Le dernier festin joyeux de Dagobert.
Pour ne plus s'exposer à un échec semblable à celui que les Vénèdes lui
avaient fait subir, Dagobert redoubla de sévérité dans son royaume; il
rendit la discipline de ses troupes aussi rigoureuse qu'il le put, et il
se décida à réduire à l'obéissance deux contrées des Gaules, qui dans
leurs âpres retraites avaient conservé leur indépendance. Les Bretons,
conduits par Judicaël, et les Vascons des Pyrénées, sous divers chefs,
ne reconnaissaient pas son autorité, et, de temps en temps, lorsque les
moissons étaient mûres ou que la vendange était prête, ils fondaient,
pour les dépouiller, sur les plaines de l'Anjou et de la Touraine, ou
dans les vallées de la Garonne. Dagobert lance deux armées; les Bretons
et les Vascons, après une lutte opiniâtre, passent sous le joug du
vainqueur. Dagobert ordonne que Judicaël et les chefs des Pyrénées
viennent dans son palais neuf de Clichy, et il leur fixe un même jour
pour les y recevoir en suppliants.
C'était à l'heure la plus chaude du jour. Une grande table est dressée,
couverte de nappes de pourpre et de vaisselle d'or, dans une salle de
marbre. Les mets fument; le gibier même du roi repose sur un grand plat
d'émeraude, les vins les plus fameux étincellent dans des vases de
cristal. Les murs sont tapissés de peaux de lion; des parfums choisis
sont allumés dans des réchauds; des guirlandes de roses s'enlacent
autour des colonnes. Judicaël et les chefs vascons, dans une humble
posture, attendent à la porte de la salle la venue de Dagobert. Il entre
suivi de sa cour. Éloi et Ouen, rappelés, l'accompagnent; ses trois
chiens favoris, César, Hercule et Bellérophon, aboient autour de lui.
Dans la foule des courtisans on aperçoit un pauvre paysan, que le roi a
depuis quelques jours fait son commensal.
Judicaël et les Vascons se prosternent. D'une voix de tonnerre le roi
leur dit: «Ah! ah! vous voici à mes pieds; nous verrons tout à l'heure
ce que nous ferons de vous. Cependant mettons-nous à table?» Certes,
Judicaël était brave; il n'osa pourtant pas se placer à la droite de
Dagobert, sur le siége qu'on lui avait préparé, et il alla s'asseoir à
l'extrémité de la table. Dagobert, tout glorieux, fit commencer le
repas, qui fut long et bruyant. L'ivresse s'étant emparée de lui, il se
mit à chanter et à railler les convives. Toutefois il était ce soir-là
d'une humeur assez joyeuse, et il dit qu'il recevait la soumission des
Vascons et de Judicaël, et que les reconnaissant pour de braves
capitaines, il les chargeait de gouverner leur pays sous son nom. Puis,
s'adressant à Babolein, son commensal, qui était vis-à-vis de lui: «Et
toi, dit-il, l'homme aux discours simples, voyons si tu es digne que je
te confie aussi quelque gouvernement.» Tout le monde fit silence, parce
qu'on attendait avec beaucoup d'anxiété les questions de Dagobert et les
réponses de Babolein. Babolein, il faut le dire, était un paysan sans
finesse qui, plein de bon sens, disait toujours tranquillement sa
pensée, et dont Dagobert paraissait entiché depuis quelque temps. Voici
quel fut leur dialogue.
«Le Roi: De quoi les peuples ont-ils le plus grand besoin?
Babolein. De la paix.
--Et que pensent-ils de la gloire?
--Ils pensent que, s'ils l'aiment, ils la payent trop cher!
--Ils n'estiment donc pas les grands guerriers?
--Ils les craignent. D'ailleurs si l'on se battait la nuit, il n'y
aurait pas tant de grands guerriers.
--Quel est pour eux le plus grand des maux?
--La guerre.
--Mais quand la guerre est juste....
--Il n'y a pas souvent de juste guerre.
--Allons, petit Babolein, vous ne savez ce que vous dites.
--Je sais que ce que je dis n'entre pas loin dans une oreille royale.
--Eh quoi! ne respecterais-tu pas tes maîtres?
--Je n'ai de maître que Dieu.
--Et le roi?
--Le roi fait son métier, moi le mien; je lui obéis avec plaisir quand
il m'ordonne d'être heureux.
--Ce Babolein, dit Dagobert en se tournant vers saint Éloi, a la langue
bien pendue.»
Saint Eloi crut que Dagobert allait se mettre en colère; il jugea
prudent d'intervenir.
«Mais, mon ami, dit-il à Babolein, n'y a-t-il pas quelque distance entre
le roi et toi?
--Il y a en ce moment entre lui et moi la largeur d'une table.
