XI

Portrait du roi Dagobert.

Le bon roi Dagobert, qu'il ne faut pas nous figurer sous les traits d'un

vieillard à cheveux blancs, était, vers sa trentième année, un haut et

gros gaillard plein de la plus florissante santé. Grand cavalier, grand

jouteur, grand chasseur, grand nageur, grand buveur, grand mangeur,

grand rieur, il avait les joues pleines et richement enluminées, la

barbe rouge, les cheveux longs, si longs même qu'ils lui couvraient le

dos jusqu'à la ceinture. Sa bouche était large et bordée de deux lèvres

épaisses; sa moustache retroussée formait deux panaches sur les coins de

cette bouche formidable. Son visage n'était éclairé que par deux petits

yeux gris qui ne connaissaient que deux manières de traduire aux gens sa

pensée: par d'impétueux éclairs de fureur ou par de longs rires de

gaieté.

[Illustration]

Quant au costume, les jours de fête, c'était celui des Franks qu'il

portait. Et ce costume, un historien du vieux temps, le moine de

Saint-Gall, l'a décrit à peu près de cette manière: les ornements des

anciens Franks, quand ils se paraient, étaient des brodequins dorés,

garnis de courroies longues de trois coudées. Des bandelettes de

plusieurs morceaux leur couvraient les jambes. Sous ces brodequins ils

portaient des chaussettes et des hauts-de-chausses de lin d'une même

couleur, mais d'un travail précieux et varié. Par-dessus les chausses et

les bandelettes, les longues courroies des brodequins se croisaient et

serraient la jambe de tous côtés. Sur le corps se plaçait une chemise de

toile très-fine. Un baudrier soutenait l'épée qui était placée dans un

fourreau et entourée d'une lanière et d'une toile très-blanche qu'on

fortifiait en la frottant de cire. Le vêtement que les Franks mettaient

le dernier, et par-dessus tous les autres, était un manteau blanc ou

bleu de saphir, à quatre coins, double, et tellement taillé que, quand

on le plaçait sur ses épaules, il tombait par devant et par derrière

jusqu'aux pieds, tandis que sur les côtés il s'arrêtait au-dessus du

genou. Dans la main droite se portait un bâton de pommier à noeuds

symétriques, droit, et garni d'une pomme d'or ciselée avec art et

enrichie de pierres précieuses.

J'oublie les bracelets, les colliers, le bonnet et le manteau de

fourrure pour l'hiver.

Mais Dagobert, qui aimait ses aises, ne s'affublait de ces vêtements que

pour les cérémonies; d'ordinaire il avait de grandes bottes, la braie ou

culotte gauloise, et une veste plastronnée de cuir velu; une ceinture de

peau de daim, bouclée par devant, et à laquelle s'attachait son épée,

retenait cette veste; un chapeau fourré lui couvrait la tête. Ainsi

vêtu, il montait à cheval et allait à l'église, à la chasse, à la

guerre. Il chantait volontiers, et même sur les grands chemins, à la

tête de ses compagnons. Saint Éloi ne le quittait guère. On pense bien

que lorsque le roi entonnait sa chanson, les hôteliers, les cabaretiers,

les cuisiniers et autres gens sortaient de leurs maisons et lui

offraient le vin du seigneur. Dagobert vidait lestement son verre, et

continuait son chemin. Il n'avait de gardes ni visibles, ni invisibles,

et quelqu'un lui ayant dit qu'il ferait bien de placer sous sa veste de

buffle une fine cotte de maille d'acier, il répondit en frappant sur sa

poitrine: «Crois-tu donc qu'il y ait un bras assez solide pour traverser

cela d'un coup d'épée? Va, mon ami, on ne peut pas me tuer tout entier

en un seul jour.»

Si ce n'était pas retarder la marche de cette histoire, il faudrait

citer ici quelques-uns des mots de Dagobert. Les mots peignent les

hommes. Nous n'en rappellerons qu'un ou deux. On lui apprit un jour

qu'un des principaux chefs de bandes franques, retiré dans ses domaines,

y faisait de la fausse monnaie. C'était un homme qui devait de l'argent

à tout le monde. «Je sais, dit Dagobert à ceux qui lui en parlaient, ce

qu'il fabrique là-bas; il ne fait que ce qu'il doit.»

