Si l'on peut juger de l'utilité d'un livre par l'accueil qu'il reçoit du
public, par l'épuisement rapide de plusieurs éditions tirées à un grand
nombre d'exemplaires, par sa traduction dans plusieurs langues, par
l'analyse qu'en ont faite les journaux, par les témoignages avantageux
de plusieurs sociétés savantes, _le Livre de tous les Ménages_ est, à
coup sûr, un livre utile.....
Et comment pourrait-il être considéré autrement, lorsqu'il a pour objet
de conserver, presque sans frais et pour plusieurs années, dans leur
fraîcheur et avec leurs propriétés naturelles, toutes les substances
alimentaires, végétales et animales, sans aucune exception?
Sans doute, cette découverte intéressante n'est pas encore portée à son
plus haut degré de perfection; cependant elle n'est plus une de ces
théories brillantes qui donnent beaucoup d'espoir sans réalité. Fondée
sur un principe unique et indestructible, le calorique, elle est
invariable dans ses résultats, toutes les fois qu'elle est
convenablement appliquée.
Ici la théorie est appuyée sur des faits nombreux, sur un grand nombre
d'expériences, dont le résultat est d'une telle évidence qu'il ne peut
plus être mis en problème.
La conservation des substances alimentaires a été, dans tous les temps,
considérée comme un objet de si grand intérêt, qu'une foule d'auteurs
anciens et modernes n'ont pas dédaigné de s'en occuper; mais si les
méthodes qu'ils ont publiées ont en effet servi à indiquer quelques
procédés utiles, il n'en est pas une seule qui puisse, comme celle dont
il s'agit ici, s'appliquer généralement à toutes les substances; il n'en
est pas une seule qui soit aussi simple et aussi facile à mettre en
pratique.
On ne peut donc confondre la méthode proposée avec aucune de celles
imaginées jusqu'à ce jour, et qui se réduisaient à la dessiccation, la
salaison ou l'amalgame de substances étrangères à celle qu'il s'agit de
conserver; méthodes dont quelques-unes entraînaient à de grands frais,
telles entre autres que la conservation des fruits avec le sucre de
cannes, et dont toutes altéraient, plus ou moins, les qualités
naturelles des substances conservées[1].
[1] La dessiccation enlève l'arome des végétaux, change le goût des
sucs, racornit la matière fibreuse et parenchymateuse.
Le sel porte dans les substances qu'il conserve une âcreté
désagréable, détruit la fibre animale....... L'eau employée pour
dessaler ces préparations entraîne, aux dépens des parties digestives
et nutritives de ces substances, les principes solides qui les
constituent.
Le sucre masque ou détruit en partie l'acidité agréable des fruits,
sans parler de la quantité de ce condiment qu'il faut employer pour
conserver la substance à laquelle on l'unit.
Nous ne parlerons pas des effets du vinaigre et de l'eau-de-vie; ils
sont trop généralement connus.
Dans toutes ces méthodes, tout est compliqué et altéré; ici les
procédés sont de la plus grande simplicité.
L'auteur ne vous dit pas: le procédé que je vous indique, je le tiens
d'une bonne ménagère; mais il vous dit: je le tiens de quarante ans de
travaux, et de quarante années d'expérience; je vous en garantis le
succès, bien entendu toutefois que vous suivrez exactement tous les
moyens qui vous sont indiqués.
L'auteur ne vous dit pas: _vous conserverez par ce procédé tels ou tels
fruits, tels ou tels légumes_; mais il vous dit: à l'aide de ce procédé
vous pouvez, avec sécurité, transporter dans votre cave tout ce que
produit votre jardin, soit au printemps, soit dans l'été, soit dans
l'automne; et après plusieurs années vous trouverez ces substances
végétales aussi bonnes, aussi salubres, que lorsque vous veniez de les
cueillir; et, par une sage prévoyance, vous pouvez ainsi vous garantir
des privations de la disette.
Ce procédé, ajoutera-t-il encore, s'applique non-seulement aux
substances végétales, mais encore à toutes les substances animales,
c'est-à-dire, aux viandes de boucherie, aux bouillons, aux consommés, à
la volaille, au gibier, aux poissons, au lait, au petit-lait, aux œufs,
et généralement à tout.
