XIII

Le dernier festin joyeux de Dagobert.

Pour ne plus s'exposer à un échec semblable à celui que les Vénèdes lui

avaient fait subir, Dagobert redoubla de sévérité dans son royaume; il

rendit la discipline de ses troupes aussi rigoureuse qu'il le put, et il

se décida à réduire à l'obéissance deux contrées des Gaules, qui dans

leurs âpres retraites avaient conservé leur indépendance. Les Bretons,

conduits par Judicaël, et les Vascons des Pyrénées, sous divers chefs,

ne reconnaissaient pas son autorité, et, de temps en temps, lorsque les

moissons étaient mûres ou que la vendange était prête, ils fondaient,

pour les dépouiller, sur les plaines de l'Anjou et de la Touraine, ou

dans les vallées de la Garonne. Dagobert lance deux armées; les Bretons

et les Vascons, après une lutte opiniâtre, passent sous le joug du

vainqueur. Dagobert ordonne que Judicaël et les chefs des Pyrénées

viennent dans son palais neuf de Clichy, et il leur fixe un même jour

pour les y recevoir en suppliants.

C'était à l'heure la plus chaude du jour. Une grande table est dressée,

couverte de nappes de pourpre et de vaisselle d'or, dans une salle de

marbre. Les mets fument; le gibier même du roi repose sur un grand plat

d'émeraude, les vins les plus fameux étincellent dans des vases de

cristal. Les murs sont tapissés de peaux de lion; des parfums choisis

sont allumés dans des réchauds; des guirlandes de roses s'enlacent

autour des colonnes. Judicaël et les chefs vascons, dans une humble

posture, attendent à la porte de la salle la venue de Dagobert. Il entre

suivi de sa cour. Éloi et Ouen, rappelés, l'accompagnent; ses trois

chiens favoris, César, Hercule et Bellérophon, aboient autour de lui.

Dans la foule des courtisans on aperçoit un pauvre paysan, que le roi a

depuis quelques jours fait son commensal.

Judicaël et les Vascons se prosternent. D'une voix de tonnerre le roi

leur dit: «Ah! ah! vous voici à mes pieds; nous verrons tout à l'heure

ce que nous ferons de vous. Cependant mettons-nous à table?» Certes,

Judicaël était brave; il n'osa pourtant pas se placer à la droite de

Dagobert, sur le siége qu'on lui avait préparé, et il alla s'asseoir à

l'extrémité de la table. Dagobert, tout glorieux, fit commencer le

repas, qui fut long et bruyant. L'ivresse s'étant emparée de lui, il se

mit à chanter et à railler les convives. Toutefois il était ce soir-là

d'une humeur assez joyeuse, et il dit qu'il recevait la soumission des

Vascons et de Judicaël, et que les reconnaissant pour de braves

capitaines, il les chargeait de gouverner leur pays sous son nom. Puis,

s'adressant à Babolein, son commensal, qui était vis-à-vis de lui: «Et

toi, dit-il, l'homme aux discours simples, voyons si tu es digne que je

te confie aussi quelque gouvernement.» Tout le monde fit silence, parce

qu'on attendait avec beaucoup d'anxiété les questions de Dagobert et les

réponses de Babolein. Babolein, il faut le dire, était un paysan sans

finesse qui, plein de bon sens, disait toujours tranquillement sa

pensée, et dont Dagobert paraissait entiché depuis quelque temps. Voici

quel fut leur dialogue.

«Le Roi: De quoi les peuples ont-ils le plus grand besoin?

Babolein. De la paix.

--Et que pensent-ils de la gloire?

--Ils pensent que, s'ils l'aiment, ils la payent trop cher!

--Ils n'estiment donc pas les grands guerriers?

--Ils les craignent. D'ailleurs si l'on se battait la nuit, il n'y

aurait pas tant de grands guerriers.

--Quel est pour eux le plus grand des maux?

--La guerre.

--Mais quand la guerre est juste....

--Il n'y a pas souvent de juste guerre.

--Allons, petit Babolein, vous ne savez ce que vous dites.

--Je sais que ce que je dis n'entre pas loin dans une oreille royale.

--Eh quoi! ne respecterais-tu pas tes maîtres?

--Je n'ai de maître que Dieu.

--Et le roi?

--Le roi fait son métier, moi le mien; je lui obéis avec plaisir quand

il m'ordonne d'être heureux.

--Ce Babolein, dit Dagobert en se tournant vers saint Éloi, a la langue

bien pendue.»

Saint Eloi crut que Dagobert allait se mettre en colère; il jugea

prudent d'intervenir.

«Mais, mon ami, dit-il à Babolein, n'y a-t-il pas quelque distance entre

le roi et toi?

--Il y a en ce moment entre lui et moi la largeur d'une table.

