XII

Dagobert devient gourmand, orgueilleux et cruel.

On parlait de Dagobert dans toute la Germanie, en Italie et en Espagne.

Sa renommée était allée bien plus loin: on parlait de lui à

Constantinople comme du modérateur suprême des destinées du monde; on

lui envoyait, par respect, mille présents venus de l'Orient, de la Chine

et de l'Inde: de l'or en poudre, du corail, des étoffes de crêpe, des

châles, de l'ivoire, du baume, du thé, des perles et des éléphants.

Le bruit de sa renommée l'enivra, la splendeur des tributs qu'on lui

envoyait l'éblouit. Dagobert tomba tout à coup dans le vice. Il oublia

les grands saints Denis, Rustique et Éleuthère; il ne donna plus

d'argent pour la continuation des travaux de leur chapelle, que les

ronces et le lierre envahirent de nouveau. Il n'écouta ni Arnoul, ni

Éloi, ni Ouen. Il prit goût aux étoffes d'or, aux pierres précieuses,

aux animaux rares, aux luxueuses curiosités de l'Orient. Tout l'argent

du trésor servit à l'achat de marbres et d'ivoire, pour qu'il y eût un

palais magnifique à la place de la métairie de Clichy. Dagobert équipa

des vaisseaux qui allèrent chercher en Syrie des soieries et des

parfums; il changea son costume et celui de ses officiers; il n'employa

plus saint Éloi au règlement des affaires de l'État, mais à la

fabrication des meubles les plus riches. Ses moeurs se corrompirent: il

devint très-gros mangeur, puis mangeur insatiable; il s'adonna enfin à

l'ivrognerie; il prit plusieurs femmes; il cessa d'aller visiter les

églises; il passa presque toutes ses journées à la chasse avec trois

chiens favoris, qui étaient fils du bon chien Souillart et qui

s'appelaient César, Hercule et Bellérophon. Pour peu qu'on lui eût

déplu, il ne parlait que de fers, de cachot et de décollation. Ce qui

lui restait de belle humeur ne reparaissait qu'au milieu des festins, et

lorsqu'il avait à sa table quelque pauvre hère.

[Illustration]

Aussi entra-t-il dans le chemin des iniquités. Il commença par envahir

les États de son frère, le simple Haribert, qui mourut; puis il

s'arrangea pour que Hilpérik, fils de Haribert, disparût tout à coup. Un

pareil crime excita l'indignation de saint Éloi, qui se retira dès lors

à Rueil. Saint Ouen alla à Rouen, sur l'ordre du roi.

Une guerre s'étant élevée vers les frontières de l'Est, Dagobert fut

vaincu par les Vénèdes, qui avaient pour roi un ancien marchand frank,

nommé Samo. Cette défaite enflamma son courroux et le poussa à commettre

la plus criminelle de ses mauvaises actions. Neuf mille familles

bulgares, chassées de l'Orient par les Avares, s'étaient réfugiées en

Germanie et avaient demandé asile à Dagobert. Il leur avait assigné pour

résidence le pays des Bavarois, et ces neuf mille familles, s'y étant

disséminées, y vivaient tranquillement de l'agriculture. Vaincu par les

Vénèdes, Dagobert se rappela que les Bulgares avaient la même origine

que ses vainqueurs, et quoiqu'il n'eût pas même un soupçon à concevoir

sur leur conduite, dans un moment d'ivresse, il donna l'ordre de les

faire tous massacrer. On reconnaissait là le petit-fils de Frédégonde.

L'ordre épouvante ceux qui le reçoivent; ils se le font répéter avant de

le transmettre. La stupeur peinte dans les yeux de tous ceux qui

l'environnaient ne détourna pas Dagobert de sa résolution effroyable. Un

corps de cavalerie envahit le pays des Bavarois, et fondit à

l'improviste sur les villages des Bulgares. Il ne s'échappa que sept

cents personnes de ce carnage.

Légendes pour les enfants · 第 14 / 156 题