Puis donc, Amour, que tu n'as pas voulu

À ma tristesse accorder cette joie,

Que dans mon coeur mon doux seigneur ait lu,

Ni vu les pleurs où mon chagrin se noie,

Dis-lui, du moins, et tâche qu'il le croie,

Que je vivrais si je ne l'avais vu.

Dis-lui qu'un jour une Sicilienne

Le vit combattre et faire son devoir.

Dans son pays, dis-lui qu'il s'en souvienne,

Et que j'en meurs, faisant mon mal savoir.

LA REINE.

Tu dis que cette romance est d'une jeune fille?

MINUCCIO.

Oui, madame.

LA REINE.

Si cela est vrai, tu lui diras qu'elle a une amie, et tu lui donneras

cette bague.

_Elle ôte une bague de son doigt._

LE ROI.

Mais pour qui cette chanson a-t-elle été faite? Il semble, d'après les

derniers mots, que ce doive être pour un étranger. Le connais-tu? quel

est son nom?

MINUCCIO.

Je puis le dire à Votre Majesté, mais à elle seule.

LE ROI.

Bon! quel mystère!

MINUCCIO.

Sire, j'ai engagé ma parole.

LE ROI.

Éloignez-vous donc, mesdemoiselles. Je suis curieux de savoir ce

secret. Quant à la reine, tu sais que je suis seul quand il n'y a

qu'elle près de moi.

_Les demoiselles se retirent au fond du théâtre._

MINUCCIO.

Sire, je le sais, et je suis prêt...

LA REINE.

Non, Minuccio. Je te remercie d'avoir assez bonne opinion de moi pour

me confier ton honneur; mais puisque tu l'as engagé, je ne suis plus

ta reine en ce moment, je ne suis qu'une femme, qui ne veut pas être

cause qu'un galant homme puisse se faire un reproche.

_Elle sort._

LE ROI.

Eh bien! à qui s'adressent ces vers?

MINUCCIO.

Votre Majesté a-t-elle oublié qui fut vainqueur au dernier tournoi?

LE ROI.

Hé, par la croix-Dieu! c'est moi-même.

MINUCCIO.

C'est à vous-même aussi que ces vers sont adressés.

LE ROI.

À moi, dis-tu?

MINUCCIO.

Oui, Sire. Dans ce que j'ai raconté, je n'ai rien dit qui ne fût

véritable. Cette jeune fille que je vous ai dépeinte belle, jeune,

charmante, et mourant d'amour, elle existe, elle demeure là, à deux

pas de votre palais; qu'un de vos officiers m'accompagne, et qu'il

vous rende compte de ce qu'il aura vu. Cette pauvre enfant attend la

mort, c'est à sa prière que je vous parle; sa beauté, sa souffrance,

sa résignation, sont aussi vraies que son amour.--Carmosine est son

nom.

LE ROI.

Cela est étrange.

MINUCCIO.

Et ce jeune homme à qui son père l'avait promise, qui est allé étudier

à Padoue, et qui comptait l'épouser au retour, Votre Majesté l'a vu

ce matin même; c'est lui qui est venu demander du service à l'armée de

Naples; celui-là mourra aussi, j'en réponds, et plus tôt qu'elle, car

il se fera tuer.

LE ROI.

Je m'en suis douté. Cela ne doit pas être; cela ne sera pas. Je veux

voir cette jeune fille.

MINUCCIO.

L'extrême faiblesse où elle est...

LE ROI.

J'irai. Cela semble te surprendre?

MINUCCIO.

Sire, je crains que votre présence...[3]

LE ROI.

Ne disais-tu pas, tout à l'heure, que tu aurais parlé devant la reine?

MINUCCIO.

Oui, Sire.

LE ROI.

Viens chez elle avec moi.

FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.

ACTE TROISIÈME

_Un jardin.--À gauche, une fontaine avec plusieurs sièges et un

banc.--À droite, la maison de maître Bernard.--Dans le fond, une

terrasse et une grille._

SCÈNE PREMIÈRE

CARMOSINE, _assise sur le banc_; près d'elle PERILLO ET MAITRE

BERNARD, MINUCCIO, _assis sur le bord de la fontaine, sa guitare à la

main_.

CARMOSINE.

«Va dire, Amour, ce qui cause ma peine... » Que cette chanson me

plaît, mon cher Minuccio!

MINUCCIO.

