Portrait du roi Dagobert.
Le bon roi Dagobert, qu'il ne faut pas nous figurer sous les traits d'un
vieillard à cheveux blancs, était, vers sa trentième année, un haut et
gros gaillard plein de la plus florissante santé. Grand cavalier, grand
jouteur, grand chasseur, grand nageur, grand buveur, grand mangeur,
grand rieur, il avait les joues pleines et richement enluminées, la
barbe rouge, les cheveux longs, si longs même qu'ils lui couvraient le
dos jusqu'à la ceinture. Sa bouche était large et bordée de deux lèvres
épaisses; sa moustache retroussée formait deux panaches sur les coins de
cette bouche formidable. Son visage n'était éclairé que par deux petits
yeux gris qui ne connaissaient que deux manières de traduire aux gens sa
pensée: par d'impétueux éclairs de fureur ou par de longs rires de
gaieté.
[Illustration]
Quant au costume, les jours de fête, c'était celui des Franks qu'il
portait. Et ce costume, un historien du vieux temps, le moine de
Saint-Gall, l'a décrit à peu près de cette manière: les ornements des
anciens Franks, quand ils se paraient, étaient des brodequins dorés,
garnis de courroies longues de trois coudées. Des bandelettes de
plusieurs morceaux leur couvraient les jambes. Sous ces brodequins ils
portaient des chaussettes et des hauts-de-chausses de lin d'une même
couleur, mais d'un travail précieux et varié. Par-dessus les chausses et
les bandelettes, les longues courroies des brodequins se croisaient et
serraient la jambe de tous côtés. Sur le corps se plaçait une chemise de
toile très-fine. Un baudrier soutenait l'épée qui était placée dans un
fourreau et entourée d'une lanière et d'une toile très-blanche qu'on
fortifiait en la frottant de cire. Le vêtement que les Franks mettaient
le dernier, et par-dessus tous les autres, était un manteau blanc ou
bleu de saphir, à quatre coins, double, et tellement taillé que, quand
on le plaçait sur ses épaules, il tombait par devant et par derrière
jusqu'aux pieds, tandis que sur les côtés il s'arrêtait au-dessus du
genou. Dans la main droite se portait un bâton de pommier à noeuds
symétriques, droit, et garni d'une pomme d'or ciselée avec art et
enrichie de pierres précieuses.
J'oublie les bracelets, les colliers, le bonnet et le manteau de
fourrure pour l'hiver.
Mais Dagobert, qui aimait ses aises, ne s'affublait de ces vêtements que
pour les cérémonies; d'ordinaire il avait de grandes bottes, la braie ou
culotte gauloise, et une veste plastronnée de cuir velu; une ceinture de
peau de daim, bouclée par devant, et à laquelle s'attachait son épée,
retenait cette veste; un chapeau fourré lui couvrait la tête. Ainsi
vêtu, il montait à cheval et allait à l'église, à la chasse, à la
guerre. Il chantait volontiers, et même sur les grands chemins, à la
tête de ses compagnons. Saint Éloi ne le quittait guère. On pense bien
que lorsque le roi entonnait sa chanson, les hôteliers, les cabaretiers,
les cuisiniers et autres gens sortaient de leurs maisons et lui
offraient le vin du seigneur. Dagobert vidait lestement son verre, et
continuait son chemin. Il n'avait de gardes ni visibles, ni invisibles,
et quelqu'un lui ayant dit qu'il ferait bien de placer sous sa veste de
buffle une fine cotte de maille d'acier, il répondit en frappant sur sa
poitrine: «Crois-tu donc qu'il y ait un bras assez solide pour traverser
cela d'un coup d'épée? Va, mon ami, on ne peut pas me tuer tout entier
en un seul jour.»
Si ce n'était pas retarder la marche de cette histoire, il faudrait
citer ici quelques-uns des mots de Dagobert. Les mots peignent les
hommes. Nous n'en rappellerons qu'un ou deux. On lui apprit un jour
qu'un des principaux chefs de bandes franques, retiré dans ses domaines,
y faisait de la fausse monnaie. C'était un homme qui devait de l'argent
à tout le monde. «Je sais, dit Dagobert à ceux qui lui en parlaient, ce
qu'il fabrique là-bas; il ne fait que ce qu'il doit.»
