Comment l'ange de Dieu annonça à l'ermite la pénitence qu'il devait
donner à Robert le Diable.
Tout aussitôt qu'il fut endormi par la volonté de Dieu, il songea, et il
crut entendre un ange qui était envoyé de Dieu et lui disait: «Homme,
Dieu te demande par moi si Robert veut avoir et obtenir pardon de ses
péchés. S'il le veut, il faut qu'il contrefasse le fou et le muet et
qu'il ne mange que ce qu'il pourra ôter aux chiens; il faut qu'il reste
en cet état, sans parler ni manger, tant qu'il plaira à Dieu de l'y
maintenir, et jusqu'à ce qu'il ait fait pénitence de ses péchés.»
Alors l'ermite s'éveilla tout effrayé et pensa longuement sur son songe.
Quand il eut beaucoup pensé, il commença à louer et à remercier Dieu de
ce qu'il avait pris pitié de son pécheur, puis il se mit en oraison en
attendant le jour. Et quand le jour fut venu, il fut ému d'ardent amour
envers Robert, l'appela et lui dit: «Mon ami, venez vers moi.» Et
incontinent Robert s'approcha du saint ermite en grande contrition et
avec repentir de tous ses péchés; il les confessa encore et l'ermite lui
dit: «Mon fils, j'ai pensé à la pénitence qu'il vous convient de faire
et d'accomplir, afin que vous puissiez obtenir grâce et pardon de tous
les péchés que vous avez faits. Vous contreferez le fou et ne mangerez
rien, sinon ce que vous pourrez ôter aux chiens quand on leur aura donné
à manger. Et vous vous garderez de parler et resterez muet. Ainsi a été
ordonnée à moi par Dieu votre pénitence. Vous ne ferez nul mal à
personne qui soit au monde; et vous resterez en cet état jusqu'à ce
qu'il plaise à Dieu de vous faire savoir que vous avez fait assez
pénitence. Et je vous recommande et vous enjoins de faire et d'accomplir
expressément ces choses; car, quand vous aurez fait votre pénitence, il
vous sera mandé de par Dieu que vous cessiez.»
Quand Robert eut entendu ces mots, il fut fort joyeux et remercia Dieu
de ce qu'il était quitte et absous pour si peu. Alors il prit congé de
l'ermite et s'en alla en grande humilité et dévotion, commençant son
âpre punition. Il lui semblait qu'elle était trop petite et de peu
d'importance, vu les grands péchés qu'il avait commis du temps de sa
jeunesse. Dieu montra alors un beau miracle et sa grande bonté, quand,
par sa grande miséricorde, un homme plus orgueilleux qu'un paon, plus
félon qu'un tigre, plus rempli de tous maux et péchés que nul homme ne
fut jamais, devint innocent, humble, gracieux, doux et bénin comme un
agneau. Tout s'était changé de mal en bien.