--Bien, dit Dagobert. Voilà un gaillard qui fait peu de cas de ma
puissance et de moi-même. Babolein, que ferais-tu si tu étais roi?
--Je ferais bonne justice et bonne chère.
--Aurais-tu une belle cour?
--J'aurais une basse-cour seulement.
--Aurais-tu des ministres?
--J'épouserais une femme douce, active et jolie.
--Des favoris?
--Mon favori serait le plus habile cuisinier.
--Et voilà ton rêve?
--C'est le rêve du bonheur universel. Je ferais la paix partout. Dès que
les hommes n'auront plus la guerre à craindre, ils seront heureux tout
seuls.»
Dagobert se leva brusquement et dit: «Babolein, tu as des idées qui me
conviennent tout de même, quoiqu'elles soient absurdes. Je veux faire
quelque chose pour toi; buvons ensemble.»
Toute l'assemblée enviait l'heureuse fortune du pauvre Babolein. Il faut
dire que ce n'était pas seulement à cause de ses discours que le roi
l'estimait; il faisait aussi le plus grand cas de la manière aisée et
toute naturelle avec laquelle cet homme des champs buvait sans
sourciller une dizaine de grandes mesures de vin. Dagobert, quand il
était ivre, faisait un bruit de diable; Babolein ne rougissait même pas
et ne remuait pas sur sa chaise.
«A la mémoire de l'empereur Probus! dit Dagobert. Voilà un prince qui a
eu soin de ce pays-ci! Il a planté les vignes de Bourgogne. Allons,
Babolein, et vous autres tous, encore une belle coupe en l'honneur de
Probus, l'empereur de Rome!»
A ce moment, il n'y avait plus guère qu'une dizaine de Franks assez
braves en boisson pour tenir tête au roi et accompagner Babolein; les
autres étaient déjà vaincus par l'ivresse et restaient silencieux. «Qui
sera roi du festin aujourd'hui? s'écrie Dagobert. Qui est-ce qui a
encore soif?» Babolein seul, sans un geste inutile, montra qu'il pouvait
boire. «Et quel vin veux-tu?» Babolein, du doigt, montra une jarre de
grès qui contenait bien trois bons litres, et qui était pleine d'un vin
de Narbonne parfumé d'une odeur de violette. On mit la jarre près de
lui, et, à petits coups, sans mot dire, il la vida.
«C'est toi, dit Dagobert, qui es le roi.» Et se relevant avec effort:
«Cet homme-là, je le proclame roi; je lui donne le pays d'Yvetot en
Neustrie; il y fera fleurir les préceptes de sa sagesse; on verra dans
quelques siècles ce que la postérité en pensera.» Voilà comment Babolein
1er devint roi d'Yvetot.
La postérité n'a pas dit de mal de ce monarque.
«Et maintenant, ajouta Dagobert, que justice a été rendue à messire
Babolein, enlevez ces plats et apportez le vin de Chypre. De toute la
nuit nul ne sortira de cette salle. Le roi ordonne de grandes
libations.»
[Illustration]
Les grandes libations commencent. Sur l'ordre du roi, on réveille ceux
qui dorment, on force à se tenir droits ceux qui sont tombés à terre; ce
n'est plus une fête, ce n'est pas même une débauche, c'est un supplice
que Dagobert inflige à ses amis. Saint Éloi et saint Ouen se promènent
avec anxiété à l'un des bouts de la salle; leur visage est empreint d'un
sentiment de tristesse extraordinaire. Autour du roi cinq ou six leudes
à peine font mine de comprendre ce qu'ils font, de parler, de chanter et
de choquer des verres vides. Le vin ruisselle sur la table. Dagobert
lui-même ferme déjà les yeux. Judicaël frémit de colère et d'indignation
sur son siége reculé.
L'air est comme chargé de vapeurs pesantes.
«Qu'on ouvre les fenêtres, dit le roi en balbutiant; qu'on les ouvre, ou
nous périrons étouffés.» Les fenêtres sont ouvertes; mais quel
spectacle! De toutes parts le ciel est envahi par des nuages noirs; on
dirait qu'un voile épais en cache la figure; des torrents de pluie
tombent, comme des cascades, sur toute la campagne. Les vents hurlent
dans les bois; les ruisseaux, débordés, heurtent les arbres et les
renversent; le ciel noir est à chaque instant traversé par les flèches
rapides de la foudre. Un bruit de tonnerre formidable et incessant
domine tous ces fracas. Jamais plus horrible tempête n'est venue fondre
sur la terre; il est impossible qu'on tienne ses yeux ouverts en face de
ces éclairs qui les pénètrent et les déchirent.
Dagobert et les siens se réveillent; l'effroi a chassé l'ivresse; le roi
fait un signe pour qu'on ferme les fenêtres, mais tous les efforts sont
impuissants: le vent brise les volets qui volent en éclats. L'eau de
cette pluie affreuse entre dans la salle. Tout à coup un coup de
tonnerre gigantesque retentit: les plus émus se mettent à genoux; tous
gardent le silence.
