Geneviève est conduite dans les bois.
Le lendemain, aussitôt que parut l'aurore, Golo fit venir auprès de lui
les deux serviteurs qu'il croyait les plus dévoués à sa personne, et il
leur commanda de conduire la mère et l'enfant dans un bois qui était à
une demi-lieue du château, de les tuer en ce lieu écarté, puis de jeter
leurs corps à la rivière. Les deux serviteurs, sur cet ordre, allèrent
dans la prison, dépouillèrent Geneviève de ses habits, la vêtirent de
vieux haillons et la conduisirent vers le lieu de son supplice.
Les deux innocentes victimes étant arrivées là où elles devaient mourir,
l'un des ministres de cette barbare exécution levait déjà le bras en
l'air et agitait le coutelas qui allait trancher la tête de Bénoni,
lorsque la mère demanda à être frappée d'abord, afin de n'avoir point à
mourir deux fois.
La vertu innocente et affligée, lorsqu'elle est parée des grâces du
corps, a bien du pouvoir sur le coeur des hommes. Ceux que Golo avait
choisis pour ôter la vie à la comtesse furent précisément ceux qui la
lui conservèrent. Ses dernières paroles changèrent tellement leur
courage en compassion, que l'un dit à l'autre: «Camarade, pourquoi
tremperions-nous nos mains dans un si beau sang que celui de notre
maîtresse? Laissons vivre celle à qui nous n'avons rien vu faire de
digne d'une si cruelle mort, sa modestie et sa douceur sont des preuves
infaillibles de son innocence. Peut-être un jour viendra-t-il qui mettra
sa vertu en évidence et améliorera notre sort.»
[Illustration]
Cela étant ainsi résolu, nos deux serviteurs commandèrent à la comtesse
de s'enfoncer si avant dans la forêt que Sifroy ne pût jamais en avoir
de nouvelles. Il était facile de se cacher dans un bois qui semblait
n'avoir été fait que pour être la retraite des bêtes fauves. Son étendue
effrayait ceux qui avaient à le traverser; son obscurité était la
demeure du silence; on n'y entendait que le cri des hiboux et d'autres
voix lamentables.
Allez hardiment, allez, Geneviève, dans ce lieu plein d'horreur, et
remerciez Dieu qui autrefois vous apprivoisa au silence, à l'obscurité
et à la solitude.
Quand les serviteurs furent arrivés à la maison, l'intendant crut qu'ils
avaient exécuté son commandement, et il en ressentit une fort grande
joie. Aussitôt il en donna avis au palatin, en la maison duquel il
faisait le maître. Sifroy étant arrivé, on ne parla que de chasse, de
récréations et de passe-temps, afin d'éloigner toutes les pensées qui
pouvaient rappeler la mémoire de Geneviève.