BOEUF, SOUPE ET BOUILLI.

Les boîtes et autres ustensiles étant préparés: dans la soirée qui

précède l'opération, on fait abattre le nombre de bœufs choisis

qu'exige la fourniture commandée, et qui peut aller jusqu'à trois à la

fois, du poids de huit cents à mille livres. Le lendemain, sur les cinq

heures du matin, ces viandes sont amenées de l'abattoir à la fabrique

par deux garçons bouchers chargés de les diviser en morceaux, et de les

désosser _à blanc_.

La moitié du bœuf[47] est séparée en deux par le milieu, entre la

dernière côte et l'aloyau. Après avoir levé l'épaule, on en détache le

manche et ensuite le collier, à côté du morceau dit surlonge; avec la

scie on sépare la poitrine par le milieu des côtes. Ces cinq parties

sont mises à part, et l'on passe à la division du quartier de derrière.

On en retire le rognon avec la graisse qui l'entoure: on enlève avec

précaution et à blanc le filet mignon, qu'on accroche à une allonge:

avec la scie on sépare la cuisse de la culotte, et ensuite cette

dernière de la bavette et des fausses côtes, ainsi que de l'aloyau. Ces

quatre morceaux sont joints aux premiers pour être désossés[48].

[47] On sait que les bœufs ne sortent point entiers de l'abattoir, et

qu'ils sont toujours divisés par moitiés.

[48] Le désossement des viandes de boucherie exige une très-grande

surveillance de la part du maître; la plupart des garçons bouchers ne

se piquent pas d'exceller dans cette opération, et la traitent avec

une si grande négligence, que si l'on n'y prenait garde ils

laisseraient la moitié de la viande après les os.

Cette opération se commence par le bout du collier, c'est-à-dire par la

joue du bœuf; lorsqu'elle est entièrement désossée, on passe au

collier, et ainsi de suite aux autres morceaux du quartier de devant,

dont on épluche toutes les parties sanguines, les nerfs, les peaux

inutiles, et le trop de graisse qui se trouve parfois dans le haut du

collier. Après cette préparation avec des allonges, on accroche ces

morceaux à la tringle.

On procède de la même manière sur les parties du quartier de derrière et

sur la cuisse. Après en avoir séparé la jambe, on enlève la noix, la

semelle, la sous-noix et le trumeau. On épluche toutes ces parties et on

les accroche comme les précédentes.

Quand ce travail est fini, on ramasse les os qui en proviennent; avec un

fort couperet on les brise en aussi petites parties que possible; on y

ajoute les parures des viandes, les nerfs et les tirans: on charge du

tout un autoclave dans lequel on verse assez d'eau de fontaine, pour

qu'elle s'élève à quatre pouces au-dessous du contenu; on pousse la

chaleur à 180 degrés. De cette manière on utilise tous les débris dont

on fait un excellent bouillon.

Pendant que cette opération se consomme, on divise les viandes désossées

en morceaux proportionnés à la dimension des boîtes qu'on veut employer.

Avec une feuille de boucherie bien affilée, le collier est coupé sur sa

longueur en trois morceaux qui sont roulés et solidement ficelés, ainsi

que cela se pratique dans toutes les cuisines, et pour toute espèce de

morceau de bœuf[49].

[49] En roulant ainsi les viandes sur leur longueur, on doit avoir le

soin de proportionner la grosseur du rouleau au diamètre des boîtes

qu'on leur destine. En les dépeçant au travers, on doit pareillement

observer de donner aux morceaux une épaisseur à peu près égale à la

profondeur de ces boîtes.

La viande divisée et préparée est mise dans des chaudières de décharge

placées à cet effet auprès de l'autoclave: celui-ci étant assez refroidi

pour qu'on puisse l'ouvrir sans danger, on dégraisse le bouillon qu'il

contient, et on le décante sur les viandes auxquelles on ajoute

l'assortiment de légumes disposé dans un filet et l'assaisonnement

convenable au pot-au-feu[50].

[50] Le pot-au-feu que je décris ici est sans doute excellent pour

l'usage auquel il est consacré, mais il laisserait beaucoup à désirer,

même dans une cuisine bourgeoise; d'où un lecteur superficiel pourrait

inférer que je suis étranger aux premiers élémens de l'art culinaire,

de cet art précieux et presque divin, qui, de nos jours, exerce une si

grande influence sur les destinées du monde! Pour me mettre à l'abri

d'un pareil soupçon, et malgré ma répugnance à faire parade de mon

érudition, je crois à propos de rapporter ici l'opinion d'un auteur

aussi savant que spirituel.

«....... Ce n'est pas, dit-il, la quantité de viande qui fait seule le

bon bouillon, mais la manière dont le pot-au-feu est conduit.

Qu'est-ce que le bouillon? Une décoction de viande contenant

l'extractif animal ou _osmazeux_ qui la colore, du sel, mais surtout

de la gélatine. Pour que la viande cède à l'eau ces principes, il faut

que celle-ci pénètre avec une température graduée, dilate les fibres

musculaires, et dissolve la gélatine qui y est interposée; mais dans

ces mêmes muscles il y a aussi de l'_albumine_ (matière analogue au

blanc d'œuf, et qui forme l'écume du pot); cette albumine se coagule,

et se durcit à la température de quatre-vingts degrés. Si donc vous

poussez rapidement votre pot-au-feu au point de le faire bouillir

avant que la viande soit dilatée et pénétrée par l'eau,

qu'arrive-t-il? L'albumine se coagule dans la viande même, et empêche

la gélatine d'en sortir; vous avez un bouillon faible et un bouilli

dur: mais, au contraire, si vous avez ménagé le feu de manière que la

viande ait eu le temps d'être pénétrée, l'albumine s'élève en écume,

la gélatine se dissout, le bouillon est savoureux, nourrissant, et le

bouilli tendre. Voilà toute la théorie du pot-au-feu.» (_Cours

gastronomique._)

Il n'y a rien à ajouter à ce que l'on vient de lire; mais l'auteur que

je viens de citer s'étant borné à donner la théorie du pot-au-feu, je

vais risquer de donner celle de la soupe à l'ognon.

