II

L'auto, de sa souple et rapide allure, parcourait sans but les stériles

vallées dans lesquelles le soc de la charrue heurte des fragments de

roc, gravissait les pentes tapissées de thym et de maigre bruyère,

sillonnait les routes tracées parmi les touffes d'ajonc.

Landry allait à l'aventure, se dirigeant sur les villages isolés dont

les clochers à jours enchâssaient des trèfles ou des losanges de ciel

bleu ou gris. Parfois, il descendait vers les petites villes austères

aux pignons rayés de poutres, aux murs de granit, ou dans les gros

bourgs qui, une fois par semaine, les jours de marché, sortaient de leur

paix engourdie. Il errait parmi les paysans, curieux de leurs moeurs et

de leurs coutumes, admirant les ostensoirs brodés sur les vestes de

Cast, les grands cols de mousseline et les coiffes relevées de Pleyben,

les bonnets brodés des tout petits. Il s'endurcissait bravement à la

pauvreté des auberges, à la rusticité des _couettes_ de balle d'avoine.

Il lui semblait que son corps et son esprit se trempaient dans cette vie

primitive, tandis que son imagination s'imprégnait d'une poésie âpre et

forte, enivrante comme l'odeur du thym sur la montagne balayée par le

vent. Que d'heures passées sur ces pentes désertes, sur ces sommets

brûlés de soleil! L'auto, comme un monstre au repos, demeurait sur la

route, et Landry se grisait d'air pur et de silence. Il y a tant de

voix charmantes dans les âmes jeunes!... Tantôt il contemplait au loin

la mer mouvante; tantôt il cherchait ses clochers de prédilection à

travers la brume légère qui, presque continuellement, flottait sur les

vallées. Souvent aussi, les yeux clos, dans un rêve passionnant, il

évoquait le passé de cette terre de légendes. Au crépuscule, quand les

grandes ombres des nuages se reflétaient sur la bruyère, quand la brise

prenait des accents plaintifs, il eût volontiers attendu l'apparition

des korrigans et des poulpiquets venant danser en rond sur la colline,

et transformer en un or suspect et fatal les petites grappes sèches des

bruyères. Il eût été presque disposé à reconnaître, dans les vapeurs

blanches montant des gorges, les lavandières de nuit tordant les

linceuls des morts. Mais lorsque la première étoile perçait la voûte

assombrie du ciel, et que la lumière douce de la lune prêtait à ce

paysage austère une beauté nouvelle et fantastique, c'était le souvenir

des vieux saints qui s'offrait à lui. Quel charme dans ces figures à la

fois tendres et fortes! Il croyait les voir, abordant ces rivages dans

leur auge de pierre ou sur les plis étendus de leur manteau, s'enfonçant

dans les forêts ou gravissant les collines, prêchant les rudes

sectateurs des druides, assouplissant à l'amour du Christ ces coeurs

sauvages, dans lesquels ils savaient découvrir le filon d'incroyable

tendresse qui caractérise la race bretonne.

Jaloux de sa liberté et de sa solitude, il continuait à consigner son

chauffeur à Morlaix. Il conduisait bien, manquant seulement un peu de

prudence. Grisé de mouvement, il demandait à la machine souple et docile

de véritables tours de force et une vitesse vertigineuse.

Mais ce fut très beau de mener pendant quinze jours, sans accidents, ce

train exagéré.

Un charbonnier, vêtu de ce pittoresque costume de bure que Landry avait

photographié à plusieurs reprises, passait au pied du mont Saint-Michel,

conduisant sa voiture chargée de sacs et de fagots d'ajonc, lorsqu'il

vit sur la bruyère nue et déserte une machine en détresse. Il laissa son

attelage sur la route, et gravit la pente. La voiture n'était pas seule

endommagée: son propriétaire gisait à quelque distance, sans mouvement.

Le paysan, de stupeur, laissa tomber sa courte pipe de terre, et

marmotta, en breton, quelques paroles peu tendres sur les autos qui

commençaient à envahir le pays, à effrayer les chevaux et les vaches, à

causer des dommages et des accidents; mais il s'approcha du jeune

chauffeur, et le souleva avec des précautions dont on n'eût pas cru

capables ses grandes mains rudes. Il n'y avait à portée de secours

d'aucune espèce, pas même un filet d'eau. S'étant assuré que Landry

respirait encore, le charbonnier courut à la voiture, et, ayant fouillé

les coffres et les poches intérieures, trouva une petite gourde à demi

pleine de cognac. Quelques frictions sur les tempes, quelques gouttes du

breuvage glissées entre les lèvres firent aussitôt ouvrir les yeux au

jeune homme. D'abord étourdi, un peu égaré, il reprit conscience de ce

qui était arrivé, et constata qu'il n'avait aucune fracture,

l'élasticité du sol tapissé de lichens et de thym ayant amorti sa chute.

