Seconde épreuve de Griselidis.
Quatre années se passèrent ainsi, au bout desquelles elle mit au monde
un enfant mâle qui acheva de combler le bonheur du père et la joie des
sujets. Elle le nourrit de son lait comme l'autre. Mais, quand ce fils
bien-aimé eut deux ans, le marquis voulut le faire servir à encore
éprouver la patience de Griselidis, à laquelle il vint tenir à peu près
les discours qu'il lui avait tenus autrefois au sujet de sa fille.
Quelle mortelle douleur dut ressentir en ce moment cette femme
incomparable, quand, se rappelant qu'elle avait déjà perdu sa fille,
elle vit qu'on allait faire mourir encore ce fils, son unique espérance
et le seul enfant qu'elle croyait lui rester! Quelle est, je ne dis pas
la mère tendre, mais même l'étrangère qui, à une telle sentence, eût pu
retenir ses larmes et ses cris? Reines, princesses, marquises, femmes de
tous les états, écoutez la réponse de celle-ci à son seigneur, et
profitez de l'exemple.
«Cher sire, dit-elle, je vous l'ai juré autrefois et je vous le jure
encore: je ne voudrai jamais que ce que vous voudrez. Quand, en entrant
dans votre palais, je quittai mes pauvres habits, je me défis en même
temps de ma propre volonté pour ne plus connaître que la vôtre. Que ne
m'est-il possible de la deviner avant qu'elle s'explique? vous verriez
vos moindres désirs prévenus et accomplis. Ordonnez de moi maintenant
tout ce qu'il vous plaira. Si vous voulez que je meure, j'y consens; car
la mort n'est rien auprès du malheur de vous déplaire.»
Gautier était de plus en plus étonné. Un autre qui eût moins connu
Griselidis eût pu croire que tant de fermeté d'âme n'était
qu'insensibilité; mais lui qui, pendant qu'elle nourrissait ses enfants,
avait été mille fois témoin de sa tendresse pour eux, il ne pouvait
attribuer son courage qu'à l'amour dévoué qu'elle avait pour lui. Il
envoya, comme la première fois, son sergent fidèle prendre l'enfant, et
le fit porter à Boulogne, ou il fut élevé avec sa petite soeur.