IX

Le Juif errant se précipite du haut d'un rocher.

Voyant avec épouvante que les bêtes féroces le respectaient et

qu'elles-mêmes reconnaissaient en lui la proie marquée du Dieu vengeur,

il ne compta plus que sur lui-même pour en finir avec les horreurs de sa

vie. Il chercha de l'oeil, au travers de la nuit qui était venue et se

faisait noire, une pointe escarpée, surplombant du haut du rivage sur

les eaux profondes. Il en découvrit une et la gravit. Une fois qu'il se

trouva à l'extrémité de ce promontoire élevé, il quitta tous ses

vêtements, et, la tête la première, se lança dans le gouffre. Il y avait

près de cinq cents pieds de distance entre le point d'où il s'était

précipité et celui où il atteignit la mer: il franchit cet espace avec

la rapidité d'une flèche, sans perdre aucunement connaissance, la tête

libre, et n'éprouvant rien autre chose qu'une sensation de fraîcheur

extraordinaire. Les flots s'entr'ouvrirent avec fracas; l'onde rejaillit

en gerbes, et il descendit jusqu'au fond de l'abîme, plus lentement et

avec une fraîcheur moins grande. Il ne faisait aucun mouvement, aucun

geste pour se sauver; les lames le prirent sept ou huit fois et le

jetèrent contre des écueils et sur le pied de la falaise; elles le

reprirent, l'éloignèrent, le balancèrent encore; il avait à la fin perdu

tout empire sur sa raison, et voyant, lorsque par hasard il arrivait à

fleur d'eau, qu'une tempête s'était déchaînée, que les vagues

déferlaient en hurlant sous un ciel sillonné de coups de foudre, il se

crut une fois encore arrivé à l'heure de la délivrance; mais il ne se

reposait pas, et la volonté de Dieu était accomplie. Vingt fois, cent

fois, mille fois saisi et rejeté par les vagues, mille fois brisé contre

les roches, il alla enfin tomber sur le sable d'un rivage uni, et il ne

fut pas plutôt étendu sur cette plage que, redressé subitement, il se

mit en route et remonta sur la falaise. Le pouvoir qui pesait sur sa

volonté lui fit reprendre ses vêtements; après quoi, ruisselant de sang

et d'écume, il marcha encore, il marcha toujours.

[Illustration]

X

Nouvelle tentative.

Il marcha cent jours le long de ces mers sauvages devant lesquelles ne

se creuse aucun port et ne flotte le feuillage d'aucun arbre, réduit

pour apaiser sa faim à se nourrir de racines amères trouvées çà et là

dans les lieux propices, quelquefois même à gratter la mousse des

rochers, et bien heureux lorsqu'il découvrait un maigre coquillage; pour

boisson il n'avait que l'eau des pluies, recueillie sur un morceau

d'étoffe qui lui servait de ceinture et qu'il tordait au-dessus de sa

bouche. Arrivé dans l'une des régions les plus tristes de cette triste

Libye, à quelques lieues de Dernis, il voulut faire une nouvelle

tentative pour s'engloutir au sein des flots et, au lieu de s'y

précipiter, il y entra comme pour y prendre un bain, et s'avança aussi

loin qu'il put, pendant deux ou trois lieues peut-être. Ses forces

avaient disparu depuis longtemps qu'il nageait encore; enfin, il allait

ou disparaître ou, épuisé, se reposer sur la vague, s'il ne devait pas

périr; mais Dieu voulut qu'il reçût là une punition d'un nouveau genre:

il permit au flot de s'ouvrir, Laquedem descendit sous les eaux, il eut

l'espoir de s'y noyer, il ouvrit la bouche et attendit; bientôt une

douleur insurmontable lui fit oublier tout autre soin que le soin de sa

vie, et il ressaisit le peu de forces qu'il possédait encore pour

échapper à la mort. Fuyant le gouffre avec un effroi qui ressemblait à

de la folie, il retrouva de la vigueur dans ses membres épuisés et il

regagna le rivage avec plus de joie qu'il ne l'avait quitté.

Légendes pour les enfants · 第 152 / 156 题