Voulez-vous que je la recommence? Nous sommes à vos ordres, moi et mon

bâton.

_Il montre le manche de sa guitare._

CARMOSINE.

Ne te montre pas si complaisant, car je te la ferais répéter cent

fois, et je voudrais l'entendre encore et toujours, jusqu'à ce que mon

attention et ma force fussent épuisées, et que je pusse mourir en y

rêvant!--Comment la trouves-tu, Perillo?

PERILLO.

Charmante quand c'est vous qui la dites.

MAITRE BERNARD.

Je trouve cela trop sombre. Je ne sais ce que c'est qu'une chanson

lugubre. Il me semble qu'en général on ne chante pas à moins d'être

gai, moi, du moins, quand cela m'arrive,... mais cela ne m'arrive

plus.

CARMOSINE.

Pourquoi donc, et que reprochez-vous à cette romance de notre ami?

[Elle n'est pas bouffonne, il est vrai, comme un refrain de table;

mais qu'importe? ne saurait-on plaire autrement? Elle parle d'amour,

mais ne savez-vous pas que c'est une fiction obligée, et qu'on ne

saurait être poète sans faire semblant d'être amoureux? Elle parle

aussi de douleurs et de regrets, mais n'est-il pas aussi convenu que

les amoureux en vers sont toujours les plus heureuses gens du monde,

ou les plus désolés?] «Va dire, Amour, ce qui cause ma peine...»

Comment dit-elle donc ensuite?

MAITRE BERNARD.

Rien de bon, je n'aime point cela.

CARMOSINE.

C'est une romance espagnole, et notre roi don Pèdre l'aime beaucoup;

n'est-ce pas, Minuccio?

MINUCCIO.

Il me l'a dit, et la reine aussi l'a fort approuvée.

MAITRE BERNARD.

Grand bien leur fasse! un air d'enterrement!

CARMOSINE.

Perillo est peut-être, quoiqu'il ne le dise pas, de l'avis de mon

père, car je le vois triste.

PERILLO.

Non, je vous le jure.

CARMOSINE.

Ce serait bien mal; ce serait me faire croire que tu ne m'as pas

entièrement pardonné.

PERILLO.

Pensez-vous cela?

CARMOSINE.

J'espère que non; cependant je me sens bien coupable. J'ai été bien

folle, bien ingrate; et toi, pauvre ami, tu venais de si loin, tu

avais été absent si longtemps! Mais que veux-tu! je souffrais hier.

MAITRE BERNARD.

Et maintenant...

CARMOSINE.

Ne craignez plus rien; cette fois mes maux vont finir.

MAITRE BERNARD.

Hier tu en disais autant.

CARMOSINE.

Oh! j'en suis bien sûre aujourd'hui. [Hier, j'ai éprouvé un moment de

bien-être, puis une souffrance... Ne parlons plus d'hier, à moins que

ce ne soit, Perillo, pour que tu me répètes que tu ne t'en souviens

plus.

PERILLO.

Puis-je songer un seul instant à moi quand je vous vois revenir à la

vie? Je n'ai rien souffert si vous souriez.

CARMOSINE.

Oublie donc tes chagrins, comme moi ma tristesse.] Minuccio, je

voulais te demander...

MINUCCIO.

Que cherchez-vous?

CARMOSINE.

Où est donc ta romance? Il me semble que j'en ai oublié un mot.

_Minuccio lui donne sa romance écrite; elle la relit tout bas._

SCÈNE II

LES PRÉCÉDENTS, SER VESPASIANO, DAME PAQUE, _sortant de la maison_.

SER VESPASIANO, _à dame Pâque_.

Que vous avais-je dit? Cela ne pouvait manquer. Voyez quel délicieux

tableau de famille!

DAME PAQUE.

Vous êtes un homme incomparable pour accommoder toute chose.

SER VESPASIANO.

Ce n'était rien; un mot, belle dame, un mot a suffi. Je n'ai fait

que répéter exactement à votre aimable fille ce que Leurs Majestés

m'avaient dit à moi-même.

DAME PAQUE.

Et elle a consenti?

SER VESPASIANO.

Pas précisément. Vous savez que la pudeur d'une jeune fille...

CARMOSINE, _se levant_.

Ser Vespasiano!

SER VESPASIANO.

Ma princesse.

CARMOSINE.

Vous faites la cour à ma mère, sans quoi j'allais vous demander votre

bras.

