L'auto, de sa souple et rapide allure, parcourait sans but les stériles
vallées dans lesquelles le soc de la charrue heurte des fragments de
roc, gravissait les pentes tapissées de thym et de maigre bruyère,
sillonnait les routes tracées parmi les touffes d'ajonc.
Landry allait à l'aventure, se dirigeant sur les villages isolés dont
les clochers à jours enchâssaient des trèfles ou des losanges de ciel
bleu ou gris. Parfois, il descendait vers les petites villes austères
aux pignons rayés de poutres, aux murs de granit, ou dans les gros
bourgs qui, une fois par semaine, les jours de marché, sortaient de leur
paix engourdie. Il errait parmi les paysans, curieux de leurs moeurs et
de leurs coutumes, admirant les ostensoirs brodés sur les vestes de
Cast, les grands cols de mousseline et les coiffes relevées de Pleyben,
les bonnets brodés des tout petits. Il s'endurcissait bravement à la
pauvreté des auberges, à la rusticité des _couettes_ de balle d'avoine.
Il lui semblait que son corps et son esprit se trempaient dans cette vie
primitive, tandis que son imagination s'imprégnait d'une poésie âpre et
forte, enivrante comme l'odeur du thym sur la montagne balayée par le
vent. Que d'heures passées sur ces pentes désertes, sur ces sommets
brûlés de soleil! L'auto, comme un monstre au repos, demeurait sur la
route, et Landry se grisait d'air pur et de silence. Il y a tant de
voix charmantes dans les âmes jeunes!... Tantôt il contemplait au loin
la mer mouvante; tantôt il cherchait ses clochers de prédilection à
travers la brume légère qui, presque continuellement, flottait sur les
vallées. Souvent aussi, les yeux clos, dans un rêve passionnant, il
évoquait le passé de cette terre de légendes. Au crépuscule, quand les
grandes ombres des nuages se reflétaient sur la bruyère, quand la brise
prenait des accents plaintifs, il eût volontiers attendu l'apparition
des korrigans et des poulpiquets venant danser en rond sur la colline,
et transformer en un or suspect et fatal les petites grappes sèches des
bruyères. Il eût été presque disposé à reconnaître, dans les vapeurs
blanches montant des gorges, les lavandières de nuit tordant les
linceuls des morts. Mais lorsque la première étoile perçait la voûte
assombrie du ciel, et que la lumière douce de la lune prêtait à ce
paysage austère une beauté nouvelle et fantastique, c'était le souvenir
des vieux saints qui s'offrait à lui. Quel charme dans ces figures à la
fois tendres et fortes! Il croyait les voir, abordant ces rivages dans
leur auge de pierre ou sur les plis étendus de leur manteau, s'enfonçant
dans les forêts ou gravissant les collines, prêchant les rudes
sectateurs des druides, assouplissant à l'amour du Christ ces coeurs
sauvages, dans lesquels ils savaient découvrir le filon d'incroyable
tendresse qui caractérise la race bretonne.
Jaloux de sa liberté et de sa solitude, il continuait à consigner son
chauffeur à Morlaix. Il conduisait bien, manquant seulement un peu de
prudence. Grisé de mouvement, il demandait à la machine souple et docile
de véritables tours de force et une vitesse vertigineuse.
Mais ce fut très beau de mener pendant quinze jours, sans accidents, ce
train exagéré.
Un charbonnier, vêtu de ce pittoresque costume de bure que Landry avait
photographié à plusieurs reprises, passait au pied du mont Saint-Michel,
conduisant sa voiture chargée de sacs et de fagots d'ajonc, lorsqu'il
vit sur la bruyère nue et déserte une machine en détresse. Il laissa son
attelage sur la route, et gravit la pente. La voiture n'était pas seule
endommagée: son propriétaire gisait à quelque distance, sans mouvement.
Le paysan, de stupeur, laissa tomber sa courte pipe de terre, et
marmotta, en breton, quelques paroles peu tendres sur les autos qui
commençaient à envahir le pays, à effrayer les chevaux et les vaches, à
causer des dommages et des accidents; mais il s'approcha du jeune
chauffeur, et le souleva avec des précautions dont on n'eût pas cru
capables ses grandes mains rudes. Il n'y avait à portée de secours
d'aucune espèce, pas même un filet d'eau. S'étant assuré que Landry
respirait encore, le charbonnier courut à la voiture, et, ayant fouillé
les coffres et les poches intérieures, trouva une petite gourde à demi
pleine de cognac. Quelques frictions sur les tempes, quelques gouttes du
breuvage glissées entre les lèvres firent aussitôt ouvrir les yeux au
jeune homme. D'abord étourdi, un peu égaré, il reprit conscience de ce
qui était arrivé, et constata qu'il n'avait aucune fracture,
l'élasticité du sol tapissé de lichens et de thym ayant amorti sa chute.
