Gloire de Sifroy.
Après cette heureuse journée, on présenta à Martel un grand nombre de
genettes[16] qui sont de petits animaux noirs mouchetés de rouge;
Charles Martel voulut les faire servir de trophée à sa victoire, et il
institua l'ordre de la Genette. Il y eut seize chevaliers de l'ordre, et
Sifroy fut l'un d'eux. Aussi envoya-t-il un de ses gentilhommes à
Geneviève avec une lettre que voici:
[Note 16: Groupe de mammifères carnassiers, démembré récemment du genre
des civettes. La genette vulgaire se rencontre dans le midi de la
France.]
«Madame, je puis bien dire que je n'avais jamais connu les amertumes de
la vie. C'est depuis que je suis séparé de vous qu'il m'a été donné de
les connaître. Au souvenir de notre commune félicité, les regrets de
l'absence deviennent bien cuisants, et je ne puis me rappeler que j'ai
été le compagnon de votre existence sans me trouver présentement le plus
malheureux des hommes.
«Si l'assurance que j'ai de vivre dans votre coeur ne flattait ma
douleur, il y a longtemps qu'elle serait tout à fait maîtresse de mes
sens et qu'elle ne trouverait plus de remède dans ma raison.
«C'est la confiance que vous avez dans les joies de notre avenir qui m'a
enhardi au milieu des périls que je viens de courir. Grâce au ciel, je
n'ai reçu aucune blessure, et je pourrai bientôt me consacrer tout
entier au bonheur de ma femme chérie.
«Je vous en conjure donc, aimable épouse, essuyez vos larmes et arrêtez
ces soupirs dont l'écho vient jusqu'à moi et me trouble. Prenez part à
ma bonne fortune, réjouissez-vous de la grande victoire qui a glorifié
nos drapeaux. Et, afin que vous ayez quelque sujet de le faire, je vous
offre le présent dont il a plu à notre chef d'honorer mon courage et ma
hardiesse.
«Je ne puis le présenter à une personne qui me soit plus chère, et, si
vous le recevez avec la joie que je me promets, j'en tirerai autant de
satisfaction que si l'on m'érigeait des statues, et que si toutes les
bouches de la renommée étaient employées à parler au monde de mon
mérite. Adieu, madame.»
C'était le chevalier Lanfroy qui était chargé de porter à Geneviève la
lettre de son mari; la diligence qu'il fit fut très-grande et bientôt il
arriva auprès d'elle. Quand on vint lui dire qu'il était venu un
gentilhomme de la part de Sifroy, elle ne put contenir sa joie et
sur-le-champ demanda de ses nouvelles. «Madame, dit le chevalier, voici
des lettres qui vous en instruiront de meilleure grâce que moi.»
Elle les ouvrit et les lut plusieurs fois de suite. Néanmoins sa joie ne
fut pas aussi grande que si elle eût appris le prochain retour de celui
qu'elle aimait. Elle interrogea Lanfroy, qui lui apprit que son maître
allait quitter Tours, avec Charles Martel, pour se mettre à la poursuite
des Sarrasins et faire le siège d'Avignon. Tous ces discours ne
plaisaient en aucune façon à la comtesse, qui voyait que la guerre
allait retenir son mari pour longtemps.
X
Réponse de Geneviève.
Elle pleura, et, lorsque le gentilhomme de Sifroy dut repartir, elle lui
remit cette réponse:
«Cher Sifroy, si la lettre que vous m'avez écrite m'a donné quelque
consolation, je n'en veux d'autre témoin que celui qui me l'a remise;
mais si elle m'a laissé concevoir de nouvelles craintes, il n'y a que
mon amour qui vous puisse le dire. Je vous croyais sur le point de
revenir au milieu de ces lieux qui étaient si joyeux naguère, et qui
maintenant sont pleins de tristesse. Vous ne revenez pas, votre absence
se prolonge, et peut-être mon malheur ira-t-il si loin que le temps de
cette absence sera plus long que ma vie.
«Quand les nouvelles de cette grande bataille de Tours me furent
apportées, je ne vous puis exprimer de combien de craintes mon coeur fut
saisi: cette tempête est passée, cet orage est dissipé, et vous me jetez
dans un autre désespoir.
«Hélas! que vous avez l'air de peu appréhender ce qui m'expose au hasard
cruel de perdre mon époux! Considérez, cher Sifroy, que la fortune n'a
pas de moyen plus extraordinaire pour faire sentir ses félicités que
leur peu de durée. Sa constance, ne pouvant être assurée, doit être
suspecte.
«Ne m'estimez pas ignorante à ce point des retours de la prospérité. Je
les redoute, et je sais d'ailleurs que des ruisseaux de sang ennemi ne
valent pas une goutte du sang de mon cher époux. Cette seule pensée me
fait espérer que vous saurez modérer votre courage, qui est le plus
redoutable de vos ennemis, de peur d'exposer aussi votre Geneviève à la
mort. Si vous avez résolu de chercher les occasions de mourir, et si
vous oubliez ma douleur, songez au moins à l'enfant dont je vais être
bientôt mère.»
La douleur avait commencé cette lettre et la douleur la finit. Notre
palatin était au siège d'Avignon[17] quand il la reçut. Vous dire le
trouble que les dernières paroles jetèrent dans son âme, je ne
l'essayerai pas.
[Note 17: Les Arabes avaient occupé l'ancien territoire que les
Wisigoths avaient conquis dans le midi des Gaules, et qui s'étendait des
Pyrénées au Rhône.]