SER VESPASIANO.

Mon bras et mon épée sont à votre service.

CARMOSINE.

Non, je ne veux pas être importune. Viens, Perillo, jusqu'à la

terrasse.

_Elle s'éloigne avec Perillo._

SER VESPASIANO, _à dame Pâque_.

Vous le voyez, elle me lance des oeillades bien flatteuses. Mais

qu'est-ce donc que ce petit Perillo?--Je vous avoue qu'il me chagrine

de le voir; il se donne des airs d'amoureux, et si ce n'était le

respect que je vous dois, je ne sais à quoi il tiendrait...

DAME PAQUE.

Y pensez-vous? Se hasarderait-on?... Vous êtes trop bouillant,

chevalier.

SER VESPASIANO.

Il est vrai. Vous me disiez donc que pour ce qui regarde la dot...

_Ils s'éloignent on se promenant._

SCÈNE III

MINUCCIO, MAITRE BERNARD.

MAITRE BERNARD.

Tu crois à tout cela, Minuccio?

MINUCCIO.

Oui; je l'écoute, je l'observe, et je crois que tout va pour le mieux.

MAITRE BERNARD.

Tu crois à cette espèce de gaieté? Mais toi-même, es-tu bien sincère?

Pourquoi ne veux-tu pas me dire ce qu'elle t'a confié hier, seul à

seul?

MINUCCIO.

Je vous ai déjà répondu que je n'avais rien à vous répondre. Elle

m'avait chargé, comme vous le voyez, de lui ramener Perillo. À peine

avait-il essayé son casque, l'oiseau chaperonné est revenu au nid.

MAITRE BERNARD.

Tout cela est étrange, tout cela est obscur. Et ce refrain que tu vas

lui chanter, afin d'entretenir sa tristesse!

MINUCCIO.

Vous voyez bien qu'il ne sert qu'à la chasser. Pensez-vous que je

cherche à nuire?

MAITRE BERNARD.

Non, certes, mais je ne puis me défendre...

[MINUCCIO.

Tenez-vous en repos jusqu'à l'heure des vêpres.

MAITRE BERNARD.

Pourquoi cela? pourquoi jusqu'à cette heure? C'est la troisième fois

que tu me le répètes, sans jamais vouloir t'expliquer.

MINUCCIO.

Je ne puis vous en dire plus long, car je n'en sais pas moi-même

davantage. La plus belle fille ne donne que ce qu'elle a, et l'ami le

plus dévoué se tait sur ce qu'il ignore.

MAITRE BERNARD.

La peste soit de tes mystères! Que se prépare-t-il donc pour cette

heure-là? Quel événement doit nous arriver? Est-ce donc le roi en

personne qui va venir nous rendre visite?

MINUCCIO, _à part_.

Il ne croit pas être si près de la vérité.

_Haut._

Mon vieil ami, ayez bon espoir. Si tout ne s'arrange pas à souhait, je

casse le manche de ma guitare.

MAITRE BERNARD.

Beau profit! Enfin, nous verrons, puisqu'à toute force il faut prendre

patience; mais je ne te pardonne point ces façons d'agir.

MINUCCIO.

Cela viendra plus tard, j'espère. Encore une fois, doutez-vous de moi?

MAITRE BERNARD.

Hé non, enragé que tu es, avec ta discrétion maussade?] Écoute, il

faut que je te dise tout, bien que tu ne veuilles me rien dire. Une

chose ici me fait plus que douter, me fait frémir, entends-tu bien?

Cette nuit, poussé par l'inquiétude, je m'étais approché doucement de

la chambre de Carmosine, pour écouter si elle dormait. À travers la

fente de la porte, entre le gond et la muraille, je l'ai vue assise

dans son lit, avec un flambeau tout près d'elle; elle écrivait, et, de

temps en temps, elle semblait réfléchir très profondément, puis elle

reprenait sa plume avec une vivacité effrayante, comme si elle eût

obéi à quelque impression soudaine. Mon trouble en la voyant, ou ma

curiosité, sont devenus trop forts. Je suis entré: tout aussitôt sa

lumière s'est éteinte, et j'ai entendu le bruit d'un papier qui se

froissait en glissant sous son chevet.

MINUCCIO.

C'est quelque adieu à ce pauvre Antoine, qui s'est fait soldat, à ce

qu'il croit.

MAITRE BERNARD.

Ma fille l'ignorait.