Il se hâta d'examiner l'auto. Un pneu avait éclaté, et l'explosion qui
s'était produite l'avait projeté à quelques pas, sans connaissance.
Le paysan ne parlait pas français. Il cherchait à expliquer ses
intentions bienveillantes, montrait la machine, puis étendait le bras
vers la vallée. Mais tout cela était lettre morte pour Landry, dont la
mimique désespérée n'était, d'ailleurs, pas mieux comprise. Il savait
qu'il n'y avait pas de mécanicien aux environs; il fallait télégraphier
à son chauffeur, et faire descendre la voiture jusqu'à la gare la plus
proche. Mais ses contusions le faisaient souffrir et, quand il voulut
marcher, il lui sembla que les montagnes l'enserraient dans une ronde
fantastique, tandis que ses jambes tremblantes se dérobaient sous lui.
Le paysan le prit par le bras et lui montra sa charrette. Les chevaux
essayaient patiemment, sans y réussir, de tondre l'herbe courte qui
liserait la route. Renonçant à d'autres explications, le charbonnier
prit Landry dans ses bras comme s'il eût été un enfant, et le jucha sur
un sac, tandis que lui-même se plaçait à la tête de ses chevaux et
reprenait le chemin de son village.
Si las et si étourdi que fût Landry, il était encore capable de sentir
le côté comique de sa situation, mais non pas de s'en amuser.
Profondément mortifié de devoir abandonner sur la bruyère son auto à
demi brisé et de s'en aller, jeté sur un sac de charbon, vers un inconnu
à tout prendre peu réjouissant, il se promit de ne faire connaître ni à
sa mère, ni à son cousin Séverin, l'incident désagréable qui donnerait
une triste idée de sa prudence ou de son habileté. Et ce fut dans une
disposition d'esprit singulièrement assombrie qu'il descendit la
montagne gravie, quelques heures auparavant, avec tant d'entrain et
d'enivrement.
C'était cependant l'heure qu'il aimait: la fin du jour. L'odeur du thym
devenait plus pénétrante sous la brise qui s'élevait. Le ciel était
coloré des nuances les plus riches. Les nuages ourlés d'or offraient des
aspects étranges, changeant à toute minute. C'étaient des villes
fantastiques, avec des bastions, des murs crénelés; c'étaient, l'instant
d'après, des montagnes, des frondaisons, de profondes vallées, puis des
lacs aux pâles reflets verts, avec les îles gris perle, des rivages
accidentés, et, au loin, des lueurs d'incendie. Tout cela se reflétait
sur la montagne. La petite chapelle de Saint-Michel se détachait en
sombre sur un fond d'or, et la bruyère s'irradiait de lueurs pourpres,
tandis que, sur les pentes et au loin, sur la mer, les grandes ombres
des nuages gris semblaient étendre des bras gigantesques, ou des ailes
immenses et mouvantes. Et au-dessous, un brouillard froid montait de la
vallée, déjà envahie par le crépuscule, ouatant les contours, rendant
imprécises et tremblantes les silhouettes des clochers, et laissant à
peine distinguer les reflets d'acier d'une rivière lointaine où s'était,
tantôt, miré le soleil.
Les couleurs du ciel pâlirent; le pourpre s'effaça en un rose et en un
lilas très doux, l'ombre gagna même les sommets où s'était attardée la
lumière, et au zénith, qui devenait d'un bleu sombre, une étoile
s'alluma.
Le rustique équipage continuait à descendre d'une lente allure, le pas
égal du charretier ne se lassant point. Semblant indifférent au site
désolé comme aux splendeurs du soleil couchant, il ne se retournait même
pas vers l'étranger qu'il avait recueilli. Il semblait à Landry qu'il
allait s'enfonçant dans la nuit. Une heure avait passé, lui paraissant
terriblement longue. Les sommets dont il s'éloignait se dressaient
maintenant très sombres, très sévères, et au-dessous de lui, à travers
les lacets de la route, il entrevoyait vaguement, comme au fond d'un
abîme, un amas de toits d'ardoise et de chaume, du milieu desquels
s'élançait un clocher aigu.