Il vous dira enfin, que les plantes médicinales et leurs sucs, si
nécessaires à la santé, se conservent, par le même procédé, dans leur
fraîcheur et leurs qualités primitives.
Ainsi, tous les ménages, sans aucune exception, peuvent se procurer des
jouissances ou des ressources. Mais c'est ici que la découverte dont
nous parlons présente un grand intérêt. Les salaisons et les légumes
secs sont la base de la nourriture des marins. Diverses tentatives ont
été faites pour améliorer la nourriture des équipages, et l'on est
parvenu à rendre les salaisons aussi bonnes que possible. Aux dangers
pour la santé qui résultent de l'emploi prolongé de ces substances, il
faut ajouter les pertes occasionnées par des salaisons préparées avec
peu de soin, vieillies ou mal logées à bord des vaisseaux, et par des
graines légumineuses que leur long séjour à la mer ne permet plus
d'employer. Aujourd'hui, les armateurs n'en auront plus à supporter, et
les marins, dont la santé est si souvent altérée par la mauvaise qualité
des substances alimentaires qui leur sont destinées, transportent à fond
de cale tout ce qui est utile à leur existence et à leur santé; ils
retrouvent, au milieu des flots, dans les voyages de long cours et dans
les contrées les plus éloignées, les alimens auxquels ils sont habitués;
et aussitôt on verra disparaître le scorbut, ce fléau destructeur de la
santé de ceux qui se dévouent au service ou aux spéculations
maritimes[2].
[2] Les viandes salées, dont les équipages se nourrissent, paraissent
être une des principales causes du scorbut; il semble que les mêmes
raisons qui font que les sels empêchent la fermentation des viandes,
les rendent de difficile digestion. Quoiqu'une petite quantité de sel
pût faire un obstacle à la putréfaction, l'usage trop abondant et trop
continuel que l'on en fait, doit causer des embarras dans les plus
petits vaisseaux; et ces embarras ne peuvent manquer de fatiguer
l'estomac de gens qui ont à digérer des légumes secs et des biscuits,
que les matelots âgés ne peuvent mâcher parfaitement. Les mauvaises
digestions et l'obstruction des petits vaisseaux peuvent occasionner
les ulcères de la bouche et les taches qui dénotent le scorbut.
(_Santé des Marins_, par DUHAMEL, page 64.)
En 1822, je fus chargé par S. Exc. le ministre de la marine, de fournir
les substances alimentaires, conservées d'après mes procédés, destinées
à l'approvisionnement des malades, à bord des bâtimens de l'état. Mes
vœux étaient enfin exaucés: cette heureuse circonstance fut pour moi
une preuve évidente que la bonté et l'efficacité de mes procédés étaient
définitivement reconnues et qu'ils étaient désormais à l'abri de toute
critique. Je continuai ce service pendant plusieurs années, et jusqu'à
ce que le ministre eut fait établir à Bordeaux une fabrique semblable à
la mienne. A cette époque, je consommais souvent deux ou trois bœufs
par jour. Ce fut alors que je commençai mes expériences sur la fonte des
suifs en me servant de l'autoclave. J'ai réussi à fondre et clarifier le
suif et à le couler immédiatement en chandelles. On trouve le détail de
ces expériences dans cette quatrième édition.
Mais, dira-t-on peut-être, comment l'auteur d'une telle découverte
n'a-t-il pu parvenir à la faire adopter par tous les établissemens
publics, par tous les ménages?
La question est naturelle; mais la réponse est facile.
Pour qu'une découverte soit ainsi généralement adoptée, il faut qu'elle
ait obtenu l'assentiment d'un grand nombre d'individus. Cet assentiment
ne peut avoir lieu que quand ces individus sont convaincus de ses
avantages; pour acquérir cette conviction, il faut qu'ils fassent
eux-mêmes les expériences nécessaires, et pour peu que ces expériences
demandent quelque attention ou présentent quelques difficultés, la
paresse, l'insouciance les ont bientôt abandonnées.
D'ailleurs, avant que le procédé fût mis au jour, beaucoup de personnes
et quelques-unes même très-distinguées par leurs connaissances en
physique et en chimie, ne voulaient pas croire à la simplicité du
procédé. Plus le résultat était extraordinaire, plus elles s'en
méfiaient; et parmi les personnes instruites dont nous venons de parler,
il s'en est rencontré qui sont allées jusqu'à prétendre que quelques
ingrédiens secrets et même dangereux étaient le principe et la base de
la conservation.