Souvent il avait de belles paroles pour enflammer le courage de ses
soldats. Dans un combat d'avant-garde, il se trouva tout à coup
environné par un grand nombre d'ennemis; on l'entoure, on l'arrête, on
lui montre le long de toutes les collines des flots de soldats, qui
descendent et marchent contre lui. «Nous sommes ici, s'écria-t-il d'une
voix tonnante, non pour les compter, mais pour les vaincre,» et aussitôt
il s'élance sur l'ennemi, qui est vaincu.
Tant il y a que par ses victoires, ses bonnes manières de vivre, sa
gaieté et sa sévère justice, il devint promptement populaire.
Le roi Dagobert était surtout cher aux Parisiens auprès desquels il
vivait et qu'il visitait souvent.
Il demeurait le plus souvent à Clichy, le pauvre sire, et s'y ennuyait
volontiers de temps en temps. Clichy avait alors un nom latin:
_Clippiacum_[4]. Je parle de Clichy-la-Garenne, de ce vilain village
qui, aujourd'hui, grille au soleil dans une plaine blanche et nue, le
long de la Seine, entre Neuilly et Saint-Denis, de Clichy qui est en
face d'Asnières et qu'entourent à perte de vue des plantations de
betteraves. Dagobert y vivait donc.
[Note 4: Il faut se rappeler que les Franks n'étaient pas installés dans
les Gaules depuis plus de cent cinquante ans, et que la langue latine
n'était pas encore tout à fait morte.]
Pour ne pas mentir, son Clichy à lui était alors un peu moins laid que
le Clichy qui nous appartient. Les chemins de fer qui passent par là
n'envoyaient pas leur fumée dans les arbres et ne faisaient tousser
personne sur les bords de la rivière; la plaine, moins exclusivement
couverte de betteraves, ne s'arrêtait pas court devant les maisonnettes
de Batignolles; elle s'élevait peu à peu et formait un plateau boisé qui
descendait en collines du côté de Paris. De la Seine à la Seine il y
avait une forêt touffue; les prés l'entouraient d'un tapis moelleux
qu'émaillaient les pâquerettes et les fleurs de la luzerne. Là où est la
chaussée d'Antin et où piaffent dans leurs écuries de marbre les chevaux
des banquiers, il se trouvait un délicieux ruisseau bordé de cresson,
abrité par les saules et les osiers, çà et là paré de touffes de
myosotis. Les biches erraient sur la rive. Du côté de Montmartre, de
plus grands arbres élevaient leurs rameaux; les buttes, ces affreux amas
de plâtre dont l'aspect aujourd'hui blesse les yeux, ces buttes-là
étaient toutes vertes: les lièvres y faisaient leurs gambades dans le
thym. Il fallait aller jusqu'aux coteaux de Saint-Chaumont, où est
Belleville, pour trouver un petit village. Tout le reste du pays était
prairie et bois, bois et prairie, et la plaine de Saint-Denis, qui a dix
fois plus de choux que la plaine de Clichy n'a de betteraves, était
encore bois et prairie, prairie et bois jusqu'à Aubervilliers et bien au
delà.
Il y a aujourd'hui près de Clichy, toujours sur la rivière et en suivant
le cours de l'eau, un village qui s'appelle Saint-Ouen. On y a devant
soi une île assez gentille, quelque peu ombragée, pourvue de cabarets,
et fréquentée par les gens qui aiment à attendre trois heures, la ligne
à la main, un barbillon de Seine. Voilà le vrai pays de Dagobert du
temps de sa simplicité. Le village de Saint-Ouen n'existait pas; mais le
saint homme dont le nom a été donné à ce village était l'ami intime de
saint Éloi, et, par conséquent l'un des amis intimes de Dagobert. La
métairie du roi s'étendait de Clichy à Saint-Ouen, tout le long du
fleuve. Oui, la métairie; de palais, de château, pas même l'ombre.
Une porte telle quelle, comme il y en a à l'entrée de toutes nos fermes.
Point de fossés, point de tourelles, pas de pont-levis, pas de créneaux,
de mâchicoulis, de fauconneaux; à peine une sentinelle. Dagobert, il
faut l'avouer, ne s'arrangea pas longtemps de la simple métairie de ses
pères.