Il se hâta d'examiner l'auto. Un pneu avait éclaté, et l'explosion qui

s'était produite l'avait projeté à quelques pas, sans connaissance.

Le paysan ne parlait pas français. Il cherchait à expliquer ses

intentions bienveillantes, montrait la machine, puis étendait le bras

vers la vallée. Mais tout cela était lettre morte pour Landry, dont la

mimique désespérée n'était, d'ailleurs, pas mieux comprise. Il savait

qu'il n'y avait pas de mécanicien aux environs; il fallait télégraphier

à son chauffeur, et faire descendre la voiture jusqu'à la gare la plus

proche. Mais ses contusions le faisaient souffrir et, quand il voulut

marcher, il lui sembla que les montagnes l'enserraient dans une ronde

fantastique, tandis que ses jambes tremblantes se dérobaient sous lui.

Le paysan le prit par le bras et lui montra sa charrette. Les chevaux

essayaient patiemment, sans y réussir, de tondre l'herbe courte qui

liserait la route. Renonçant à d'autres explications, le charbonnier

prit Landry dans ses bras comme s'il eût été un enfant, et le jucha sur

un sac, tandis que lui-même se plaçait à la tête de ses chevaux et

reprenait le chemin de son village.

Si las et si étourdi que fût Landry, il était encore capable de sentir

le côté comique de sa situation, mais non pas de s'en amuser.

Profondément mortifié de devoir abandonner sur la bruyère son auto à

demi brisé et de s'en aller, jeté sur un sac de charbon, vers un inconnu

à tout prendre peu réjouissant, il se promit de ne faire connaître ni à

sa mère, ni à son cousin Séverin, l'incident désagréable qui donnerait

une triste idée de sa prudence ou de son habileté. Et ce fut dans une

disposition d'esprit singulièrement assombrie qu'il descendit la

montagne gravie, quelques heures auparavant, avec tant d'entrain et

d'enivrement.

C'était cependant l'heure qu'il aimait: la fin du jour. L'odeur du thym

devenait plus pénétrante sous la brise qui s'élevait. Le ciel était

coloré des nuances les plus riches. Les nuages ourlés d'or offraient des

aspects étranges, changeant à toute minute. C'étaient des villes

fantastiques, avec des bastions, des murs crénelés; c'étaient, l'instant

d'après, des montagnes, des frondaisons, de profondes vallées, puis des

lacs aux pâles reflets verts, avec les îles gris perle, des rivages

accidentés, et, au loin, des lueurs d'incendie. Tout cela se reflétait

sur la montagne. La petite chapelle de Saint-Michel se détachait en

sombre sur un fond d'or, et la bruyère s'irradiait de lueurs pourpres,

tandis que, sur les pentes et au loin, sur la mer, les grandes ombres

des nuages gris semblaient étendre des bras gigantesques, ou des ailes

immenses et mouvantes. Et au-dessous, un brouillard froid montait de la

vallée, déjà envahie par le crépuscule, ouatant les contours, rendant

imprécises et tremblantes les silhouettes des clochers, et laissant à

peine distinguer les reflets d'acier d'une rivière lointaine où s'était,

tantôt, miré le soleil.

Les couleurs du ciel pâlirent; le pourpre s'effaça en un rose et en un

lilas très doux, l'ombre gagna même les sommets où s'était attardée la

lumière, et au zénith, qui devenait d'un bleu sombre, une étoile

s'alluma.

Le rustique équipage continuait à descendre d'une lente allure, le pas

égal du charretier ne se lassant point. Semblant indifférent au site

désolé comme aux splendeurs du soleil couchant, il ne se retournait même

pas vers l'étranger qu'il avait recueilli. Il semblait à Landry qu'il

allait s'enfonçant dans la nuit. Une heure avait passé, lui paraissant

terriblement longue. Les sommets dont il s'éloignait se dressaient

maintenant très sombres, très sévères, et au-dessous de lui, à travers

les lacets de la route, il entrevoyait vaguement, comme au fond d'un

abîme, un amas de toits d'ardoise et de chaume, du milieu desquels

s'élançait un clocher aigu.