--Bien, dit Dagobert. Voilà un gaillard qui fait peu de cas de ma

puissance et de moi-même. Babolein, que ferais-tu si tu étais roi?

--Je ferais bonne justice et bonne chère.

--Aurais-tu une belle cour?

--J'aurais une basse-cour seulement.

--Aurais-tu des ministres?

--J'épouserais une femme douce, active et jolie.

--Des favoris?

--Mon favori serait le plus habile cuisinier.

--Et voilà ton rêve?

--C'est le rêve du bonheur universel. Je ferais la paix partout. Dès que

les hommes n'auront plus la guerre à craindre, ils seront heureux tout

seuls.»

Dagobert se leva brusquement et dit: «Babolein, tu as des idées qui me

conviennent tout de même, quoiqu'elles soient absurdes. Je veux faire

quelque chose pour toi; buvons ensemble.»

Toute l'assemblée enviait l'heureuse fortune du pauvre Babolein. Il faut

dire que ce n'était pas seulement à cause de ses discours que le roi

l'estimait; il faisait aussi le plus grand cas de la manière aisée et

toute naturelle avec laquelle cet homme des champs buvait sans

sourciller une dizaine de grandes mesures de vin. Dagobert, quand il

était ivre, faisait un bruit de diable; Babolein ne rougissait même pas

et ne remuait pas sur sa chaise.

«A la mémoire de l'empereur Probus! dit Dagobert. Voilà un prince qui a

eu soin de ce pays-ci! Il a planté les vignes de Bourgogne. Allons,

Babolein, et vous autres tous, encore une belle coupe en l'honneur de

Probus, l'empereur de Rome!»

A ce moment, il n'y avait plus guère qu'une dizaine de Franks assez

braves en boisson pour tenir tête au roi et accompagner Babolein; les

autres étaient déjà vaincus par l'ivresse et restaient silencieux. «Qui

sera roi du festin aujourd'hui? s'écrie Dagobert. Qui est-ce qui a

encore soif?» Babolein seul, sans un geste inutile, montra qu'il pouvait

boire. «Et quel vin veux-tu?» Babolein, du doigt, montra une jarre de

grès qui contenait bien trois bons litres, et qui était pleine d'un vin

de Narbonne parfumé d'une odeur de violette. On mit la jarre près de

lui, et, à petits coups, sans mot dire, il la vida.

«C'est toi, dit Dagobert, qui es le roi.» Et se relevant avec effort:

«Cet homme-là, je le proclame roi; je lui donne le pays d'Yvetot en

Neustrie; il y fera fleurir les préceptes de sa sagesse; on verra dans

quelques siècles ce que la postérité en pensera.» Voilà comment Babolein

1er devint roi d'Yvetot.

La postérité n'a pas dit de mal de ce monarque.

«Et maintenant, ajouta Dagobert, que justice a été rendue à messire

Babolein, enlevez ces plats et apportez le vin de Chypre. De toute la

nuit nul ne sortira de cette salle. Le roi ordonne de grandes

libations.»

[Illustration]

Les grandes libations commencent. Sur l'ordre du roi, on réveille ceux

qui dorment, on force à se tenir droits ceux qui sont tombés à terre; ce

n'est plus une fête, ce n'est pas même une débauche, c'est un supplice

que Dagobert inflige à ses amis. Saint Éloi et saint Ouen se promènent

avec anxiété à l'un des bouts de la salle; leur visage est empreint d'un

sentiment de tristesse extraordinaire. Autour du roi cinq ou six leudes

à peine font mine de comprendre ce qu'ils font, de parler, de chanter et

de choquer des verres vides. Le vin ruisselle sur la table. Dagobert

lui-même ferme déjà les yeux. Judicaël frémit de colère et d'indignation

sur son siége reculé.

L'air est comme chargé de vapeurs pesantes.

«Qu'on ouvre les fenêtres, dit le roi en balbutiant; qu'on les ouvre, ou

nous périrons étouffés.» Les fenêtres sont ouvertes; mais quel

spectacle! De toutes parts le ciel est envahi par des nuages noirs; on

dirait qu'un voile épais en cache la figure; des torrents de pluie

tombent, comme des cascades, sur toute la campagne. Les vents hurlent

dans les bois; les ruisseaux, débordés, heurtent les arbres et les

renversent; le ciel noir est à chaque instant traversé par les flèches

rapides de la foudre. Un bruit de tonnerre formidable et incessant

domine tous ces fracas. Jamais plus horrible tempête n'est venue fondre

sur la terre; il est impossible qu'on tienne ses yeux ouverts en face de

ces éclairs qui les pénètrent et les déchirent.

Dagobert et les siens se réveillent; l'effroi a chassé l'ivresse; le roi

fait un signe pour qu'on ferme les fenêtres, mais tous les efforts sont

impuissants: le vent brise les volets qui volent en éclats. L'eau de

cette pluie affreuse entre dans la salle. Tout à coup un coup de

tonnerre gigantesque retentit: les plus émus se mettent à genoux; tous

gardent le silence.

