Le Juif errant veut se faire mourir de faim.
Il ne lui restait plus, après l'expérience de sa propre lâcheté, qu'un
dernier effort à faire; il le fit en restant trois grandes journées sans
prendre aucune nourriture. Appellerai-je des forces les secrètes
vigueurs qui le mettaient en état d'obéir à l'ordre du Christ? Toujours
est-il que le peu de forces que n'avaient pas détruites tant de luttes
semblait s'affaisser. Il allait toujours en avant malgré cela, et, chose
merveilleuse, jamais il n'avait marché d'un pas plus rapide; il évita
Cyrène et les villes de son empire, et, dans ces trois journées de
jeûne, il fit peut-être deux cents lieues de route. Dans les derniers
moments, il ne marchait plus, il volait au milieu des solitudes. Ainsi
l'affaiblissement même, la disparition de ses forces ne le jetaient pas
à terre, selon son espérance, et les douleurs de la faim étaient
d'inutiles douleurs. Il fut encore vaincu, et vaincu d'autant plus
outrageusement pour son orgueil, que ce fut lui qui chercha enfin la
nourriture. Nulle herbe, nulle mousse; Dieu lui cachait tout pour le
punir. Au bout de quelque temps, il découvrit enfin une espèce de
village qui avoisinait Leptis. Il y avait bien longtemps qu'il n'avait
rencontré de figure humaine, et il ne savait trop comment s'adresser aux
premières personnes qui se trouvaient sur son passage. Machinalement il
fouilla dans sa poche au moment de demander du pain; il en tira une
monnaie de la Cyrénaïque qui lui procura ce dont il avait besoin.