BIÈRE.

Tout le monde connaît la difficulté et même l'impossibilité de conserver

cette boisson, aussi utile pour la santé qu'économique pour le

ménage[53]. La casse des bouteilles, occasionnée par la fermentation

fougueuse de ce liquide, en augmente considérablement le prix. Ajoutez

qu'enfin elle est presque toujours défectueuse au bout de quelques mois.

Pour prévenir ces inconvéniens, j'ai fait l'expérience suivante:

J'ai mis en bouteilles de la bière sortant de la brasserie; après

qu'elle a été reposée et bien claire, je l'ai bouchée, etc., pour lui

donner un bon bouillon au bain-marie, etc. Après un an d'intervalle,

j'ai débouché une de ces bouteilles: la bière s'est trouvée aussi bonne

que le jour où je l'avais mise en bouteilles.

[53] La bière qu'on fabrique en France est ordinairement très-légère;

je crois que c'est là la principale cause qui fait qu'elle ne se

conserve pas aussi long-temps qu'en Hollande et en Angleterre, où elle

est infiniment plus forte et mieux cuite.

Après avoir ôté un tiers de cette bouteille, je l'ai rebouchée et

laissée debout dans ma chambre, pour examiner si l'air que je lui avais

rendu la ferait fermenter. Pendant trois mois, cette bière est restée

parfaitement tranquille et aussi potable que le jour auquel je l'avais

débouchée; et quoiqu'elle soit restée en vidange pendant tout ce temps,

il ne s'y est pas manifesté la plus légère apparence de fermentation.

Il y a déja quelques années que, pour m'assurer plus particulièrement de

l'influence du calorique sur les substances les plus fermentescibles,

j'ai opéré de la même manière sur la levure de bière[54], et cette

levure est restée plus de dix-huit mois, après avoir été débouchée et

rebouchée avec peu de soin, sans avoir éprouvé la moindre apparence de

fermentation.

[54] Je fis prendre, dans une brasserie, rue Mouffetard, de la levure

de bière la plus fraîche, j'en remplis douze bouteilles que je mis au

bain-marie, après les avoir bouchées et ficelées comme à l'ordinaire.

Six mois après, j'ouvris quatre de ces bouteilles, dont je passai le

contenu au filtre pour séparer la bière de la levure; quand cette

dernière fut bien égouttée et réduite à l'état de pâte, je voulus,

pour m'assurer si elle conservait encore quelque propriété

fermentescible, en faire l'essai. Dans cette intention, j'allai

trouver le fameux pâtissier Rouget, mais ne voulant pas le mettre dans

ma confidence, je pris un détour, et lui dis seulement qu'on me

proposait d'acheter cette levure, ce que je ne voulais faire,

qu'autant qu'elle serait bonne, que pour la reconnaître je le priais

de la vouloir bien essayer sur quelques brioches. Le lendemain, quand

je retournai chez lui, il m'affirma, à ma grande satisfaction

intérieure, qu'on avait cherché à me duper, que cette levure ne valait

rien, et, à l'appui de ses paroles, il me montra les brioches où elle

avait été employée; elles étaient restées comme du plomb. Je répétai

avec le même succès cette épreuve chez un autre pâtissier, ce qui me

convainquit entièrement que par l'application du calorique, à l'aide

du bain-marie, j'étais parvenu à détruire radicalement le principe de

la fermentation dans une des substances où il domine le plus.

Il résulte de ces expériences, qu'au moyen de ces nouveaux procédés, non

seulement on pourra se procurer partout et en tout temps d'excellente

bière, aussi bonne, au bout de plusieurs années, qu'en sortant de la

brasserie; mais que les brasseurs trouveront encore, par ces mêmes

procédés, les moyens d'en fabriquer et d'en conserver pour la saison où

presque toujours elle perd sa qualité.

En effet, il est certain que la bière qui aura passé au bain-marie, soit

en bouteilles, soit en dames-jeannes, bien bouchées, pourra, après un

court intervalle, être remise en cercle et se conserver fort long-temps,

et même pendant plusieurs années. Loin de perdre pendant ce temps sa

qualité, elle en acquerra une très-supérieure. Je suis persuadé que la

bière conservée d'après mes procédés, peut supporter, sans aucune

altération, les voyages d'outre-mer. C'est d'après l'expérience que j'en

ai faite, et que je vais décrire, que j'ose le garantir.

Je me suis procuré trois quarts de très-bonne bière[55] nouvellement

fabriquée; trente-six heures après l'avoir collée, je l'ai mise en

bouteilles et passée, au bain-marie de la manière ci-dessus indiquée;

j'ai laissé ces bouteilles reposer dix jours: je les ai ensuite déposées

dans les mêmes fûts d'où la bière avait été tirée, et pendant deux ans

je cessai de m'en occuper.