Trois coups frappés sur la porte se font entendre; la porte s'ouvre

comme d'elle-même. C'est un ermite à longue chevelure et à longue barbe

blanche. Il s'avance vers le roi, que sa vue étonne et qui reste muet.

Ses vêtements sont déchirés par les ronces; le sang coule de ses mains

déchirées; de ses cheveux coule l'eau de la pluie; il s'avance encore,

il arrive au pied du trône. Une crainte involontaire a saisi toutes les

âmes. Cependant l'orage s'est calmé, et il s'est fait dans les airs un

silence qui va donner à la voix de l'ermite une vibration terrible.

A la fin, le voyant si près venu et se croyant obligé à parler en roi,

Dagobert lui dit: «Qui es-tu et que viens-tu faire ici?

--Je suis un humble ermite des bois; je viens t'avertir....

--Tu choisis mal ton temps pour te mettre en route.

--Ne ris pas de ton serviteur; la colère de Dieu t'en ferait repentir

vite.

--Tu as la voix bien fière et bien sonore.

--Je t'ai dit que je suis le clairon de la justice de Dieu.

--Que viens-tu donc faire ici?

--T'avertir de tes iniquités.

--Reviens un autre jour.

--Eh quoi! tu me chasseras de ton palais par cette nuit d'orage?

--L'orage a fui loin de nous. Prête l'oreille, ermite des bois;

entends-tu comme l'eau tombe maintenant goutte à goutte; les feuillages

mouillés se redressent; dans un quart d'heure la lune éclairera ta

route. Tu t'es trompé; tu as peur de tout ce vacarme; tu as pris ce

tapage pour la voix de Dieu.

--Non, je ne me suis pas trompé; je viens de loin. Sulpice, évêque de

Bourges, m'envoie pour que je te dise que tu es coupable. J'ai mis cinq

jours à venir; mais je te parlerai. Tu dépouilles les églises, tu fais

gémir le peuple sous les impôts. Sulpice espère que tu écouteras sa

prière et que tu feras cesser ces maux. O roi! reviens aux voies de la

justice par lesquelles tu es entré dans ta puissance et dans ta

renommée; soulage le peuple et ne dépouille plus l'Église, qui a besoin

d'être riche pour les pauvres.

--Voilà un beau parleur, décidément, dit Dagobert, et qui vient dans un

moment choisi à merveille. Puisqu'il ne veut pas s'en aller, mettez-le

dehors; les chemins s'essuieront bientôt.»

On chasse l'ermite, on referme à demi les fenêtres qui ont gardé leurs

volets, et le vin coule de nouveau dans les coupes. Mais Éloi, Ouen et

Babolein ne cachent pas le pressentiment qu'ils ont de quelque vengeance

divine.

A peine cinq minutes se sont écoulées que les fenêtres s'ouvrent avec

fracas; le toit même gémit; les murs tremblent. L'orage, avec plus de

fureur encore, est venu s'abattre sur la maison royale, sur les jardins,

sur les forêts qui l'entourent. Un éclair siffle dans la salle; en même

temps le fracas de la foudre retentit; la foudre passe, tonne, renverse

les coupes, brûle les lambris dorés, et s'échappe. Trois nouveaux coups

frappés sur la porte se font entendre; la porte s'ouvre. C'est saint

Amand, l'évêque des campagnes, le pieux et vénéré Amand, qui, en robe

blanche, le crucifix à la main, s'avance vers le roi et, au milieu d'un

silence effrayant, lui dit: «Roi Dagobert, la fin de ta vie approche. Tu

as été juste: pourquoi as-tu cessé de l'être? Rappelle-toi Haribert ton

frère, Hilpérick ton neveu, et les Bulgares, les hôtes désarmés. Quel

compte rendras-tu à Dieu de leur mort? Roi Dagobert, tu bois aujourd'hui

pour la dernière fois le vin de la prospérité. Saint Denis te parle et

te condamne par ma bouche.» Et saint Amand se retire sans que personne

ait fait un geste, ni soufflé un mot.

Mais Dagobert se réveille de son étonnement, remplit son verre et, avant

de boire: «Allons, allons, dit-il; je mettrai demain tous ces gens-là à

la raison. Vous autres, vous avez donc eu peur? Ne voyez-vous pas que

c'est une scène de comédie que j'ai montée pour éprouver vos esprits?»

Babolein osa l'interrompre.

«Et l'orage, dit-il, est-il aussi de votre invention?

--Babolein, mon compère, va régner à Yvetot et ne te mêle plus de ce qui

se passe ici. L'orage est venu parce que j'en avais besoin. Or çà,

buvons bien.» Et il but toute la nuit.

Légendes pour les enfants · 第 15 / 156 题