir.
Dans son admiration exaltée, il pensait que M. de Coatlanguy et son fils
étaient certes les égaux, en intelligence, des gens qu'il avait
fréquentés jusque-là, et qu'ils les dépassaient en valeur morale. Et
combien Loïzik et Léna, différaient des jeunes filles banales, toutes
pareilles en apparence, un peu émancipées, un peu fin de siècle, qu'il
rencontrait à Paris! Cette réserve, cette gravité le charmaient, et les
paroles rares, mais pleines de sens qu'il les avait entendues prononcer,
lui donnaient l'idée de facultés développées par la solitude et la
réflexion.
L'excitation de ces pensées ne lui permettait évidemment pas de se
rendre compte qu'il venait de passer quinze ou vingt jours sans
communications intellectuelles, et que la reprise de ses relations avec
le monde civilisé, ce monde fût-il tout petit, devait lui paraître
doublement agréable. Il était porté--et c'était naturel,--à s'exagérer
le charme de sa découverte. Enfin le cadre, le costume, les habitudes
des Coatlanguy mettaient en lumières leurs qualités très réelles, et
leur donnaient une note de pittoresque et d'inattendu. Landry ne
songeait pas à se demander si, transportés hors de leur milieu et privés
de cet entourage spécial qui leur prêtait son charme et sa rude poésie,
ils lui auraient paru aussi remarquables.
Rencontrés dans un salon, ne les aurait-il pas trouvés rustiques,
brusques, dépourvus de la distinction convenue que donne seule
l'habitude d'un certain monde? Encore une fois, il était sans
arrière-pensée, tout à la joie de sa découverte en pleine Bretagne
sauvage.