Aujourd'hui que le procédé est au grand jour, ces doutes doivent
nécessairement disparaître; et quand on peut par soi-même, et avec la
plus grande facilité, s'assurer de la simplicité du procédé et de
l'excellence du résultat, il faut bien céder à l'évidence.
Quel est, au surplus, l'intérêt actuel de l'auteur de cette découverte?
de vendre les substances qu'il a conservées? Il en offre, en effet, aux
consommateurs; mais son but a toujours été de faire jouir tous les
établissemens publics, et particulièrement la marine et tous les
ménages, du fruit de ses longs travaux.
Sa méthode n'a plus rien de caché: il l'a décrite, il entre dans les
plus petits détails; il craint tant que l'inexpérience fasse manquer ses
procédés, qu'il croit n'en avoir jamais assez dit pour prévenir
jusqu'aux moindres inconvéniens. Elle est de la plus facile exécution
dans les grandes opérations, et présente, comparativement aux
approvisionnemens habituels pour la nourriture des marins, une économie
de 40 à 50 pour cent, déduction faite des avaries. Les administrations
trouveront plus d'avantages dans les fournitures par entreprises qu'en
faisant confectionner ces conserves dans des établissemens dirigés à
leurs frais.
C'est pour vous particulièrement qu'il écrit, tendres et intéressantes
mères, qui êtes pour vos familles une seconde providence. Hâtez-vous de
mettre ces procédés en pratique, hâtez-vous de recueillir avec soin le
superflu de ces fruits, de ces légumes que les saisons favorables vous
offrent en abondance, et dont une maturité trop prompte va bientôt vous
priver. Un jour viendra où, dans le triste hiver, la bouche enflammée de
vos enfans malades sera délicieusement rafraîchie par ces substances
salutaires. Un jour viendra où vous offrirez, avec une douce
satisfaction, ces légumes agréables et ces fruits délicats que votre
prévoyance aura su conserver. Le plaisir commandera la reconnaissance,
le bonheur de votre famille sera votre récompense, et, pour faire tant
de bien, il ne vous aura fallu que le vouloir.
Mais, dira-t-on avec quelque impatience, quel est donc ce principe
conservateur qui opère tant de merveilles?
C'est la chaleur, le feu.
Ce principe si pur agit de la même manière et opère les mêmes effets
sur toutes les substances alimentaires; c'est son action bienfaisante
qui, en les dégageant du ferment toujours destructif de leurs qualités
primitives, ou en le neutralisant, leur imprime ce sceau
d'incorruptibilité si fécond en heureux résultats.
Ainsi nulle inquiétude sur le principe conservateur; il ne peut jamais
avoir d'influence fâcheuse sur la santé: il le peut d'autant moins, que
c'est à ce principe dépuratoire que nous soumettons la plus grande
partie des alimens qui servent à notre subsistance.
Quelques objections ont encore été faites: d'abord, a-t-on dit, la
méthode n'est pas neuve, elle n'est pas basée sur une nouvelle propriété
du calorique; cette propriété existait; on l'avait soupçonnée, puisque
plusieurs personnes ont conservé des cerises, des petits pois, des
haricots, etc.
On lit dans le _Bulletin de Pharmacie_, nº 7, deuxième année, 2 juillet
1810, page 328 et suivantes[3]:
«Nous avons examiné plusieurs objets, tels que petit-lait, fruits et
sucs de fruits, conservés par M. Appert; l'état de ces substances et
leur manière d'être enfermées dans des vases de verre, nous firent
soupçonner, dès cette époque, ainsi que nous l'annonçâmes alors,
qu'il employait une méthode déja usitée dans plusieurs départemens.»
[3] Ce _Bulletin_ est rédigé par MM. Parmentier, membre de l'Institut,
premier pharmacien des armées; C. L. Cadet, L. A. Planche, P. F. G.
Boullay, J. P. Boudet, F. R. Destouches, membre de la Société de
Pharmacie de Paris.
L'auteur du _Livre de tous les Ménages_ ne prétend pas être le premier
qui ait conservé des petits pois en bouteilles, puisqu'il est à sa
connaissance que depuis plus de cinquante ans on a fait plusieurs essais
de ce genre.