MINUCCIO.

Oh! que non. Est-ce qu'un amant s'en va en silence? Il ne se noierait

même pas sans le dire.

MAITRE BERNARD.

Je n'en sais rien, mais je croirais presque... Voilà cet imbécile qui

revient avec ma femme.--Rentrons; je veux que tu saches tout.

MINUCCIO.

C'est encore votre fille qui a rappelé celui-là. Vous voyez bien

qu'elle ne pense qu'à rire.

_Ils rentrent dans la maison._

SCÈNE IV

SER VESPASIANO ET DAME PAQUE _viennent du fond du jardin_.

SER VESPASIANO.

Pour la dot, je suis satisfait, et je vous quitte pour voler chez le

tabellion, afin de hâter le contrat.

DAME PAQUE.

Et moi, chevalier, je suis ravie que vous soyez de si bonne

composition.

SER VESPASIANO.

Comment donc! la dot est honnête, la fille aussi; mon but principal

est de m'attacher à votre famille.

DAME PAQUE.

Mon mari fera quelques difficultés; entre nous, c'est une pauvre tête,

un homme qui calcule, un homme besoigneux.

SER VESPASIANO.

Bah! cela me regarde. Nous ferons des noces, si vous m'en croyez,

magnifiques. Le roi y viendra.

DAME PAQUE.

Est-ce possible!

SER VESPASIANO.

Il y dansera, mort-Dieu! il y dansera, et avec vous-même, dame Pâque.

Vous serez la reine du bal.

DAME PAQUE.

Ah! ces plaisirs-là ne m'appartiennent plus.

SER VESPASIANO.

Vous les verrez renaître sous vos pas. Je vole chez le tabellion.

SCÈNE V

CARMOSINE ET PERILLO _viennent du fond_.

CARMOSINE.

Il faut me le promettre, Antoine. Songez à ce que deviendrait mon père

si Dieu me retirait de ce monde.

PERILLO.

Pourquoi ces cruelles pensées? vous ne parliez pas ainsi tout à

l'heure.

CARMOSINE.

Songez que je suis ce qu'il aime le mieux, presque sa seule joie sur

la terre. S'il venait à me perdre, je ne sais vraiment pas comment

il supporterait ce malheur. [Votre père fut son dernier ami, et quand

vous êtes resté orphelin, vous vous souvenez, Perillo, que cette

maison est devenue la vôtre. En nous voyant grandir ensemble, on

disait dans le voisinage que maître Bernard avait deux enfants. S'il

devait aujourd'hui n'en avoir plus qu'un seul...

PERILLO.

Mais vous nous disiez d'espérer.

CARMOSINE.

Oui, mon ami, mais il faut me promettre de prendre soin de lui, de

ne pas l'abandonner... Je sais que vous avez fait une demande, et

que vous pensez à quitter Palerme... Mais, écoutez-moi, vous pouvez

encore... Il m'a semblé entendre du bruit.

PERILLO.

Ce n'est rien; je ne vois personne.

CARMOSINE.

Vous pouvez encore revenir sur votre détermination,... j'en suis

convaincue, je le sais. Je ne vous parle pas de cette démarche, ni du

motif qui l'a dictée; mais] s'il est vrai que vous m'avez aimée, vous

prendrez ma place après moi.

PERILLO.

Rien après vous!

CARMOSINE.

Vous la prendrez, si vous êtes honnête homme... Je vous lègue mon

père.

PERILLO.

Carmosine!... Vous me parlez, en vérité, comme si vous aviez un pied

dans la tombe. Cette romance que, tout à l'heure, vous vous plaisiez

à répéter, je ne m'y suis pas trompé, j'en suis sûr, c'est votre

histoire, c'est pour vous qu'elle est faite, c'est votre secret: vous

voulez mourir.

CARMOSINE.

Prends garde! Ne parle pas si haut.

PERILLO.

[Et qu'importe que l'on m'entende si ce que je dis est la vérité! Si

vous avez dans l'âme cette affreuse idée de quitter volontairement

la vie, et de nous cacher vos souffrances, jusqu'à ce qu'on vous voie

tout à coup expirer au milieu de nous... Que dis-je, grand Dieu! quel

soupçon horrible! S'il se pouvait que, lassée de souffrir, fidèle

seulement à votre affreux silence, vous eussiez conçu la pensée...]

Vous me recommandiez votre père... Vous ne voudriez pas tuer sa fille!