Souvent il avait de belles paroles pour enflammer le courage de ses

soldats. Dans un combat d'avant-garde, il se trouva tout à coup

environné par un grand nombre d'ennemis; on l'entoure, on l'arrête, on

lui montre le long de toutes les collines des flots de soldats, qui

descendent et marchent contre lui. «Nous sommes ici, s'écria-t-il d'une

voix tonnante, non pour les compter, mais pour les vaincre,» et aussitôt

il s'élance sur l'ennemi, qui est vaincu.

Tant il y a que par ses victoires, ses bonnes manières de vivre, sa

gaieté et sa sévère justice, il devint promptement populaire.

Le roi Dagobert était surtout cher aux Parisiens auprès desquels il

vivait et qu'il visitait souvent.

Il demeurait le plus souvent à Clichy, le pauvre sire, et s'y ennuyait

volontiers de temps en temps. Clichy avait alors un nom latin:

_Clippiacum_[4]. Je parle de Clichy-la-Garenne, de ce vilain village

qui, aujourd'hui, grille au soleil dans une plaine blanche et nue, le

long de la Seine, entre Neuilly et Saint-Denis, de Clichy qui est en

face d'Asnières et qu'entourent à perte de vue des plantations de

betteraves. Dagobert y vivait donc.

[Note 4: Il faut se rappeler que les Franks n'étaient pas installés dans

les Gaules depuis plus de cent cinquante ans, et que la langue latine

n'était pas encore tout à fait morte.]

Pour ne pas mentir, son Clichy à lui était alors un peu moins laid que

le Clichy qui nous appartient. Les chemins de fer qui passent par là

n'envoyaient pas leur fumée dans les arbres et ne faisaient tousser

personne sur les bords de la rivière; la plaine, moins exclusivement

couverte de betteraves, ne s'arrêtait pas court devant les maisonnettes

de Batignolles; elle s'élevait peu à peu et formait un plateau boisé qui

descendait en collines du côté de Paris. De la Seine à la Seine il y

avait une forêt touffue; les prés l'entouraient d'un tapis moelleux

qu'émaillaient les pâquerettes et les fleurs de la luzerne. Là où est la

chaussée d'Antin et où piaffent dans leurs écuries de marbre les chevaux

des banquiers, il se trouvait un délicieux ruisseau bordé de cresson,

abrité par les saules et les osiers, çà et là paré de touffes de

myosotis. Les biches erraient sur la rive. Du côté de Montmartre, de

plus grands arbres élevaient leurs rameaux; les buttes, ces affreux amas

de plâtre dont l'aspect aujourd'hui blesse les yeux, ces buttes-là

étaient toutes vertes: les lièvres y faisaient leurs gambades dans le

thym. Il fallait aller jusqu'aux coteaux de Saint-Chaumont, où est

Belleville, pour trouver un petit village. Tout le reste du pays était

prairie et bois, bois et prairie, et la plaine de Saint-Denis, qui a dix

fois plus de choux que la plaine de Clichy n'a de betteraves, était

encore bois et prairie, prairie et bois jusqu'à Aubervilliers et bien au

delà.

Il y a aujourd'hui près de Clichy, toujours sur la rivière et en suivant

le cours de l'eau, un village qui s'appelle Saint-Ouen. On y a devant

soi une île assez gentille, quelque peu ombragée, pourvue de cabarets,

et fréquentée par les gens qui aiment à attendre trois heures, la ligne

à la main, un barbillon de Seine. Voilà le vrai pays de Dagobert du

temps de sa simplicité. Le village de Saint-Ouen n'existait pas; mais le

saint homme dont le nom a été donné à ce village était l'ami intime de

saint Éloi, et, par conséquent l'un des amis intimes de Dagobert. La

métairie du roi s'étendait de Clichy à Saint-Ouen, tout le long du

fleuve. Oui, la métairie; de palais, de château, pas même l'ombre.

Une porte telle quelle, comme il y en a à l'entrée de toutes nos fermes.

Point de fossés, point de tourelles, pas de pont-levis, pas de créneaux,

de mâchicoulis, de fauconneaux; à peine une sentinelle. Dagobert, il

faut l'avouer, ne s'arrangea pas longtemps de la simple métairie de ses

pères.

Légendes pour les enfants · 第 13 / 156 题