Comment un des chevaliers de l'empereur mit un fer de lance dans la
cuisse de Robert.
Quand la journée fut passée et la bataille gagnée, chacun s'en retourna
à son hôtel, et Robert voulut aller vers la fontaine du verger pour
quitter ses armes, comme il avait déjà fait deux fois; mais les
chevaliers qui s'étaient remis en embuscade dans le bois sortirent tous
ensemble, disant: «Seigneur chevalier, parlez-nous, s'il vous plaît. Qui
êtes-vous? et de quel pays, de quelle contrée?»
Quand Robert les ouit parler, il fut tout ébahi, et se mit à piquer son
cheval, à courir et à fuir, afin de n'être pas connu; et il fit tant
qu'il échappa à ces chevaliers, et que nul ne put savoir ce qu'il
devint, hors un, lequel le suivit de fort près, tenant une grande lance
en main, de laquelle il le frappa à la cuisse; et le fer y resta.
Toutefois Robert disparut, et, arrivé à la fontaine, quitta ses armes et
les mit sur son cheval. Tout disparut, et il ne sut ce qu'était devenu
le cheval avec les armes; mais il demeura blessé de la lance, dont il
sentait grande douleur. Il tira lui-même le fer de la cuisse et le cacha
entre deux pierres de la fontaine. Il ne savait où aller pour panser sa
plaie, de peur d'être reconnu; il la pansa lui-même, prenant de l'herbe
et la plaçant dessus, après quoi il ramassa de la mousse et en fit un
bandage, afin que l'air n'entrât point dans la plaie. La fille de
l'empereur, qui était à la fenêtre, voyant tout cela, n'eut garde de n'y
pas faire attention, et elle commença aussi à aimer Robert.
Cependant personne ne savait qui était le chevalier aux armes blanches.
Quand Robert eut pansé sa plaie, il vint à la cour pour avoir à souper;
mais il clochait fort pour le coup qu'il avait reçu, et cela paraissait,
quelque soin qu'il eût de clocher le moins possible. Bientôt après
arriva le chevalier qui avait blessé Robert, lequel raconta à l'empereur
comment le chevalier lui avait échappé et comment il l'avait blessé. Il
dit: «Je crois que ce n'est qu'un esprit et qu'il n'a pas de corps, car
il n'a dit mot et ne m'a pas voulu répondre. En tout cas, je prie Dieu
qu'il se rétablisse, car il était fort blessé. Mais, sire, voici ce que
vous ferez si vous me voulez croire, et si vous voulez savoir qui est le
chevalier aux armes blanches: c'est que vous fassiez crier par toutes
les villes, cités et châteaux, que, s'il y a un chevalier qui ait armes
blanches et cheval blanc, ce chevalier doit venir vers vous et apporter
le fer de la lance dont il a été blessé à la cuisse et montrer sa plaie.
Promettez-lui votre fille pour femme, et, après vous, la moitié de votre
empire.»
Quand l'empereur entendit ainsi parler le chevalier, il fut joyeux et
dit qu'il avait sagement parlé; et aussitôt il fit publier par tout son
empire ce que ce chevalier avait conseillé.