CARMOSINE.

Ce n'est pas la peine, mon ami; la mort n'a que faire d'une main si

faible.

PERILLO.

Mais vous souhaitez donc qu'elle vienne? Pourquoi trompez-vous votre

père? Pourquoi affectez-vous devant lui ce repos, cet espoir que vous

n'avez pas, cette sorte de joie qui est si loin de vous?

CARMOSINE.

Non, pas si loin que tu peux le croire. Lorsque Dieu nous appelle à

lui, il nous envoie, n'en doute point, des messagers secrets qui nous

avertissent. [Je n'ai pas fait beaucoup de bien, mais je n'ai pas non

plus fait grand mal. L'idée de paraître devant le Juge suprême ne

m'a jamais inspiré de crainte; il le sait, je le lui ai dit; il me

pardonne et m'encourage.] J'espère, j'espère être heureuse. J'en ai

déjà de charmants présages.

PERILLO.

Vous l'aimez beaucoup, Carmosine.

CARMOSINE.

De qui parles-tu?

PERILLO.

Je n'en sais rien; mais la mort seule n'a point tant d'attraits.

CARMOSINE.

Écoute. Ne fais pas de vaines conjectures, et ne cherche pas à

pénétrer un secret qui ne saurait être bon à personne; tu l'apprendras

quand je ne serai plus. [Tu me demandes pourquoi je trompe mon père?

C'est précisément par cette raison que je ne ferais, en m'ouvrant à

lui, qu'une chose cruelle et inutile. Je ne t'aurais point non plus

parlé comme je l'ai fait, si, en le faisant, je n'eusse rempli un

devoir. Je te demande de ne point trahir la confiance que j'ai en toi.

PERILLO.

Soyez sans crainte; mais, de votre côté, promettez-moi du moins...

CARMOSINE.

Il suffit. Songe, mon ami, qu'il y a des maux sans remède.] Tu vas

maintenant aller dans ma chambre; voici une clef, tu ouvriras un

coffre qui est derrière le chevet de mon lit, tu y trouveras une robe

de fête;... je ne la porterai plus, celle-là, je l'ai portée aux fêtes

de la reine, lorsque pour la première fois... Il y a dessous un papier

écrit, que tu prendras et que tu garderas; je te le confie,... à toi

seul, n'est-ce pas?

PERILLO.

Votre testament, Carmosine?

CARMOSINE.

Oh! cela ne mérite pas d'être appelé ainsi. De quoi puis-je disposer

au monde? C'est bien peu de chose que ces adieux qu'on laisse malgré

soi à la vie, et qu'on nomme dernières volontés! Tu y trouveras ta

part, Perillo.

PERILLO.

Ma part! Dieu juste, quelle horreur!... Et vous pensez qu'il est

possible...

CARMOSINE.

Épargne-moi, épargne-moi. Nous en reparlerons tout à l'heure, [dans

ma chambre, car je vais rentrer;] il se fait tard, [voici l'heure des

vêpres.[4]]

SCÈNE VI

CARMOSINE, _seule_.

Ta part! pauvre et excellent coeur!--Elle eût été plus douce, et tu

la méritais, si l'impitoyable hasard ne m'eût fait rencontrer... Dieu

puissant! quel blasphème sort donc de mes lèvres! O ma douleur, ma

chère douleur, j'oserais me plaindre de toi? Toi mon seul bien, toi ma

vie et ma mort, toi qu'il connaît maintenant? O bon Minuccio, digne,

loyal ami! il t'a écouté, tu lui as tout dit, il a souri, il a été

touché, il m'a envoyé une bague...

_Elle la baise._

Tu reposeras avec moi! Ah! quelle joie, quel bonheur ce matin quand

j'ai entendu ces mots: Il sait tout! Qu'importent maintenant et mes

larmes, et ma souffrance, et toutes les tortures de la mort! Il

sait que je pleure, il sait que je souffre! [Oui, Perillo avait

raison;--cette joie devant mon père a été cruelle, mais pouvais-je la

contenir? Rien qu'en regardant Minuccio, le coeur me battait avec

tant de force! Il l'avait vu, lui, il lui avait parlé!] O mon amour! ô

charme inconcevable! délicieuse souffrance, tu es satisfaite! je

meurs tranquille, et mes voeux sont comblés.--L'a-t-il compris en

m'envoyant cette bague? A-t-il senti qu'en disant que j'aimais, je

disais que j'allais mourir? Oui, il m'a comprise, il m'a devinée. Il

m'a mis au doigt cet anneau qui restera seul dans ma tombe quand je ne

serai plus qu'un peu de poussière... Grâces te soient rendues, ô mon

Dieu! je vais mourir, et je puis mourir!

