XX

Comment Robert prit congé de l'ermite et s'en retourna à Rome faire sa

pénitence.

Robert quitta donc l'ermite. Il arriva à Rome, et, étant arrivé, il se

prit à cheminer par la ville, contrefaisant le fou; mais il ne chemina

guère sans attirer à lui plusieurs petits enfants qui croyaient qu'il

était fou, et tous ensemble allaient courant après lui avec des cris

moqueurs et lui jetant de vieux souliers. Les gens de Rome qui le

voyaient le raillaient et criaient comme les enfants.

Quand il eut un peu demeuré dans la cité de Rome, il arriva un jour

qu'il se trouva près de la maison de l'empereur. La porte s'étant

ouverte, il entra et se promena par la salle; tantôt il allait fort,

tantôt il allait doucement; puis il courait et ensuite s'arrêtait tout

coi: car il ne demeurait guère en un lieu. L'empereur, qui était là, y

prit garde, et dit à un de ses écuyers, en parlant de Robert: «Voyez le

plus bel écuyer que j'aie jamais vu; car il a beau corps et de bonne

forme; faites-lui donner à manger; appelez-le et faites-le bien servir.»

[Illustration]

L'empereur l'appela; mais Robert ne répondit mot: on le fit asseoir à la

table; il ne voulut ni boire ni manger, quoiqu'on lui présentât de

grands plats. Tous ceux qui étaient présents s'émerveillaient de ce

qu'il faisait si mauvaise chère et ne voulait rien manger à si bonne

table. L'empereur avisa un chien qui était sous la table et lui jeta un

os, que celui-ci se prit à ronger aussitôt. Quand Robert vit le chien

tenir l'os, incontinent il sortit de la place à laquelle il était assis,

et, courant après lui, fit tant qu'il le lui ôta. Le chien voulut se

revancher. Là vous eussiez eu beaucoup de plaisir; car Robert et le

chien tiraient chacun par un côté, et Robert était couché par terre,

mangeant à un bout, et le chien à l'autre.

Il ne faut pas demander si l'empereur et tous ceux qui étaient là

présents étaient aises de voir la conduite de Robert envers le chien.

Toutefois Robert fit tant qu'il lui ôta l'os et commença à manger, car

il avait grand'faim, étant à jeun depuis longtemps. L'empereur, qui

regardait toutes ces choses, jeta à un autre chien un pain entier; mais

aussitôt Robert le lui ôta, le rompit, en donna au chien, comme cela

était juste, et mangea. L'empereur commença à rire quand il vit cela,

puis il dit à ses gens: «Nous avons ici le fou le plus singulier et le

plus vaillant que j'aie vu de ma vie. Je crois qu'il ne prend ni ne

mange rien que par le moyen des chiens.»

Et afin que Robert pût manger son soûl, tous ceux de la maison de

l'empereur donnaient à manger en grande abondance aux chiens. Quand

Robert eut bien mangé, il commença à se promener par la salle, tenant

son bâton en sa main, et frappant contre les bancs et les murailles

comme s'il eût été fou. Et en se promenant par la salle, il trouva une

porte qui donnait sur un beau verger, où il y avait une fontaine.

Robert, qui avait très-grande soif, y but tant qu'il fut rassasié.

Quand la nuit s'approcha, Robert se tint auprès d'un chien, et il le

suivait, quelque part qu'il allât. Le chien, qui avait coutume de

coucher sous un degré, y retourna coucher. Robert, qui ne savait où il

devait reposer, s'en fut coucher auprès du chien pour dormir cette nuit.

L'empereur, qui regardait tout, eut pitié de Robert et commanda de lui

apporter un lit et qu'il fût couché bien droit. Alors deux serviteurs

apportèrent un lit; mais Robert ne voulut pas que le lit demeurât; il

fit signe qu'on le remportât, aimant mieux coucher sur la terre que sur

le lit qui était mou. Et il fit signe à ceux qui étaient là de s'en

retourner. L'empereur s'en étonna grandement, et derechef commanda qu'on

apportât du foin à grande foison pour mettre sous Robert qui, étant las

et rompu, se coucha pour dormir et se reposer.

Pensez et considérez quelle vertu de patience il y avait en Robert: car

celui qui auparavant avait accoutumé de coucher en un lit mol, bien

encourtiné de belles toiles fines, dans une chambre bien parée et

tapissée, de boire d'excellents vins et des breuvages délicats, mangeant

viande exquise, comme il appartenait à sa condition, était si changé de

manières qu'il lui fallait boire et manger, se coucher et se lever avec

les chiens. Chacun avait l'habitude de l'appeler Monseigneur et de lui

faire honneur comme à l'homme le plus craint qui fût sur la terre.

Maintenant chacun l'appelle fou et se moque de lui et le méprise. Hélas!

quelle douleur pouvait avoir Robert quand il était contraint de souffrir

et d'endurer de telles choses. Mais un homme patient peut supporter tout

sans injure ni honte: car qui est rempli de vertu ne peut être déçu.

C'est un mérite à l'homme de prendre en patience les injustices et les

outrages dont on l'accable à tort en ce monde; car en l'autre il obtient

la grâce et l'amour de Dieu, et bien souvent par là croissent en lui

vertus, honneurs et richesses.

Robert vécut longtemps en cet état; et le chien, qui connaissait que

pour l'amour de Robert on lui donnait à manger plus que de coutume, se

prit à l'aimer très-fort, et à toute heure du jour lui faisait fête et

caresse.

Légendes pour les enfants · 第 76 / 156 题