Ces essais se sont multipliés, surtout depuis seize ans qu'il a formé
une nouvelle branche de commerce des substances alimentaires conservées
par sa méthode; mais tous ces essais, basés sur des recettes
routinières, prouvent qu'on s'était borné à un très-petit nombre
d'objets, et qu'on ne s'était nullement occupé de recherches ou
d'expériences propres à développer et à étendre l'application du
principe conservateur.
Aussi ces essais faits sur quelques objets futiles de ménage, loin de
hâter les progrès de l'art, n'ont présenté que beaucoup d'incertitudes
et d'avaries. C'est avec ces essais qu'on a trompé le public, en vendant
des légumes que l'on disait conservés par l'auteur du _Livre de tous les
Ménages_; c'est avec ces essais imparfaits qu'on a dégoûté les
consommateurs, et qu'on est parvenu à atténuer la confiance qu'avaient
si justement méritée les productions alimentaires de sa fabrique.
L'auteur a fait des écoles et a reçu des leçons, comme on peut bien le
penser. Le premier objet qu'il est parvenu à conserver a fixé son
attention. Il n'y a pas d'effets sans cause, s'est-il dit, et si cette
cause opère si merveilleusement sur une production, elle doit
nécessairement opérer de même sur beaucoup d'autres.
C'est par suite de ce raisonnement qu'il s'est livré à de nouvelles
expériences, avec des tâtonnemens et des sacrifices infinis.
C'est alors qu'il fit faire des bouteilles et des vases en verre, de
dimensions propres à ses expériences; c'est alors qu'il rechercha le
meilleur liége pour faire des bouchons de trois à quatre pouces de
diamètre, composés de trois, quatre et cinq pièces.
C'est alors qu'il fit faire des mâchoires à levier pour comprimer les
bouchons, etc. etc.
C'est alors qu'il a fait faire des boîtes en fer-blanc, en fer battu,
etc. etc.
C'est à l'aide de ces nouveaux moyens, et à force d'attention, de soins
et de surveillance, qu'il obtint la conviction que l'influence et
l'action du feu opéraient la conservation parfaite des substances
alimentaires.
Le degré de chaleur nécessaire à chacune de ces substances, fut l'objet
de nouvelles recherches; et les expériences à cet égard ont été
tellement multipliées, et si souvent répétées, que l'indication qu'en
donne l'auteur est aujourd'hui d'une certitude complète.
Telle est la marche lente, opiniâtre et progressive à l'aide de laquelle
l'auteur du _Livre de tous les Ménages_ est parvenu, après quarante
années de sacrifices et de travaux, à transformer en méthode certaine et
raisonnée un procédé que le hasard avait seul découvert, et dont une
routine grossière et aveugle avait retardé le développement, qu'elle eût
même forcé d'abandonner, par les inconvéniens et les avaries qu'elle
entraînait avec elle; méthode qu'il a mise à la portée de tout le monde,
en la rendant publique.
Il faut donc convenir que, si différens procédés ont été anciennement
employés dans plusieurs ménages pour conserver quelques légumes et
quelques fruits en bouteilles, ils étaient tellement restreints,
tellement basés sur une simple routine, qu'ils n'avaient pu ni dû fixer
l'attention des gens de l'art, ni celle des théoriciens, tandis que ceux
décrits dans _le Livre de tous les Ménages_, s'appliquent _à tout_, ont
des bases si certaines, qu'il est impossible de s'égarer en les mettant
en pratique, et sont d'une telle simplicité, que toutes les classes de
la société peuvent jouir des avantages précieux qu'ils présentent.
Cette vérité est à-peu-près généralement reconnue. Les auteurs du même
_Bulletin de Pharmacie_, pages ci-dessus citées, conviennent que _le
Livre_ même _de tous les Ménages_ prouve que son auteur _a beaucoup
perfectionné cette branche d'industrie, et imaginé une foule de
précautions sans lesquelles il est impossible de réussir aussi
complètement que lui_.
Ils ajoutent qu'il a, de plus, le mérite d'avoir cherché et d'être
parvenu, par ce moyen, à conserver des préparations végétales et
animales les plus susceptibles d'altération, ce qui n'avait pas été
fait, ou au moins publié avant lui.
Ils disent qu'ils s'empressent de faire connaître son mode d'opération,
en le suivant, surtout dans ses applications aux objets qui intéressent
plus particulièrement la pharmacie, renvoyant, pour le reste, à
l'ouvrage même.