Quoique rien ne soit aussi commun, rien pourtant n'est meilleur que

cette soupe bien préparée. Le roi de Pologne, Stanislas, en faisait un

cas tout particulier. Dans un de ses voyages de Lunéville à

Versailles, où il allait tous les ans visiter la reine sa fille, il

s'arrêta dans une auberge de Châlons, où on lui servit une soupe à

l'ognon si délicate et si _soignée_, qu'il ne voulut pas continuer sa

route sans avoir appris à en préparer lui-même une semblable.

Enveloppé de sa robe de chambre, Sa Majesté descendit à la cuisine, et

voulut absolument que le chef opérât sous ses yeux. Ni la fumée, ni

l'odeur de l'ognon, qui lui arrachaient de grosses larmes, ne purent

distraire son attention; elle observa tout, en prit note, et ne

remonta en voiture qu'après être certaine de posséder l'art de faire

une excellente soupe à l'ognon.

Voici comment se fait cette soupe, à jamais illustrée par l'anecdote

que je viens de rapporter, et à laquelle, en commémoration d'un

honneur aussi insigne, j'ai donné le nom de _Soupe à l'ognon à la

Stanislas_.

On enlève la croûte du dessus d'un pain, on la casse en morceaux que

l'on présente au feu des deux côtés. Quand ces croûtes sont chaudes,

on les frotte de beurre frais, et on les représente de nouveau au feu

jusqu'à ce qu'elles soient un peu grillées; on les pose alors sur une

assiette pendant le temps que l'on fait frire les ognons dans le

beurre frais, on en met ordinairement trois gros, coupés en petits

dés; on les laisse sur le feu jusqu'à ce qu'ils soient devenus d'un

beau blond un peu foncé, teinte qu'on ne parvient à leur donner bien

égale qu'en les remuant presque continuellement; on y ajoute ensuite

les croûtes, en remuant toujours, jusqu'à ce que l'ognon brunisse.

Quand il a suffisamment pris de couleur, pour détacher de la

casserole, on mouille avec de l'eau bouillante, on met

l'assaisonnement et l'eau nécessaire, puis on laisse mitonner au moins

un quart d'heure avant de servir.

Ce serait à tort que l'on penserait qu'en mouillant cette soupe avec

du bouillon ou du consommé, on la rendrait meilleure; cette addition,

au contraire, en la rendant trop nutritive, altérerait sa délicatesse.

Cela fait, les chaudières sont couvertes et poussées à l'ébullition; dès

qu'elles y sont parvenues, on modère le feu en fermant exactement les

fourneaux, et on laisse _mitonner_ les viandes jusqu'à ce qu'elles

soient cuites à-peu-près aux trois quarts. Alors, avec une grande

fourchette, on les retire et on les met égoutter sur des passoires; on

les saupoudre de gros sel et on les laisse refroidir sur des plateaux

jusqu'au lendemain.

Comme les légumes ne sont pas encore assez cuits lorsqu'on retire les

viandes des chaudières, jusqu'à ce qu'ils le soient, on est obligé de

rallumer le feu et de remettre le bouillon à l'ébullition, qui doit être

entretenue doucement pendant une couple d'heures. Après avoir retiré les

légumes, avec trois ou quatre œufs on clarifie le bouillon qu'on laisse

reposer toute la nuit, après l'avoir écumé et couvert.

Le lendemain dès le matin il est décanté sur une étamine, et recueilli

dans un autre appareil destiné à en opérer la réduction à la consistance

de six à sept degrés à l'aréomètre.

Dans cet intervalle, on déficèle les viandes cuites de la veille, on les

partage en morceaux convenables, que l'on met ensuite dans des boîtes,

qu'au préalable on a eu le soin de bien laver et essuyer.

Au fur et à mesure qu'elles sont remplies, l'ouvrier les ferme

exactement, les soude à cœur au pourtour, et les garnit de la manière

indiquée pour les fonds à l'article des boîtes, page 37.

Cette opération achevée, on introduit par le trou pratiqué au couvercle

le bouillon réduit, en observant d'en couvrir seulement les viandes, et

de laisser un vide dans la boîte proportionné à sa dimension, afin que

la dilatation des substances se puisse effectuer, lors de l'application

du calorique par le bain-marie. Les boîtes chargées, on ferme le trou

avec une capsule de fer-blanc que l'on ajuste bien, et que l'on soude

avec grand soin.

Quand les boîtes sont ainsi chargées et fermées, elles sont rangées dans

une chaudière de décharge, pour recevoir l'action du calorique de la

manière que nous avons indiquée, en traitant particulièrement du

bain-marie.

Lorsque tous les détails relatifs à la préparation des viandes bouillies

et à leur mise en boîtes sont terminés, je reviens aux morceaux mis en

réserve: le filet mignon est piqué et mis à la broche; le rognon est

sauté; de la queue du bœuf on fait un hochepot aux racines. Ces trois

morceaux sont mis en boîtes comme le bouilli, et en observant les mêmes

procédés.

Le livre de tous les ménages ou l'art de conserver pendant plusieurs années toutes les substances animales et végétales · 第 83 / 161 题