Comment, après que Robert eut défait les Sarrasins, il retourna à la
fontaine.
Lorsque le champ et l'honneur de la bataille furent ainsi demeurés à
l'empereur aidé de Robert, celui-ci retourna tout armé sur son cheval à
la fontaine et se désarma; puis il mit ses armes sur le cheval, qui
aussitôt s'évanouit. La fille de l'empereur, qui voyait cela, en était
fort étonnée; elle l'eût volontiers dit; mais, vous le savez, elle ne
pouvait prononcer mot, et jamais n'avait parlé.
Robert avait le visage tout égratigné des coups qu'il avait reçus en la
bataille; mais il n'en avait pas rapporté d'autre mal.
L'empereur, tout joyeux, remercia Dieu de ce qu'il lui avait donné la
victoire et retourna en son palais. Quand ce fut l'heure de souper,
Robert se présenta à l'empereur, ainsi qu'il en avait l'habitude,
contrefaisant le fou et le muet. L'empereur, qui regardait volontiers
Robert, vit qu'il était blessé et crut que c'était là l'ouvrage de ses
serviteurs. Aussi, dit-il en colère: «Il y a ici de mauvaises gens; car,
tandis que nous étions à la guerre, on a battu ce pauvre homme, et c'est
un grand péché, puisqu'il ne fait de mal à personne et ne dit du mal de
personne, étant aussi débonnaire et d'aussi bon commerce que cela se
peut.»
Un chevalier répondit: «Oui, seigneur, tandis que nous étions à la
bataille, les gens qui sont restés ici lui ont fait ces blessures.»
L'empereur défendit à tous ses gens de le toucher.
Après quoi il interrogea tous ses chevaliers pour savoir s'ils
connaissaient celui par lequel ils avaient été secourus, et sans lequel
ils étaient perdus. «Je ne sais, dirent-ils, qui il peut être, mais sans
lui nous étions tous déshonorés. C'est le plus vaillant et hardi
chevalier que jamais on ait vu. Quel qu'il soit, il y a en lui grande
vaillance.»
En entendant ce langage, la fille de l'empereur s'approcha de son père
et lui fit des signes pour expliquer que c'était par Robert qu'ils
avaient eu la victoire. L'empereur n'entendait pas le langage de sa
fille. Il fit venir sa maîtresse devant lui, pour savoir ce qu'elle
voulait dire. La maîtresse entendit ce que la princesse disait et le fit
comprendre à l'empereur en cette sorte: «Votre fille veut dire que ce
fou a tant fait, que sans lui vous eussiez été vaincu et eussiez perdu
la bataille; que c'est par lui que vous avez eu gain de cause contre vos
ennemis, et qu'il a combattu de façon à gagner la victoire.»
L'empereur se prit à rire et se moqua de ce que la maîtresse disait; et
de cela il se courrouça et lui dit: «Vous devriez bien lui enseigner à
se bien conduire; vous me la gâtez, et il vous en cuira si vous n'y
prenez garde. Ce serait grand abus de penser que ce fou, qui est un vrai
innocent [36], se fût comporté ainsi en homme de coeur et de sens, vu
qu'il n'a ni force ni pouvoir.»
[Note 36: Une âme simple.]
Quand la jeune fille eut ainsi entendu parler son père, elle se retira,
quoiqu'elle sût bien comment la chose était arrivée. La maîtresse la
suivit, à cause de la grande peur que les paroles de l'empereur lui
causaient. Rien ne fut donc connu jusqu'à ce que le sénéchal, ayant
rassemblé des forces plus considérables, vint derechef assiéger Rome.
Et, de fait, il eût écrasé les Romains sans le chevalier qui les avait
secourus autrefois, et qui vint encore les secourir par le commandement
de l'ange. Il se comporta si vaillamment qu'il battit tous les
Sarrasins. Il n'y avait homme si hardi qui osât l'attendre. Tous ses
ennemis, il les menait devant lui comme un loup fait un troupeau de
brebis. Tout le monde en était ébahi, car il frappait sur cette canaille
comme le boucher sur la chair de boucherie, et nul n'échappait. Chacun
des gens de l'empereur prenait garde à ce chevalier; mais, quand la
bataille fut finie, nul ne put dire ce que ce chevalier devint, hormis
la fille de l'empereur, qui vit Robert s'armer et se désarmer comme la
première fois; mais elle garda le secret.