XXVI

Comment le sénéchal se mit un fer dans la cuisse pour avoir la fille de

l'empereur.

Les criées faites et publiées vinrent à la connaissance du traître

sénéchal, qui aimait tant la fille de l'empereur, et qui ne pouvait

l'avoir, à cause de sa trop grande outrecuidance. Après qu'il eut ainsi

entendu les criées, il s'avisa d'une fort grande malice qui lui tourna

depuis à déshonneur. Il fit chercher un cheval blanc, une lance et des

armes blanches, et se mit un fer de lance dans la cuisse avec grande

douleur et angoisse. Mais pour parvenir à être empereur il endura

patiemment ce mal, et aussi pour avoir celle qu'il aimait. Hélas, c'est

mal fait à ceux qui veulent maintenir pendant toute leur vie leurs

folles amours! car, à la fin, douleur et honte en viennent.

Après cela, le sénéchal fit armer tous ses gens pour l'accompagner, et

il arriva à Rome en grand triomphe. Il était bel homme, grand et

puissant; mais il était si fier et si orgueilleux, qu'il n'avait pas son

pareil au monde.

Aussitôt entré dans Rome, il se montra à l'empereur, en lui disant: «Je

suis celui qui vous a si vaillamment trois fois secouru et qui a fait

mourir tant de gens pour l'amour de vous.»

L'empereur, qui ne pensait pas à la trahison, répondit: «Vous êtes un

bon et hardi chevalier; mais j'eusse bien parié le contraire, car on

vous tient pour un couard.»

Le sénéchal dit avec colère: «Sire, ne vous en étonnez pas, car je n'ai

pas le coeur si lâche qu'on croit.»

Et, disant ces mots, il tenait un fer de lance qu'il montra à

l'empereur, puis il découvrit sa plaie à la cuisse. Le chevalier qui

avait blessé Robert était là présent; quand il vit le fer du sénéchal,

il se mit à sourire, car il voyait bien que ce n'était pas le fer de sa

lance. Toutefois, de peur d'engager une querelle, il ne dit mot.

Légendes pour les enfants · 第 82 / 156 题