_On entend sonner à la grille du jardin._

On sonne à la grille, je crois?--Holà! Michel! personne ici? Comment

m'a-t-on laissée toute seule?

_Elle s'approche de la maison._

[Ah! ils sont tous là, dans la salle basse, ils lisent quelque

chose attentivement, et paraissent se consulter. Minuccio semble les

retenir... Perillo m'aurait-il trahie?

_On sonne une seconde fois._

Ce sont deux dames voilées qui sonnent. Michel, où es-tu? Ouvre donc]

SCÈNE VII

CARMOSINE, LA REINE, MICHEL, _ouvrant la grille. Une femme, qui

accompagne la reine, reste au fond du théâtre._

LA REINE.

N'est-ce pas ici que demeure maître Bernard, le médecin?

MICHEL.

Oui, madame.

LA REINE.

Puis-je lui parler?

MICHEL.

Je vais l'avertir.

LA REINE.

Attends un instant. Qui est cette jeune fille?

MICHEL.

C'est mademoiselle Carmosine.

LA REINE.

La fille de ton maître?

MICHEL.

Oui, madame.

LA REINE.

Cela suffit, c'est à elle que j'ai affaire.

SCÈNE VIII

CARMOSINE, LA REINE.

LA REINE.

Pardon, mademoiselle...

_À part._

Elle est bien jolie.

_Haut._

Vous êtes la fille de maître Bernard?

CARMOSINE.

Oui, madame.

LA REINE.

Puis-je, sans être indiscrète, vous demander un moment d'entretien?

_Carmosine lui fait signe de s'asseoir._

Vous ne me connaissez pas?

CARMOSINE.

Je ne saurais dire...

LA REINE, _s'asseyant_.

Je suis parente... un peu éloignée... d'un jeune homme qui demeure

ici, je crois, et qui se nomme Perillo.

CARMOSINE.

Il est à la maison, si vous voulez le voir...

LA REINE.

Tout à l'heure, si vous le permettez.--Je suis étrangère,

mademoiselle, et j'occupe à la cour d'Espagne une position assez

élevée. Je porte à ce jeune homme beaucoup d'intérêt, et il serait

possible qu'un jour le crédit dont je puis disposer devint utile à sa

fortune.

CARMOSINE.

Il le mérite à tous égards.

_Maître Bernard et Minuccio paraissent sur le seuil de la maison._

MAITRE BERNARD, _bas à Minuccio_.

Qui donc est là avec ma fille?

MINUCCIO.

Ne dites mot, venez avec moi.

_Il l'emmène._

LA REINE.

C'est précisément sur ce point que je désire être éclairée, [et je

vous demande encore une fois pardon de ce que ma démarche peut avoir

d'étrange.

CARMOSINE.

Elle est toute simple, madame, mais mon père serait plus en état de

vous répondre que moi; je vais, s'il vous plaît...

LA REINE.

Non, je vous en prie, à moins que je ne vous importune. Vous êtes

souffrante, m'a-t-on dit.

CARMOSINE.

Un peu, madame.

LA REINE.

On ne le croirait pas.

CARMOSINE.

Le mal dont je souffre ne se voit pas toujours, bien qu'il ne me

quitte jamais.

LA REINE.

Il ne saurait être bien sérieux, à votre âge.

CARMOSINE.

En tout temps, Dieu fait ce qu'il veut.

LA REINE.

Je suis sûre qu'il ne veut pas vous faire grand mal.--Mais la crainte

que j'ai de vous fatiguer me force à préciser mes questions, car je ne

veux point vous le cacher, c'est de vous, et de vous seulement, que

je désirerais une réponse, et je suis persuadée, si vous me la faites,

qu'elle sera sincère.] Vous avez été élevée avec ce jeune homme; vous

le connaissez depuis son enfance.--Est-ce un honnête homme? est-ce un

homme de coeur?

CARMOSINE.

Je le crois ainsi; mais, madame, je ne suis pas un assez bon juge...

LA REINE.

Je m'en rapporte entièrement à vous.

