Comment Robert prit congé de l'ermite et s'en retourna à Rome faire sa
pénitence.
Robert quitta donc l'ermite. Il arriva à Rome, et, étant arrivé, il se
prit à cheminer par la ville, contrefaisant le fou; mais il ne chemina
guère sans attirer à lui plusieurs petits enfants qui croyaient qu'il
était fou, et tous ensemble allaient courant après lui avec des cris
moqueurs et lui jetant de vieux souliers. Les gens de Rome qui le
voyaient le raillaient et criaient comme les enfants.
Quand il eut un peu demeuré dans la cité de Rome, il arriva un jour
qu'il se trouva près de la maison de l'empereur. La porte s'étant
ouverte, il entra et se promena par la salle; tantôt il allait fort,
tantôt il allait doucement; puis il courait et ensuite s'arrêtait tout
coi: car il ne demeurait guère en un lieu. L'empereur, qui était là, y
prit garde, et dit à un de ses écuyers, en parlant de Robert: «Voyez le
plus bel écuyer que j'aie jamais vu; car il a beau corps et de bonne
forme; faites-lui donner à manger; appelez-le et faites-le bien servir.»
[Illustration]
L'empereur l'appela; mais Robert ne répondit mot: on le fit asseoir à la
table; il ne voulut ni boire ni manger, quoiqu'on lui présentât de
grands plats. Tous ceux qui étaient présents s'émerveillaient de ce
qu'il faisait si mauvaise chère et ne voulait rien manger à si bonne
table. L'empereur avisa un chien qui était sous la table et lui jeta un
os, que celui-ci se prit à ronger aussitôt. Quand Robert vit le chien
tenir l'os, incontinent il sortit de la place à laquelle il était assis,
et, courant après lui, fit tant qu'il le lui ôta. Le chien voulut se
revancher. Là vous eussiez eu beaucoup de plaisir; car Robert et le
chien tiraient chacun par un côté, et Robert était couché par terre,
mangeant à un bout, et le chien à l'autre.
Il ne faut pas demander si l'empereur et tous ceux qui étaient là
présents étaient aises de voir la conduite de Robert envers le chien.
Toutefois Robert fit tant qu'il lui ôta l'os et commença à manger, car
il avait grand'faim, étant à jeun depuis longtemps. L'empereur, qui
regardait toutes ces choses, jeta à un autre chien un pain entier; mais
aussitôt Robert le lui ôta, le rompit, en donna au chien, comme cela
était juste, et mangea. L'empereur commença à rire quand il vit cela,
puis il dit à ses gens: «Nous avons ici le fou le plus singulier et le
plus vaillant que j'aie vu de ma vie. Je crois qu'il ne prend ni ne
mange rien que par le moyen des chiens.»
Et afin que Robert pût manger son soûl, tous ceux de la maison de
l'empereur donnaient à manger en grande abondance aux chiens. Quand
Robert eut bien mangé, il commença à se promener par la salle, tenant
son bâton en sa main, et frappant contre les bancs et les murailles
comme s'il eût été fou. Et en se promenant par la salle, il trouva une
porte qui donnait sur un beau verger, où il y avait une fontaine.
Robert, qui avait très-grande soif, y but tant qu'il fut rassasié.
Quand la nuit s'approcha, Robert se tint auprès d'un chien, et il le
suivait, quelque part qu'il allât. Le chien, qui avait coutume de
coucher sous un degré, y retourna coucher. Robert, qui ne savait où il
devait reposer, s'en fut coucher auprès du chien pour dormir cette nuit.
L'empereur, qui regardait tout, eut pitié de Robert et commanda de lui
apporter un lit et qu'il fût couché bien droit. Alors deux serviteurs
apportèrent un lit; mais Robert ne voulut pas que le lit demeurât; il
fit signe qu'on le remportât, aimant mieux coucher sur la terre que sur
le lit qui était mou. Et il fit signe à ceux qui étaient là de s'en
retourner. L'empereur s'en étonna grandement, et derechef commanda qu'on
apportât du foin à grande foison pour mettre sous Robert qui, étant las
et rompu, se coucha pour dormir et se reposer.
Pensez et considérez quelle vertu de patience il y avait en Robert: car
celui qui auparavant avait accoutumé de coucher en un lit mol, bien
encourtiné de belles toiles fines, dans une chambre bien parée et
tapissée, de boire d'excellents vins et des breuvages délicats, mangeant
viande exquise, comme il appartenait à sa condition, était si changé de
manières qu'il lui fallait boire et manger, se coucher et se lever avec
les chiens. Chacun avait l'habitude de l'appeler Monseigneur et de lui
faire honneur comme à l'homme le plus craint qui fût sur la terre.
Maintenant chacun l'appelle fou et se moque de lui et le méprise. Hélas!
quelle douleur pouvait avoir Robert quand il était contraint de souffrir
et d'endurer de telles choses. Mais un homme patient peut supporter tout
sans injure ni honte: car qui est rempli de vertu ne peut être déçu.
C'est un mérite à l'homme de prendre en patience les injustices et les
outrages dont on l'accable à tort en ce monde; car en l'autre il obtient
la grâce et l'amour de Dieu, et bien souvent par là croissent en lui
vertus, honneurs et richesses.
Robert vécut longtemps en cet état; et le chien, qui connaissait que
pour l'amour de Robert on lui donnait à manger plus que de coutume, se
prit à l'aimer très-fort, et à toute heure du jour lui faisait fête et
caresse.