Alors, quelques arbres rabougris se montrèrent sur les talus, avec des

haies d'ajoncs limitant de maigres champs d'orge ou de blé noir. Puis

des chaumières parurent sur la route; Landry pouvait encore distinguer

leurs portes au cintre de pierre. L'une d'elles avait des murs égayés de

roses trémières d'un rouge profond, et de tournesols flamboyants.

Landry était venu deux ou trois fois dans ce village. Un dimanche, il

avait entendu la grand'messe dans l'église gothique datant du XVe

siècle, où un jubé de pierre bleue finement découpée lui avait causé des

distractions. Il éprouvait déjà un soulagement à la pensée de pouvoir

parler français à l'aubergiste ou au recteur, lorsque la charrette, se

détournant de la grande route, prit un chemin de traverse et s'éloigna

du village.

Landry se souleva sur son dur coussin, et pria le conducteur de le

laisser descendre. Mais un flot de paroles bretonnes l'arrêta, tandis,

que d'un geste assuré, le paysan étendait son fouet vers une masse

sombre, à peu de distance. C'était un bouquet d'arbres relié à une

avenue, et à côté duquel s'élevaient des toits d'ardoise et une mince

tourelle en poivrière.

Landry reprit espoir et patience. Quelques minutes après, la charrette

s'engageait dans la rustique avenue creusée d'ornières et bordée

d'ajoncs, puis s'arrêtait devant une grille de bois derrière laquelle la

nuit ne laissait distinguer que confusément des bâtiments irréguliers,

un toit monumental, et le sommet pointu de la tourelle.

Il voulut descendre; mais maintenant, il ressentait de vives douleurs.

Le paysan, cependant, s'était dirigé à travers la cour jusqu'à la

maison. Il en revint presque immédiatement, accompagné d'un homme de

haute taille, portant une veste de paysan et un chapeau rond entouré

d'un ruban de velours.

--Un accident d'automobile? dit-il en français, s'adressant à Landry.

--Oh! quel soulagement de pouvoir enfin se faire comprendre! s'écria

celui-ci. Ce brave homme m'a été très secourable, mais nous ne nous

entendions pas.... Voulez-vous, mon ami, lui demander de me conduire à

l'auberge, où j'ai hâte de trouver un lit, quel qu'il soit?

--Yvon Magadec a fait preuve d'intelligence en vous amenant chez moi,

dit le nouveau venu avec une courtoisie mêlée de dignité. Je suis le

maire de Lanrouara, et comme un de mes fils possède un auto, il a pensé

que je pourrais vous venir en aide mieux qu'un autre.

Tout ceci avait été dit en bon français, bien que d'une voix rude et

avec un fort accent breton. Un peu confus de la liberté avec laquelle il

avait appelé «mon ami» le premier fonctionnaire de l'endroit, Landry

balbutia des excuses, puis renouvela sa demande d'être conduit à

l'auberge.

--Le meilleur lit de Seïzan Lecoz ne vous reposerait guère, après une

pareille secousse. Puisque Yvon vous a conduit chez moi, faites-moi le

plaisir d'y rester, au moins jusqu'à demain.... Yvon, aide mon hôte à

descendre, ajouta-t-il en breton.

Avant que Landry eût pu protester, il le reçut comme un bébé des bras

robustes du charbonnier, et le porta, tout étourdi, dans une chambre

sombre, tout en demandant, d'une voix de stentor, qu'en apportât «des

chandelles».

Ce fut, en effet, une longue et mince chandelle de suif qui fit son

apparition dans un chandelier de cuivre, tenu à bout de bras par une

vieille paysanne en coiffe d'indienne lilas. Cette faible lumière ne

suffisait pas à dissiper les ténèbres de la chambre inconnue où se

trouvait Landry; il put seulement soupçonner qu'elle était différente de

ce qu'il s'était attendu à trouver d'après le costume et les allures de

son hôte.

--Je voudrais dédommager le brave homme qui m'a conduit ici de la peine

qu'il a prise, dit-il, et du détour qu'il a fait pour m'amener dans

votre maison hospitalière, Monsieur....

--C'est juste, dit le maire laconiquement.

Et il appela de sa forte voix:

--Yvon Magadec!

Le charretier parut à la porte, s'essuyant les lèvres sur sa manche de

bure; il venait évidemment de prendre sa part de l'hospitalité du maire.

--Voulez-vous, Monsieur, lui dire que je le remercie mille fois, et que

je lui serai obligé d'accepter ceci?...

