Le Juif errant se précipite du haut d'un rocher.
Voyant avec épouvante que les bêtes féroces le respectaient et
qu'elles-mêmes reconnaissaient en lui la proie marquée du Dieu vengeur,
il ne compta plus que sur lui-même pour en finir avec les horreurs de sa
vie. Il chercha de l'oeil, au travers de la nuit qui était venue et se
faisait noire, une pointe escarpée, surplombant du haut du rivage sur
les eaux profondes. Il en découvrit une et la gravit. Une fois qu'il se
trouva à l'extrémité de ce promontoire élevé, il quitta tous ses
vêtements, et, la tête la première, se lança dans le gouffre. Il y avait
près de cinq cents pieds de distance entre le point d'où il s'était
précipité et celui où il atteignit la mer: il franchit cet espace avec
la rapidité d'une flèche, sans perdre aucunement connaissance, la tête
libre, et n'éprouvant rien autre chose qu'une sensation de fraîcheur
extraordinaire. Les flots s'entr'ouvrirent avec fracas; l'onde rejaillit
en gerbes, et il descendit jusqu'au fond de l'abîme, plus lentement et
avec une fraîcheur moins grande. Il ne faisait aucun mouvement, aucun
geste pour se sauver; les lames le prirent sept ou huit fois et le
jetèrent contre des écueils et sur le pied de la falaise; elles le
reprirent, l'éloignèrent, le balancèrent encore; il avait à la fin perdu
tout empire sur sa raison, et voyant, lorsque par hasard il arrivait à
fleur d'eau, qu'une tempête s'était déchaînée, que les vagues
déferlaient en hurlant sous un ciel sillonné de coups de foudre, il se
crut une fois encore arrivé à l'heure de la délivrance; mais il ne se
reposait pas, et la volonté de Dieu était accomplie. Vingt fois, cent
fois, mille fois saisi et rejeté par les vagues, mille fois brisé contre
les roches, il alla enfin tomber sur le sable d'un rivage uni, et il ne
fut pas plutôt étendu sur cette plage que, redressé subitement, il se
mit en route et remonta sur la falaise. Le pouvoir qui pesait sur sa
volonté lui fit reprendre ses vêtements; après quoi, ruisselant de sang
et d'écume, il marcha encore, il marcha toujours.
[Illustration]
X
Nouvelle tentative.
Il marcha cent jours le long de ces mers sauvages devant lesquelles ne
se creuse aucun port et ne flotte le feuillage d'aucun arbre, réduit
pour apaiser sa faim à se nourrir de racines amères trouvées çà et là
dans les lieux propices, quelquefois même à gratter la mousse des
rochers, et bien heureux lorsqu'il découvrait un maigre coquillage; pour
boisson il n'avait que l'eau des pluies, recueillie sur un morceau
d'étoffe qui lui servait de ceinture et qu'il tordait au-dessus de sa
bouche. Arrivé dans l'une des régions les plus tristes de cette triste
Libye, à quelques lieues de Dernis, il voulut faire une nouvelle
tentative pour s'engloutir au sein des flots et, au lieu de s'y
précipiter, il y entra comme pour y prendre un bain, et s'avança aussi
loin qu'il put, pendant deux ou trois lieues peut-être. Ses forces
avaient disparu depuis longtemps qu'il nageait encore; enfin, il allait
ou disparaître ou, épuisé, se reposer sur la vague, s'il ne devait pas
périr; mais Dieu voulut qu'il reçût là une punition d'un nouveau genre:
il permit au flot de s'ouvrir, Laquedem descendit sous les eaux, il eut
l'espoir de s'y noyer, il ouvrit la bouche et attendit; bientôt une
douleur insurmontable lui fit oublier tout autre soin que le soin de sa
vie, et il ressaisit le peu de forces qu'il possédait encore pour
échapper à la mort. Fuyant le gouffre avec un effroi qui ressemblait à
de la folie, il retrouva de la vigueur dans ses membres épuisés et il
regagna le rivage avec plus de joie qu'il ne l'avait quitté.