Trois coups frappés sur la porte se font entendre; la porte s'ouvre
comme d'elle-même. C'est un ermite à longue chevelure et à longue barbe
blanche. Il s'avance vers le roi, que sa vue étonne et qui reste muet.
Ses vêtements sont déchirés par les ronces; le sang coule de ses mains
déchirées; de ses cheveux coule l'eau de la pluie; il s'avance encore,
il arrive au pied du trône. Une crainte involontaire a saisi toutes les
âmes. Cependant l'orage s'est calmé, et il s'est fait dans les airs un
silence qui va donner à la voix de l'ermite une vibration terrible.
A la fin, le voyant si près venu et se croyant obligé à parler en roi,
Dagobert lui dit: «Qui es-tu et que viens-tu faire ici?
--Je suis un humble ermite des bois; je viens t'avertir....
--Tu choisis mal ton temps pour te mettre en route.
--Ne ris pas de ton serviteur; la colère de Dieu t'en ferait repentir
vite.
--Tu as la voix bien fière et bien sonore.
--Je t'ai dit que je suis le clairon de la justice de Dieu.
--Que viens-tu donc faire ici?
--T'avertir de tes iniquités.
--Reviens un autre jour.
--Eh quoi! tu me chasseras de ton palais par cette nuit d'orage?
--L'orage a fui loin de nous. Prête l'oreille, ermite des bois;
entends-tu comme l'eau tombe maintenant goutte à goutte; les feuillages
mouillés se redressent; dans un quart d'heure la lune éclairera ta
route. Tu t'es trompé; tu as peur de tout ce vacarme; tu as pris ce
tapage pour la voix de Dieu.
--Non, je ne me suis pas trompé; je viens de loin. Sulpice, évêque de
Bourges, m'envoie pour que je te dise que tu es coupable. J'ai mis cinq
jours à venir; mais je te parlerai. Tu dépouilles les églises, tu fais
gémir le peuple sous les impôts. Sulpice espère que tu écouteras sa
prière et que tu feras cesser ces maux. O roi! reviens aux voies de la
justice par lesquelles tu es entré dans ta puissance et dans ta
renommée; soulage le peuple et ne dépouille plus l'Église, qui a besoin
d'être riche pour les pauvres.
--Voilà un beau parleur, décidément, dit Dagobert, et qui vient dans un
moment choisi à merveille. Puisqu'il ne veut pas s'en aller, mettez-le
dehors; les chemins s'essuieront bientôt.»
On chasse l'ermite, on referme à demi les fenêtres qui ont gardé leurs
volets, et le vin coule de nouveau dans les coupes. Mais Éloi, Ouen et
Babolein ne cachent pas le pressentiment qu'ils ont de quelque vengeance
divine.
A peine cinq minutes se sont écoulées que les fenêtres s'ouvrent avec
fracas; le toit même gémit; les murs tremblent. L'orage, avec plus de
fureur encore, est venu s'abattre sur la maison royale, sur les jardins,
sur les forêts qui l'entourent. Un éclair siffle dans la salle; en même
temps le fracas de la foudre retentit; la foudre passe, tonne, renverse
les coupes, brûle les lambris dorés, et s'échappe. Trois nouveaux coups
frappés sur la porte se font entendre; la porte s'ouvre. C'est saint
Amand, l'évêque des campagnes, le pieux et vénéré Amand, qui, en robe
blanche, le crucifix à la main, s'avance vers le roi et, au milieu d'un
silence effrayant, lui dit: «Roi Dagobert, la fin de ta vie approche. Tu
as été juste: pourquoi as-tu cessé de l'être? Rappelle-toi Haribert ton
frère, Hilpérick ton neveu, et les Bulgares, les hôtes désarmés. Quel
compte rendras-tu à Dieu de leur mort? Roi Dagobert, tu bois aujourd'hui
pour la dernière fois le vin de la prospérité. Saint Denis te parle et
te condamne par ma bouche.» Et saint Amand se retire sans que personne
ait fait un geste, ni soufflé un mot.
Mais Dagobert se réveille de son étonnement, remplit son verre et, avant
de boire: «Allons, allons, dit-il; je mettrai demain tous ces gens-là à
la raison. Vous autres, vous avez donc eu peur? Ne voyez-vous pas que
c'est une scène de comédie que j'ai montée pour éprouver vos esprits?»
Babolein osa l'interrompre.
«Et l'orage, dit-il, est-il aussi de votre invention?
--Babolein, mon compère, va régner à Yvetot et ne te mêle plus de ce qui
se passe ici. L'orage est venu parce que j'en avais besoin. Or çà,
buvons bien.» Et il but toute la nuit.