Après avoir parlé de la manière de conserver le petit-lait, et de celle
de préparer et conserver un bouillon pectoral, fait en la présence de M.
Boudet, l'un d'eux, et qui s'est trouvé au bout de six semaines aussi
parfait qu'au moment de sa confection, ils ajoutent qu'il en a été de
même des sucs des plantes, tels que ceux de laitue, cerfeuil, bourrache,
chicorée sauvage et cresson, dépurés à froid, introduits dans des vases
convenables et soigneusement bouchés, avec la précaution de n'employer
qu'un bouillon au bain-marie. Un seul bouillon, disent-ils encore,
suffit de même pour les sucs acides des fruits. Un degré de chaleur plus
prolongé en altérerait la couleur.
«M. Appert, continuent-ils, est parvenu, par son moyen, à conserver des
plantes entières, telles que la menthe poivrée.
«Du moût de raisin sortant du pressoir, et du sirop, beaucoup moins cuit
qu'il n'est convenable pour la conservation, se sont trouvés dans le
meilleur état au bout d'une année et au-delà.
«Quel parti, ajoutent-ils, convaincus de l'excellence de la méthode dont
nous parlons, ne pourra-t-on pas tirer de ce principe conservateur, pour
procurer aux malades, dans toutes les saisons et dans tous les pays, les
produits extraits du règne végétal et animal, doués de toutes les
propriétés qu'ils possédaient au moment de leur confection, ou jouissant
d'une énergie toute particulière et qui nous est inconnue, en faisant
extraire, sur les lieux les sucs de certains végétaux, ou partie de
végétaux qu'il importerait de connaître, avant qu'ils eussent subi
aucune préparation capable de les altérer en aucune manière?»
Après avoir cité Boerhaave et Jean-Rodolphe Glauber qui, avant l'auteur
du _Livre de tous les Ménages_, se sont occupés de la conservation des
substances alimentaires, les auteurs du Bulletin transcrivent, sans
aucune observation critique, les avantages qui distinguent la méthode de
l'auteur du _Livre de tous les Ménages_; ainsi ils se trouvent d'accord
avec tous les savans distingués qui déja l'avaient sanctionnée[4].
[4] 1º Lettre de S. Exc. le ministre de l'intérieur, page 239;
2º Rapport de la Société d'encouragement, page 242.
Ainsi plus de doute que, comme on l'a avancé dans la première édition,
cette méthode ne présente, même pour les préparations qui intéressent
plus particulièrement la pharmacie, de grands avantages sans aucune
espèce d'inconvéniens.
«Il paraîtrait assez curieux et surtout intéressant, lit-on encore dans
le même Bulletin, d'établir la théorie des phénomènes obtenus au moyen
des procédés de M. Appert, pour la conservation des substances les plus
altérables; mais le procédé n'est pas connu depuis assez de temps, pour
qu'il ait été possible de faire toutes les expériences nécessaires à cet
effet.
«M. Appert, y est-il dit enfin, donne, il est vrai, son explication;
mais elle ne nous a pas paru satisfaisante.»
Depuis plus de vingt ans, l'auteur du _Livre de tous les Ménages_, qui
d'ailleurs a été toute sa vie employé dans les ateliers relatifs à la
préparation et à la conservation des substances alimentaires, tels que
les caves de la Champagne, les brasseries, les offices, les magasins
d'épiceries et de confiseurs[5], s'est exclusivement occupé des
expériences à l'aide desquelles il pouvait parvenir à donner le plus
grand développement au principe conservateur qui avait fixé son
attention. L'application successive qu'il a faite de ce principe à
toutes les substances alimentaires connues, a constamment produit le
même résultat, la parfaite conservation de ces substances, d'où il a
conclu que l'action du feu détruisait ou au moins neutralisait tous les
fermens qui, dans la marche ordinaire de la nature, produisent ces
modifications qui, en changeant les parties constitutives des substances
végétales et animales, en altèrent la qualité.
[5] L'auteur a été quinze ans confiseur, rue des Lombards, à Paris.
Si cette explication n'est pas suffisante, l'auteur du _Livre de tous
les Ménages_ laisse à ces génies qui depuis long-temps s'occupent de
l'étude de la nature, et qui ont été souvent assez heureux pour lui
surprendre ses secrets, à découvrir celui dont il s'agit dans cet
instant[6].
