Troisième épreuve de Griselidis.
Après deux aussi terribles épreuves, Gautier eût bien dû se croire sûr
de sa femme et se dispenser de l'affliger davantage. Mais il est des
coeurs soupçonneux que rien ne guérit; qui, lorsqu'une fois ils ont
commencé, ne peuvent plus s'arrêter, et pour lesquels la douleur des
autres est un plaisir délicieux. Non-seulement la marquise paraissait
avoir oublié son double malheur, mais de jour en jour Gautier la
trouvait plus soumise, plus caressante et plus tendre. Et néanmoins il
se proposait de la tourmenter encore.
Sa fille avait douze ans; son fils en avait huit. Il voulut les faire
revenir auprès de lui, et pria la comtesse sa soeur de les lui ramener.
En même temps il fit courir le bruit qu'il allait répudier sa femme pour
en prendre une autre.
Bientôt cette barbare nouvelle parvint aux oreilles de Griselidis. On
lui dit qu'une jeune personne de haute naissance, belle comme une fée,
arrivait pour être marquise de Saluces. Si elle fut consternée d'un
pareil événement, je vous le laisse à penser; cependant elle s'arma de
courage et attendit que celui à qui elle devait obéir voulût donner ses
ordres. Il la fit venir, et, en présence de quelques-uns de ses barons,
il lui parla ainsi:
«Griselidis, depuis plus de douze ans que nous habitons ensemble, je me
suis plu à t'avoir pour compagne, parce que je considérais ta vertu plus
que ta naissance; mais il me faut un héritier: mes vassaux l'exigent, et
Rome permet que je prenne une autre épouse. Elle arrive dans quelques
jours. Ainsi prépare-toi à te retirer; emporte ton douaire et rappelle
tout ton courage.
--Monseigneur, lui répondit Griselidis, je n'ignore pas que la fille du
pauvre Janicola n'était pas faite pour devenir votre épouse; et, dans ce
palais dont vous m'avez rendue la dame, je prends Dieu à témoin de ce
que tous les jours, en le remerciant de cet honneur, je m'en
reconnaissais indigne. Je laisse sans regret, puisque telle est votre
volonté, les lieux où j'ai demeuré avec tant de plaisir, et je m'en
retourne mourir dans la cabane qui me vit naître. Là, je pourrai rendre
encore à mon vieux père des soins que j'étais forcée, malgré moi, de
laisser à des mains étrangères. Quant au douaire dont vous me parlez,
vous savez, sire, qu'avec un coeur chaste je ne pus vous apporter que
pauvreté, respect et amour. Tous les habillements dont je suis vêtue, je
vous les dois; ils sont à vous. Permettez que je les quitte et que je
reprenne les miens que j'ai conservés. Voici l'anneau que vous m'avez
donné en me prenant pour femme. Je sortis pauvre de chez mon père; j'y
rentrerai pauvre, et ne veux y porter que l'honneur d'être
l'irréprochable veuve d'un tel époux.»