Il avait ouvert son porte-monnaie, et tendait deux pièces au paysan.

Celui-ci les prit simplement, en portant la main à son chapeau, et

quitta la chambre avec le maire.

Si ce n'eussent été les meurtrissures qui lui donnaient l'impression

d'avoir le corps brisé, et l'espèce de vide qu'il sentait au cerveau,

Landry eût trouvé l'aventure pittoresque. Ses yeux s'accoutumaient à

l'obscurité; il distinguait les poutres du plafond, les lambris qui

revêtaient les murs, et, parmi les meubles très simples, des objets

qu'il ne se serait pas attendu à trouver là, tels qu'un piano et un

harmonium.

Le maire reparut, et, à la lueur d'une autre chandelle qu'il tenait à la

main, Landry put distinguer ses traits accentués, burinés par les rides,

mais singulièrement beaux et distingués. Il portait une veste à basques

longues, ornée de petits boutons noirs, et ouverte sur une chemise

blanche. Point de gilet, mais une ceinture de coton à carreaux blancs et

lilas faisant plusieurs fois le tour de ses reins. Il n'avait point

quitté son chapeau, de dessous lequel tombaient sur son col des mèches

de cheveux gris ayant une tendance à boucler.

--Mes nièces sont au sermon, dit-il, et je le regrette, parce qu'elles

s'entendent mieux que la vieille Marianna à recevoir un étranger. Mais

il y a toujours des draps au lit de la chambre d'amis. Êtes-vous capable

de monter un étage, ou faut-il que je vous porte? Vous ne pesez pas

lourd, et mes bras sont encore solides.

Landry n'eût voulu pour rien au monde accepter de tels services d'un

vieillard.

Dominant sa souffrance, il suivit son hôte dans un escalier en pierre

assez large, entre deux murs de granit, et qui lui sembla interminable.

A droite et à gauche du palier, s'étendaient de sombres corridors.

Presque à l'entrée de l'un d'eux, le maire ouvrit une porte. Cette fois,

c'étaient deux bougies placées dans des flambeaux d'argent, qui

éclairaient la «chambre d'amis». Landry vit un grand lit à courtines

fanées, dont les couvertures rabattues laissaient voir des draps de

neige, puis des meubles anciens assez confortables.

--On va vous apporter un bouillon et un verre de vieux vin, dit le

maire. Il vaut mieux faire diète après une chute. Yvon m'a dit que vous

n'avez ni fracture, ni entorse. S'il y a lieu, demain, on fera chercher

un médecin à Brasparlz ou à Pleyben. Mais pour le moment, le mieux est

de vous coucher.

--Comment vous remercier! dit Landry, dont les yeux se mouillèrent de

larmes juvéniles. Recevoir ainsi un inconnu, un étranger!

--Je ne sais pas si vous êtes ou non un chrétien, Monsieur, répondit

brusquement le vieillard; mais si vous avez jamais appris votre

catéchisme, vous devez savoir que, parmi les oeuvres de miséricorde que

chacun de nous doit accomplir à l'occasion, il est recommandé d'exercer

l'hospitalité.

--J'ai été élevé en chrétien, répondit Landry, et je sais aussi que la

reconnaissance est un devoir.... J'ai une chère et tendre mère,

Monsieur.... C'est la première fois que je la quitte, car j'ai fait près

d'elle mon temps de soldat; et elle vous aura une profonde gratitude

quand elle saura quelle réception j'ai trouvée ici.... Mais je dois au

moins vous dire mon nom: Landry Desmoutiers.

--Moi je suis, je crois vous l'avoir dit, maire de ma commune,--un

paysan, d'ailleurs, comme vous pouvez le constater. Si cela vous

intéresse, je m'appelle Alain de Coatlanguy. Ma famille n'est pas la

première qui ait subi les vicissitudes des temps. Cette maison, qui a

été un manoir, est depuis plus de cent ans une ferme, et le sang des

vieux seigneurs s'est mêlé à celui de nos paysans bretons.... Allons,

dormez en paix, et demain vous me direz où est votre bagage, et ce

qu'il faut faire de votre automobile.

Il refermait la porte; il se ravisa:

--Il y a de l'eau bénite au chevet de votre lit; ma nièce Loïzik en met

tous les samedis.

Un instant après, la vieille servante apporta un bol de bouillon et une

bouteille de vin convenablement tapissée de toiles d'araignées. Elle

murmura un bonsoir en breton, puis referma la porte. Landry se trouvait

seul.

La Robe brodée d'argent · 第 10 / 74 题