Le Juif errant marche toujours.
Et depuis ce temps il marche, accompagné du désespoir et du repentir.
C'est la nuit surtout que de grandes et effroyables images se lèvent
devant lui. Dans les plaines désertes des continents inconnus, lorsque
la lune fait glisser sur les nuages les rayons de sa douce lumière,
cette lumière, si douce ici-bas sous les bosquets fleuris de mai dessine
dans l'espace des tableaux pleins de terreur. C'est le Christ traînant
sa croix et suivi de ses bourreaux qui maudit Laquedem; c'est l'enfer et
ses flammes au milieu desquelles sont englouties les générations des
pécheurs; enfin, c'est la scène du dernier jugement, resplendissant de
nuage en nuage; et au-dessus de ces peintures miraculeuses plane la
croix éclatante.
D'autres fois le vent mugit, les forêts se courbent. Laquedem traverse
alors les végétations épaisses de l'Inde et de l'Amérique. Il voit, dans
ces nuits obscures, les arbres se diviser, s'animer, se grouper; c'est
encore la même scène, le Christ qui plie sous la croix et veut se
reposer. Les sapins du Nord se tordent et prennent des figures de
damnés; les lianes du Brésil, les feuillages gigantesques des îles
Australiennes sont les couleurs qui servent à ces mobiles peintures.
C'est aussi sur les crêtes des montagnes, c'est sur les crêtes des
vagues que les profils terribles de ces drames silencieux se marquent,
s'effacent et reparaissent. Il marche entre ces images, il entend sans
cesse la voix vengeresse; il marche, il marche encore.
Pas de crime plus grand qu'un manque de pitié.
Ne repoussez jamais l'affligé qui vous prie.
La voix de la nature à toute heure vous crie:
«Miséricorde, amour, assistance, amitié!»
Et aussi nous dirons:
Que le Juif errant existe
Ou bien qu'il n'existe pas,
Dans le voyage si triste
Qu'il accomplit ici-bas,
Voyez une austère image
Du sort de l'humanité:
L'homme sans cesse voyage
Du moins bien vers le mieux: voilà la vérité.
[Illustration]