Comment le sénéchal se mit un fer dans la cuisse pour avoir la fille de
l'empereur.
Les criées faites et publiées vinrent à la connaissance du traître
sénéchal, qui aimait tant la fille de l'empereur, et qui ne pouvait
l'avoir, à cause de sa trop grande outrecuidance. Après qu'il eut ainsi
entendu les criées, il s'avisa d'une fort grande malice qui lui tourna
depuis à déshonneur. Il fit chercher un cheval blanc, une lance et des
armes blanches, et se mit un fer de lance dans la cuisse avec grande
douleur et angoisse. Mais pour parvenir à être empereur il endura
patiemment ce mal, et aussi pour avoir celle qu'il aimait. Hélas, c'est
mal fait à ceux qui veulent maintenir pendant toute leur vie leurs
folles amours! car, à la fin, douleur et honte en viennent.
Après cela, le sénéchal fit armer tous ses gens pour l'accompagner, et
il arriva à Rome en grand triomphe. Il était bel homme, grand et
puissant; mais il était si fier et si orgueilleux, qu'il n'avait pas son
pareil au monde.
Aussitôt entré dans Rome, il se montra à l'empereur, en lui disant: «Je
suis celui qui vous a si vaillamment trois fois secouru et qui a fait
mourir tant de gens pour l'amour de vous.»
L'empereur, qui ne pensait pas à la trahison, répondit: «Vous êtes un
bon et hardi chevalier; mais j'eusse bien parié le contraire, car on
vous tient pour un couard.»
Le sénéchal dit avec colère: «Sire, ne vous en étonnez pas, car je n'ai
pas le coeur si lâche qu'on croit.»
Et, disant ces mots, il tenait un fer de lance qu'il montra à
l'empereur, puis il découvrit sa plaie à la cuisse. Le chevalier qui
avait blessé Robert était là présent; quand il vit le fer du sénéchal,
il se mit à sourire, car il voyait bien que ce n'était pas le fer de sa
lance. Toutefois, de peur d'engager une querelle, il ne dit mot.