VI

Constance de Griselidis.

Tant de modération et de douceur étonnèrent le marquis. Il se retira

avec l'apparence d'une grande tristesse; mais, au fond du coeur, il

était plein d'amour et d'admiration pour sa femme. Quand il fut seul, il

appela un vieux serviteur attaché à lui depuis trente ans, auquel il

expliqua son projet et qu'il envoya ensuite chez la marquise. «Madame,

dit le serviteur, daignez me pardonner la triste mission dont je suis

chargé; mais monseigneur demande votre fille.»

A ces mots Griselidis, se rappelant le discours que lui avait tenu le

marquis, crut que Gautier envoyait prendre sa fille pour la faire

mourir. Elle étouffa néanmoins sa douleur, retint ses larmes, et, sans

faire la moindre plainte ni même pousser un soupir, alla prendre

l'enfant dans son berceau, la regarda longtemps avec tendresse; puis,

lui ayant fait le signe de la croix sur le front et la baisant pour la

dernière fois, elle la livra au sergent.

[Illustration]

Celui-ci vint raconter à son maître l'exemple de courage et de

soumission dont il venait d'être témoin. Le marquis ne pouvait se lasser

d'admirer la vertu de sa femme; mais lorsqu'il vit pleurer dans ses bras

cette belle enfant, son coeur fut ému et peu s'en fallut qu'il ne

renonçât à sa cruelle épreuve. Cependant il se remit et commanda au

vieux serviteur d'aller à Boulogne porter secrètement sa fille chez la

comtesse d'Empêche, sa soeur, en la priant de la faire élever sous ses

yeux, mais de façon à ce que personne au monde, pas même le comte son

mari, ne pût avoir connaissance de ce mystère. Le serviteur exécuta

fidèlement sa commission. La comtesse se chargea de l'enfant et la fit

élever en secret, comme le lui recommandait son frère.

Depuis cette séparation, le marquis vécut avec sa femme comme

auparavant. Souvent il lui arrivait d'observer son visage, et de

chercher à lire dans ses yeux, pour voir s'il y démêlerait quelque signe

de ressentiment ou de douleur. Mais il eut beau examiner, elle lui

témoigna toujours le même amour et le même respect. Jamais elle ne

montra l'apparence de la tristesse et, ni devant lui ni même en son

absence, ne prononça une seule fois le nom de sa fille.

Légendes pour les enfants · 第 139 / 156 题