Alors, quelques arbres rabougris se montrèrent sur les talus, avec des
haies d'ajoncs limitant de maigres champs d'orge ou de blé noir. Puis
des chaumières parurent sur la route; Landry pouvait encore distinguer
leurs portes au cintre de pierre. L'une d'elles avait des murs égayés de
roses trémières d'un rouge profond, et de tournesols flamboyants.
Landry était venu deux ou trois fois dans ce village. Un dimanche, il
avait entendu la grand'messe dans l'église gothique datant du XVe
siècle, où un jubé de pierre bleue finement découpée lui avait causé des
distractions. Il éprouvait déjà un soulagement à la pensée de pouvoir
parler français à l'aubergiste ou au recteur, lorsque la charrette, se
détournant de la grande route, prit un chemin de traverse et s'éloigna
du village.
Landry se souleva sur son dur coussin, et pria le conducteur de le
laisser descendre. Mais un flot de paroles bretonnes l'arrêta, tandis,
que d'un geste assuré, le paysan étendait son fouet vers une masse
sombre, à peu de distance. C'était un bouquet d'arbres relié à une
avenue, et à côté duquel s'élevaient des toits d'ardoise et une mince
tourelle en poivrière.
Landry reprit espoir et patience. Quelques minutes après, la charrette
s'engageait dans la rustique avenue creusée d'ornières et bordée
d'ajoncs, puis s'arrêtait devant une grille de bois derrière laquelle la
nuit ne laissait distinguer que confusément des bâtiments irréguliers,
un toit monumental, et le sommet pointu de la tourelle.
Il voulut descendre; mais maintenant, il ressentait de vives douleurs.
Le paysan, cependant, s'était dirigé à travers la cour jusqu'à la
maison. Il en revint presque immédiatement, accompagné d'un homme de
haute taille, portant une veste de paysan et un chapeau rond entouré
d'un ruban de velours.
--Un accident d'automobile? dit-il en français, s'adressant à Landry.
--Oh! quel soulagement de pouvoir enfin se faire comprendre! s'écria
celui-ci. Ce brave homme m'a été très secourable, mais nous ne nous
entendions pas.... Voulez-vous, mon ami, lui demander de me conduire à
l'auberge, où j'ai hâte de trouver un lit, quel qu'il soit?
--Yvon Magadec a fait preuve d'intelligence en vous amenant chez moi,
dit le nouveau venu avec une courtoisie mêlée de dignité. Je suis le
maire de Lanrouara, et comme un de mes fils possède un auto, il a pensé
que je pourrais vous venir en aide mieux qu'un autre.
Tout ceci avait été dit en bon français, bien que d'une voix rude et
avec un fort accent breton. Un peu confus de la liberté avec laquelle il
avait appelé «mon ami» le premier fonctionnaire de l'endroit, Landry
balbutia des excuses, puis renouvela sa demande d'être conduit à
l'auberge.
--Le meilleur lit de Seïzan Lecoz ne vous reposerait guère, après une
pareille secousse. Puisque Yvon vous a conduit chez moi, faites-moi le
plaisir d'y rester, au moins jusqu'à demain.... Yvon, aide mon hôte à
descendre, ajouta-t-il en breton.
Avant que Landry eût pu protester, il le reçut comme un bébé des bras
robustes du charbonnier, et le porta, tout étourdi, dans une chambre
sombre, tout en demandant, d'une voix de stentor, qu'en apportât «des
chandelles».
Ce fut, en effet, une longue et mince chandelle de suif qui fit son
apparition dans un chandelier de cuivre, tenu à bout de bras par une
vieille paysanne en coiffe d'indienne lilas. Cette faible lumière ne
suffisait pas à dissiper les ténèbres de la chambre inconnue où se
trouvait Landry; il put seulement soupçonner qu'elle était différente de
ce qu'il s'était attendu à trouver d'après le costume et les allures de
son hôte.
--Je voudrais dédommager le brave homme qui m'a conduit ici de la peine
qu'il a prise, dit-il, et du détour qu'il a fait pour m'amener dans
votre maison hospitalière, Monsieur....
--C'est juste, dit le maire laconiquement.
Et il appela de sa forte voix:
--Yvon Magadec!
Le charretier parut à la porte, s'essuyant les lèvres sur sa manche de
bure; il venait évidemment de prendre sa part de l'hospitalité du maire.
--Voulez-vous, Monsieur, lui dire que je le remercie mille fois, et que
je lui serai obligé d'accepter ceci?...
