IX

Admirable patience de Griselidis.

Le marquis fut tellement ému qu'il ne put retenir ses larmes et qu'il

fut obligé de sortir pour les cacher. Griselidis quitta ses beaux

vêtements, ses joyaux, ses ornements de tête: elle reprit ses habits

rustiques et se rendit à son village, accompagnée d'une foule de barons,

de chevaliers et de dames qui fondaient en larmes et regrettaient tant

de vertus. Elle seule ne pleurait point. Elle marchait silencieuse, les

yeux baissés.

On arriva ainsi chez Janicola, qui ne parut point étonné. De tout temps

ce mariage lui avait paru suspect, et il s'était toujours douté de ce

qui devait arriver. Le vieillard embrassa tendrement sa fille, et, sans

témoigner ni courroux ni douleur, il remercia les dames et les

chevaliers qui l'avaient accompagnée, et les exhorta à bien aimer leur

seigneur et à le servir loyalement. Imaginez quel chagrin ressentait

intérieurement le bon Janicola quand il songeait que sa fille, après un

si long temps de plaisir et d'abondance, allait, le reste de sa vie,

manquer de tout. Quant à Griselidis, elle ne semblait pas y penser, et

c'était elle qui ranimait le courage de son père.

X

Griselidis reçoit la récompense de ses vertus.

Cependant le comte et la comtesse d'Empêche, suivis d'un grand nombre de

chevaliers et de dames, allaient arriver avec les deux enfants. Déjà ils

n'étaient plus qu'à une journée de Saluces. Le marquis, pour consommer

la dernière épreuve, envoya chercher Griselidis, qui vint aussitôt à

pied et en habit de paysanne. «Fille de Janicola, lui dit-il, demain

arrive ma nouvelle épouse, et, comme personne dans mon palais ne connaît

aussi bien que toi ce qui peut me plaire, et que je souhaite la bien

recevoir, ainsi que mon frère, ma soeur et toute la chevalerie qui les

accompagne, j'ai voulu te charger des soins de l'hospitalité qui les

attend.

--Sire, répondit-elle, je vous ai de telles obligations que, tant que

Dieu me laissera des jours, je me ferai un devoir d'exécuter ce qui

pourra vous faire plaisir.»

Elle alla aussitôt donner des ordres aux officiers et aux domestiques.

Elle-même aida aux divers travaux et prépara la chambre nuptiale, ainsi

que le lit destiné à celle dont l'arrivée l'avait fait chasser. Quand la

jeune personne parut, loin de laisser échapper à sa vue quelque signe

d'émotion, loin de rougir des haillons sous lesquels elle se montrait à

ses yeux, elle alla au-devant d'elle, la salua respectueusement et la

conduisit dans son appartement. Par un instinct secret dont elle ne

devinait pas la raison, elle se plaisait dans la compagnie des deux

enfants; elle ne pouvait se lasser de les regarder et louait sans cesse

leur beauté.

L'heure du festin arrivée, lorsque tout le monde fut à table, le marquis

la fit venir, et lui montrant la jeune fille, qui était vêtue avec une

éblouissante richesse, il lui demanda ce qu'elle en pensait.

«Monseigneur, répondit-elle, vous ne pouviez la choisir plus belle et

plus aimable, et, si Dieu exauce les prières que je ferai tous les jours

pour vous deux, vous serez heureux ensemble. Mais, de grâce, sire,

épargnez-lui les douloureuses blessures qui ont ensanglanté mon coeur.

Plus jeune et plus délicatement élevée, elle ne saurait peut-être pas y

résister; elle en mourrait.»

A ces mots, des larmes s'échappèrent des yeux du marquis. Il ne put

dissimuler davantage, et, admirant cette douceur inaltérable et cette

vertu que rien n'avait pu lasser, il s'écria: «Griselidis, ma chère

Griselidis, c'en est trop. J'ai fait, pour éprouver ton amour, plus que

jamais homme sous le ciel n'a osé imaginer, et je n'ai trouvé en toi

qu'obéissance, tendresse, fidélité.»

Alors il s'approcha de Griselidis qui, modestement humiliée de ces

louanges, avait baissé la tête. Il la serra dans ses bras et, l'arrosant

de ses larmes, il ajouta en présence de cette nombreuse assemblée:

«Femme incomparable, oui, toi seule au monde tu es digne d'être mon

épouse, et tu seras ma femme chérie à jamais. Tu m'as cru le bourreau de

tes enfants. Ils vivent, ma soeur nous les ramène; ce sont eux.

Regarde-les; c'est ta fille, c'est ton fils. Et vous, mes enfants, venez

vous jeter aux genoux de votre mère.»

[Illustration]

Griselidis ne put supporter tant de joie à la fois. Elle tomba sans

connaissance. Quand les secours qu'on lui prodigua lui eurent fait

reprendre ses sens, elle prit les deux enfants, les couvrit de baisers

et de larmes et les tint longtemps serrés sur son coeur. On eut de la

peine à les lui arracher. Tout le monde pleurait dans l'assemblée; on

n'entendait que des cris de joie et d'admiration, et cette fête, ce

festin qu'avait préparé l'amour du marquis, devint un triomphe pour

Griselidis.

Gautier fit venir au palais de Saluces le vieux Janicola, qu'il n'avait

paru négliger que pour éprouver sa femme et qu'il honora le reste de sa

vie.

Les deux époux vécurent encore vingt ans, dans l'union et la concorde la

plus parfaite. Ils marièrent leurs enfants, dont ils virent les

héritiers; et, après eux, leur fils hérita du marquisat, à la grande

joie de leurs sujets.

La patience chez les femmes

A quelque chose de divin;

C'est une tendre fleur qui fleurit dans les âmes

Et, plus blanche que lis, que muguet et jasmin,

S'épanouit en fraîcheur angélique;

Mais quelle est celle qui se pique

D'imiter Griselidis?

Sans doute les essais de Gauthier sont hardis.

Et peut-être que trop il a tourmenté celle

Qu'il aimait au fond de son coeur;

Mais qui se fût conduite en épouse fidèle,

Comme Griselidis avecque son seigneur?

Légendes pour les enfants · 第 142 / 156 题