[CARMOSINE.

D'où me vient l'honneur que vous me faites? Je ne comprends pas bien

que, sans me connaître...

LA REINE.

Je vous connais plus que vous ne pensez, et la preuve que j'ai toute

confiance en vous, c'est la question que je vais vous faire, en vous

priant de l'excuser, mais d'y répondre avec franchise. Vous êtes

belle, jeune et riche, dit-on.] Si ce jeune homme [dont nous parlons]

demandait votre main, l'épouseriez-vous?

CARMOSINE.

Mais, madame...

LA REINE.

En supposant, bien entendu, que votre coeur fut libre, et qu'aucun

engagement ne vînt s'opposer à cette alliance.

CARMOSINE.

Mais, madame, dans quel but me demandez-vous cela?

LA REINE.

C'est que j'ai pour amie une jeune fille, belle comme vous, qui

a votre âge, qui est, comme vous, un peu souffrante; c'est de la

mélancolie ou peut-être quelque chagrin secret qu'elle dissimule, je

ne sais trop, mais j'ai le projet, si cela se peut, de la marier, et

de la mener à la cour, afin d'essayer de la distraire; car elle vit

dans la solitude, et vous savez de quel danger cela est pour une jeune

tête qui s'exalte, se nourrit de désirs, d'illusions; [qui prend pour

l'espérance tout ce qu'elle entrevoit, pour l'avenir tout ce qu'elle

ne peut voir; qui s'attache à un rêve dont elle se fait un monde,

innocemment, sans y réfléchir, par un penchant naturel du coeur,]

et qui, hélas! en cherchant l'impossible, passe bien souvent à côté du

bonheur.

[CARMOSINE.

Cela est cruel.

LA REINE.

Plus qu'on ne peut dire.] Combien j'en ai vu, des plus belles, des

plus nobles et des plus sages, perdre leur jeunesse, et quelquefois la

vie, pour avoir gardé de pareils secrets!

CARMOSINE.

On peut donc en mourir, madame?

LA REINE.

Oui, on le peut, et ceux qui le nient ou qui s'en raillent, n'ont

jamais su ce que c'est que l'amour, [ni en rêve ni autrement. Un

homme, sans doute, doit s'en défendre. La réflexion, le courage, la

force, l'habitude de l'activité, le métier des armes surtout, doivent

le sauver; mais une femme!--Privée de ce qu'elle aime, où est son

soutien? Si elle a du courage, où est sa force? Si elle a un métier,

fût-ce le plus dur, celui qui exige le plus d'application, qui peut

dire où est sa pensée pendant que ses yeux suivent l'aiguille, ou que

son pied fait tourner le rouet?]

CARMOSINE.

Que vous me charmez de parler ainsi!

LA REINE.

C'est que je dis ce que je pense. C'est pour n'être pas obligé de les

plaindre qu'on ne veut pas croire à nos chagrins. Ils sont réels,

et d'autant plus profonds, que ce monde qui en rit nous force à les

cacher; notre résignation est une pudeur; nous ne voulons pas qu'on

touche à ce voile, nous aimons mieux nous y ensevelir; de jour en jour

on se fait à sa souffrance, on s'y livre, on s'y abandonne, on s'y

dévoue, on l'aime, on aime la mort... Voilà pourquoi je voudrais

tâcher d'en préserver ma jeune amie.

CARMOSINE.

Et vous songez à la marier; est-ce que c'est Perillo qu'elle aime?

LA REINE.

Non, mon enfant, ce n'est pas lui; mais s'il est tel qu'on me l'a dit,

bon, brave, honnête (savant, peu importe), sa femme ne serait-elle pas

heureuse?

CARMOSINE.

Heureuse, si elle en aime un autre!

LA REINE.

Vous ne répondez pas à ma question première. [Je vous avais demandé

de me dire si, à votre avis personnel, Perillo vous semble, en effet,

digne d'être chargé du bonheur d'une femme. Répondez, je vous en

conjure.]

CARMOSINE.

Mais, si elle en aime un autre, madame, il lui faudra donc l'oublier?

LA REINE, _à part_.

Je n'en obtiendrai pas davantage.

_Haut._

[Pourquoi l'oublier? Qui le lui demande?

CARMOSINE.

Dès qu'elle se marie, il me semble...

LA REINE.

Eh bien! achevez votre pensée.

CARMOSINE.

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5 · 第 14 / 15 段