[55] Les bières bien corsées et confectionnées avec les meilleures

substances sont, comme de raison, les plus propres à être conservées,

et même les seules sur lesquelles on doive opérer.

Ce ne fut qu'au bout de ce long intervalle, que profitant un jour de la

présence de deux curieux qui visitaient ma fabrique, je leur offris d'en

faire la dégustation; ces messieurs trouvèrent cette bière excellente,

et n'hésitèrent pas à la comparer au Porter d'Angleterre. Pour me

convaincre qu'il n'y avait pas trop d'exagération dans cet éloge,

j'envoyai chercher aussitôt à l'hôtel des Américains une bouteille de

véritable Porter qui me coûta 1 fr. 60 c., et j'eus la satisfaction de

me convaincre que la différence, s'il en existait une entre cette bière

et la mienne, était si imperceptible, que les plus grands connaisseurs

auraient eu de la peine à la signaler.

Les amateurs de bière mousseuse pourront s'alarmer du succès de cette

méthode; mais qu'ils se rassurent, on trouvera les moyens de les

satisfaire, soit en leur fabriquant exprès, soit en ajoutant quelques

parties de cette bière mousseuse à celle qui aurait été conservée

suivant mon procédé, pour lui rendre de la fermentation. L'industrie

opère tous les jours de nouveaux miracles.

D'après l'exposé de toutes les expériences qu'on vient de détailler, on

voit que cette nouvelle méthode de conservation est fondée sur un

principe unique, l'application du calorique à un degré convenable aux

diverses substances, après les avoir privées, autant que possible, du

contact de l'air[56]. Il ne s'agit point ici, comme dans les expériences

des chimistes de Bordeaux, de détruire l'agrégation des substances

alimentaires; d'avoir, d'un côté, la gelée animale, et de l'autre, la

fibre privée de tout son suc et semblable à un cuir tanné. Il ne s'agit

point, comme dans les tablettes de bouillon, de préparer, à grands

frais, une colle tenace, plus propre à déranger l'estomac qu'à lui

fournir un aliment salubre.

[56] Au premier aperçu, on pourrait croire qu'une substance, soit crue

ou préparée sur le feu, ensuite mise en bouteilles après avoir fait le

vide, et parfaitement bouchée, se conserverait également sans

l'application du calorique au bain-marie; ce serait une erreur, car

toutes les tentatives que j'ai faites m'ont démontré que les deux

points essentiels, la privation absolue du contact de l'air extérieur

(celui qui peut se trouver dans l'intérieur ne doit pas inquiéter,

parce qu'il est réduit à l'impuissance par l'action du feu) et

l'application du calorique au bain-marie, sont indispensables, l'un et

l'autre, pour la parfaite conservation des substances alimentaires.

Le problème consistait à conserver toutes les substances nutritives avec

leurs qualités propres et constituantes. C'est ce problème que j'ai

résolu, comme il est démontré par mes expériences[57].

[57] Des hommes très-éclairés, mais peut-être trop livrés à l'esprit

de système et de prévention, se sont prononcés contre ma méthode,

alléguant une prétendue impossibilité. Cependant, d'après les

principes d'une saine physique, est-il donc si difficile de rendre

raison des causes de la conservation des substances alimentaires par

mon procédé? ne voit-on pas que l'application du calorique par le

bain-marie, doit opérer doucement une fusion des principes constituans

et fermentescibles, de manière qu'il n'y ait plus aucun agent de la

fermentation qui domine? cette prédominance est une condition

essentielle pour que la fermentation ait lieu au moins avec une

certaine promptitude. L'air, sans lequel il n'y a point de

fermentation, étant exclu, voilà deux causes essentielles qui peuvent

rendre raison du succès de ma méthode, dont la théorie paraît

naturellement la suite des moyens mis en pratique.

En effet, si l'on rapproche toutes les méthodes connues, toutes les

expériences et les observations qui ont été faites dans les temps

anciens et modernes, sur les moyens de conserver les comestibles, on

reconnaîtra partout le feu comme l'agent principal qui préside, soit à

la durée, soit à la conservation des productions végétales et

animales.

Fabroni a prouvé que la chaleur appliquée au moût de raisin détruisait

le ferment de ce _végéto-animal_ qui est le levain par excellence. M.

Thénard a fait de semblables expériences sur des groseilles, des

cerises et autres fruits. Les expériences de feu Vilaris et de M.

Cazalès, savans chimistes de Bordeaux, qui ont fait dessécher des

viandes par le moyen des étuves, prouvent également que l'application

de la chaleur détruit les agens de la putréfaction.

La dessiccation, la coction, l'évaporation, ainsi que les substances

caustiques ou savoureuses qu'on emploie pour la conservation des

productions alimentaires, servent à prouver que le calorique opère les

mêmes effets, etc.

Le livre de tous les ménages ou l'art de conserver pendant plusieurs années toutes les substances animales et végétales · 第 117 / 161 题