XXI

Geneviève dans la forêt avec Bénoni.

Laissons le comte chercher des consolations dans l'oubli, et allons vers

Geneviève, dans le bois où nous l'avons laissée. Aussitôt que les

serviteurs l'eurent abandonnée, ses premiers pas la conduisirent sur le

bord de la rivière[19] qui passait près du château. Ce fut là qu'elle

prit la bague que Sifroy lui avait mise au doigt avant son départ, et

qu'elle la jeta dans le courant des flots, disant qu'elle ne voulait

plus voir cette marque d'une union qui lui avait causé tant de malheurs.

[Note 19: La légende veut sans doute parler ici de la Moselle.]

Deux jours s'écoulèrent dans ces extrémités, sans que rien vînt consoler

sa douleur. Le jour ne semblait luire que pour lui montrer l'horreur du

lieu où elle était; la nuit remplissait son esprit de sombres et noires

pensées et ses yeux de ténèbres. Le soin de Bénoni augmentait de

beaucoup ses craintes, et elle était bien triste de voir qu'il avait

déjà couché deux nuits au pied d'un chêne, sans autre lit que l'herbe,

sans autre abri qu'un peu de ramée.

Celui qui se rappellera que Geneviève était une princesse élevée parmi

les délices d'une cour n'aura point de peine à s'imaginer ses ennuis.

N'était-ce pas un spectacle bien digne de compassion, que de voir la

femme d'un puissant palatin dans le manque même des choses dont les plus

malheureux des malheureux ne sont pas privés? que de voir son palais

changé en une horrible solitude? sa chambre en un taillis plein

d'épines, ses courtisans en bêtes farouches, sa musique en hurlements de

loups, ses viandes délicates en racines amères, son repos en

perpétuelles inquiétudes, sa joie en larmes perpétuelles? Qui eût pu

entendre, sans en avoir le coeur brisé, toutes les plaintes qu'elle

confiait aux échos de ce bois? on eût dit que les arbres gémissaient

avec elle, que les vents grondaient en courroux, et que tous les oiseaux

avaient oublié leurs doux ramages pour pleurer son infortune.

Si les maux de cette pauvre princesse touchaient très-sensiblement son

coeur, on ne saurait dire quels affreux tourments lui causaient ceux de

son fils, surtout lorsque sa langue vint à se délier dans les premières

plaintes de la douleur, et que ce petit innocent commença à sentir qu'il

était malheureux. Geneviève le serrait quelquefois contre son sein pour

réchauffer ses petits membres glacés, et puis, lorsqu'elle sentait que

Bénoni se remuait, la pitié pressait si fort son coeur qu'elle en tirait

mille sanglots, et que de ses yeux coulaient des larmes infinies. «Ah!

mon cher enfant, disait-elle, ah! mon pauvre fils, mon ami, que tu

commences de bonne heure à être misérable!»

A voir l'enfant, on eût dit qu'il avait l'âge de la raison; car, à ces

tristes paroles, il poussait un cri si perçant que le coeur de Geneviève

en demeurait sensiblement blessé.

Légendes pour les enfants · 第 41 / 156 题