Il avait ouvert son porte-monnaie, et tendait deux pièces au paysan.
Celui-ci les prit simplement, en portant la main à son chapeau, et
quitta la chambre avec le maire.
Si ce n'eussent été les meurtrissures qui lui donnaient l'impression
d'avoir le corps brisé, et l'espèce de vide qu'il sentait au cerveau,
Landry eût trouvé l'aventure pittoresque. Ses yeux s'accoutumaient à
l'obscurité; il distinguait les poutres du plafond, les lambris qui
revêtaient les murs, et, parmi les meubles très simples, des objets
qu'il ne se serait pas attendu à trouver là, tels qu'un piano et un
harmonium.
Le maire reparut, et, à la lueur d'une autre chandelle qu'il tenait à la
main, Landry put distinguer ses traits accentués, burinés par les rides,
mais singulièrement beaux et distingués. Il portait une veste à basques
longues, ornée de petits boutons noirs, et ouverte sur une chemise
blanche. Point de gilet, mais une ceinture de coton à carreaux blancs et
lilas faisant plusieurs fois le tour de ses reins. Il n'avait point
quitté son chapeau, de dessous lequel tombaient sur son col des mèches
de cheveux gris ayant une tendance à boucler.
--Mes nièces sont au sermon, dit-il, et je le regrette, parce qu'elles
s'entendent mieux que la vieille Marianna à recevoir un étranger. Mais
il y a toujours des draps au lit de la chambre d'amis. Êtes-vous capable
de monter un étage, ou faut-il que je vous porte? Vous ne pesez pas
lourd, et mes bras sont encore solides.
Landry n'eût voulu pour rien au monde accepter de tels services d'un
vieillard.
Dominant sa souffrance, il suivit son hôte dans un escalier en pierre
assez large, entre deux murs de granit, et qui lui sembla interminable.
A droite et à gauche du palier, s'étendaient de sombres corridors.
Presque à l'entrée de l'un d'eux, le maire ouvrit une porte. Cette fois,
c'étaient deux bougies placées dans des flambeaux d'argent, qui
éclairaient la «chambre d'amis». Landry vit un grand lit à courtines
fanées, dont les couvertures rabattues laissaient voir des draps de
neige, puis des meubles anciens assez confortables.
--On va vous apporter un bouillon et un verre de vieux vin, dit le
maire. Il vaut mieux faire diète après une chute. Yvon m'a dit que vous
n'avez ni fracture, ni entorse. S'il y a lieu, demain, on fera chercher
un médecin à Brasparlz ou à Pleyben. Mais pour le moment, le mieux est
de vous coucher.
--Comment vous remercier! dit Landry, dont les yeux se mouillèrent de
larmes juvéniles. Recevoir ainsi un inconnu, un étranger!
--Je ne sais pas si vous êtes ou non un chrétien, Monsieur, répondit
brusquement le vieillard; mais si vous avez jamais appris votre
catéchisme, vous devez savoir que, parmi les oeuvres de miséricorde que
chacun de nous doit accomplir à l'occasion, il est recommandé d'exercer
l'hospitalité.
--J'ai été élevé en chrétien, répondit Landry, et je sais aussi que la
reconnaissance est un devoir.... J'ai une chère et tendre mère,
Monsieur.... C'est la première fois que je la quitte, car j'ai fait près
d'elle mon temps de soldat; et elle vous aura une profonde gratitude
quand elle saura quelle réception j'ai trouvée ici.... Mais je dois au
moins vous dire mon nom: Landry Desmoutiers.
--Moi je suis, je crois vous l'avoir dit, maire de ma commune,--un
paysan, d'ailleurs, comme vous pouvez le constater. Si cela vous
intéresse, je m'appelle Alain de Coatlanguy. Ma famille n'est pas la
première qui ait subi les vicissitudes des temps. Cette maison, qui a
été un manoir, est depuis plus de cent ans une ferme, et le sang des
vieux seigneurs s'est mêlé à celui de nos paysans bretons.... Allons,
dormez en paix, et demain vous me direz où est votre bagage, et ce
qu'il faut faire de votre automobile.
Il refermait la porte; il se ravisa:
--Il y a de l'eau bénite au chevet de votre lit; ma nièce Loïzik en met
tous les samedis.
Un instant après, la vieille servante apporta un bol de bouillon et une
bouteille de vin convenablement tapissée de toiles d'araignées. Elle
murmura un bonsoir en breton, puis referma la porte. Landry se trouvait
seul.