[6] M. Gay-Lussac, dans un mémoire lu à l'Institut, le 3 décembre
1810, s'est particulièrement occupé de la question de savoir quel
était, dans les procédés de M. Appert, le principe conservateur des
substances végétales et animales.
Les recherches de ce savant chimiste sont trop profondes pour que nous
nous permettions d'en tenter l'analyse; elles sont, d'un autre côté,
trop étendues pour que nous puissions transcrire ici tout ce qu'il a
dit sur cette matière; nous nous contenterons donc, en renvoyant à
l'ouvrage même, de reproduire le résumé qu'il a fait de ses
observations.
«Quoi qu'il en soit (dit M. Gay-Lussac), après avoir recherché les
principes de la fermentation, il me semble qu'on peut parfaitement
concevoir la conservation des substances animales et végétales par le
procédé de M. Appert.
«Ces substances, par leur contact avec l'air, acquièrent promptement
une disposition à la putréfaction ou à la fermentation; mais en les
exposant à la température de l'eau bouillante, dans des vases bien
fermés, l'oxigène absorbé produit une nouvelle combinaison, qui n'est
plus propre à exciter la fermentation ou la putréfaction, ou il
devient concret par la chaleur, de la même manière que l'albumine.
«On remarque en effet, continue-t-il, qu'un suc disposé à la
fermentation, et parfaitement limpide, se trouble à la température de
l'eau bouillante, et n'est plus susceptible alors de fermenter, à
moins qu'on ne lui donne le contact du gaz oxigène; dans ce cas-ci, on
le fait bouillir au moment où la fermentation commence à s'y
développer; on l'arrête promptement, et il se fait encore un dépôt de
nature animale.
«On peut observer en outre que la levure de bière qu'on a exposée à la
température de l'ébullition de l'eau, perd aussi la faculté d'exciter
la fermentation du suc; or, puisque le moût de raisin qu'on a fait
bouillir, retient encore en dissolution du ferment qui ne demande pour
produire la fermentation que le contact de l'air, il faut en conclure
qu'il n'y a que la partie qui a absorbé l'oxigène, et qui probablement
est dans le même état que la levure de bière, qui soit susceptible de
se coaguler par la chaleur.
«C'est ainsi que je conçois la conservation des substances animales et
végétales; et si, comme les expériences que j'ai rapportées semblent
le prouver, l'oxigène est nécessaire au développement de la
fermentation et de la putréfaction, il est évident que, non-seulement
il faut que la chaleur soit suffisamment prolongée pour détruire ou
rendre concrète la substance qui a absorbé l'oxigène, et qui est
propre à exciter la fermentation, mais encore que les vases qui
renferment les substances soient fermés assez exactement pour que
l'air ne puisse y pénétrer.
«Il est très-probable, d'après cette théorie, que l'on conserverait
très-long-temps toutes sortes de fruits dans le gaz hydrogène ou le
gaz azote, pourvu qu'ils n'eussent point absorbé l'oxigène. On peut
aussi en conclure que si le raisin se conserve long-temps sans
fermenter, c'est parce que l'enveloppe extérieure ne donne pas accès à
l'oxigène, et non, comme l'a supposé M. Fabroni, d'après une
très-belle analyse du raisin, parce que le ferment et la matière
sucrée sont dans des cellules séparées.
«Je regarde enfin comme possible que si une substance animale, le
lait, par exemple, pouvait être obtenu sans le contact de l'air, il se
conserverait long-temps sans altération.»
M. Gay-Lussac termine son mémoire par des observations relatives aux
moyens de faire naître la fermentation dans le moût de raisin.... Il
parle du soufrage et du mutage des vins. Mais comme ces objets n'ont
pas une relation absolue avec la matière que nous traitons, nous ne
nous en occuperons pas ici.
En attendant, ces procédés peuvent être mis en pratique avec autant
d'avantage que de sûreté; puisque, abstraction faite de la connaissance
de l'action du calorique, il est généralement reconnu d'avance, tant par
les chimistes et les pharmaciens que par les sociétés savantes, que
cette manière de conserver les substances alimentaires ne peut jamais
avoir aucun inconvénient, et que ses avantages sont aussi incalculables
que certains.
LE LIVRE
DE TOUS LES MÉNAGES,