Golo et la sorcière de Strasbourg.
Ayant appris que le comte devait revenir bientôt, Golo alla au-devant de
lui jusqu'à Strasbourg[18]. Il y avait dans le voisinage de la ville une
vieille sorcière, soeur de sa nourrice, dont il crut devoir se servir.
Il alla en sa maison, et la pria d'user de ses artifices de façon à ce
que Sifroy crût ce qui n'avait jamais été. Tout étant ainsi concerté, il
se rendit au-devant du palatin son maître, qui le reçut avec mille
témoignages de bienveillance. Sifroy le tira bientôt à l'écart et lui
demanda des nouvelles de l'état déplorable de sa maison. Ce fut alors
que Golo feignit une vive douleur et laissa couler de ses yeux des
ruisseaux de larmes. Le comte louait infiniment la conduite de son
intendant.
[Note 18: En Alsace, sur la rivière d'Ill, près du Rhin.]
Enfin Golo lui dit: «Monseigneur, je ne crois pas que vous doutiez d'une
fidélité que je voudrais vous témoigner au préjudice de ce que j'ai de
plus cher et au prix de ma vie elle-même; mais si vous voulez avoir
d'autres preuves de cette mauvaise affaire, j'ai le moyen de vous faire
voir comment se sont passées les choses. Il y a près d'ici une femme
fort savante, qui vous instruira autant que le permettra Votre
Seigneurie.»
A ces paroles, Sifroy se sentit surpris par une curiosité qui devait lui
coûter des regrets; il pria Golo de le conduire dans cette maison.
Sur le soir, le comte et son confident se dérobèrent du milieu de leur
suite et se rendirent secrètement au logis de la sorcière. Le palatin
lui mit dans la main une assez bonne quantité d'écus, et la conjura de
lui faire voir tout ce qui s'était passé en son absence. La vieille
rusée, qui voulait accroître son désir par un refus, feignit d'y voir
des difficultés, et essaya de l'en détourner par mille raisons. Elle lui
disait, par exemple, qu'il verrait peut-être des choses dont l'ignorance
lui serait plus utile que la connaissance n'en était désirable, et qu'un
malheur qui n'est pas tout à fait connu et n'est que soupçonné se trouve
être par là moins affligeant. Tout cela n'était dit que pour
aiguillonner Sifroy et rendre le piège plus sûr. Il répondit qu'il était
résolu à tout connaître, quoi qu'il pût lui en coûter. Alors elle le
prit par la main, et Golo de même, et elle les mena dans une cellule
voûtée, pratiquée au-dessous de sa cave. Rien ne donnait de lumière que
deux grosses chandelles de suif verdâtre.
Après avoir marqué deux cercles sur le sol avec sa baguette, elle mit
Sifroy au milieu de l'un des deux, et prononça sur lui certains mots
dont le son épouvantable faisait dresser les cheveux; elle tourna trois
fois à reculons autour de l'autre cercle, et arriva près d'un seau plein
d'une eau noire et huileuse.
Elle souffla trois fois sur cette eau. Lorsque les rides formées par le
souffle s'effacèrent, elle appela le comte, qui regarda. Il fit trois
génuflexions sur son ordre, et après chacune des génuflexions un tableau
se montra sur la face de l'eau. La première fois il aperçut sa femme qui
parlait au pourvoyeur avec un visage riant et d'un air plein de douceur;
la seconde fois, il la vit qui le recevait en son particulier, et lui
promettait d'être sa femme lorsqu'on aurait empêché le retour du comte;
la troisième fois, ils lui parurent complotant d'un bon accord et
songeant aux moyens de se débarrasser de lui.
Quand un éléphant est en furie, c'est assez de lui montrer des brebis
pour qu'il s'adoucisse. Golo, qui craignait que la colère de Sifroy ne
fût pas assez grande, tâcha, en éloignant l'image de Geneviève et son
souvenir même, de lui ôter toute occasion de pitié et de faiblesse, et
il réussit: le comte maudit son innocente épouse. Alors Golo lui dit
qu'il était à craindre qu'en voulant punir son crime d'une façon trop
éclatante, il n'en rendît l'horreur trop publique, et il le pria de lui
remettre, à lui Golo, son fidèle intendant, le soin de sa vengeance,
tandis qu'il se rendrait en sa maison à petites journées.