Tu es un badin. Je souhaitais d'avoir ces terres, non pour le bien

qu'elles rapportent, mais seulement pour m'arrondir; cela m'encadrait

singulièrement. [Le roi, à qui elles appartiennent, se refusait à me

les céder, se réservant, à ce qu'il prétendait, de m'en faire don le

jour de mes noces. L'intention était galante.] Hier, sur un avis que

je reçus de cette bonne dame Pâque...

PERILLO.

Se pourrait-il?...

SER VESPASIANO.

Vous la connaissez? Ce sont de petites gens, mais de bonnes gens,

chez qui je vais le soir me débrider l'esprit, et me débotter

l'imagination. La fille a de beaux yeux, c'est vous en dire assez; car

si ce n'était cela...

MINUCCIO.

Et la dot?

SER VESPASIANO.

Eh bien! oui, si tu veux, la dot. Ces gens de peu, cela amasse, mais

ce n'est point ce dont je me soucie. Il suffit que l'enfant me

plaise; j'en avais touché un mot à la mère, et la bonne femme s'était

prosternée. Hier donc, on m'invite à souper, et je m'attendais à une

affaire conclue... Devines-tu, maintenant, beau trouvère?

MINUCCIO.

Un peu moins qu'avant de vous entendre.

SER VESPASIANO.

Ce bouffon-là goguenarde toujours. Eh, mordieu! au lieu d'un festin

et d'une joyeuse fiancée, voilà des visages en pleurs, une créature à

demi pâmée, et on me régale d'un écrit...

MINUCCIO, _bas à Vespasiano_.

Taisez-vous, pour l'amour de Dieu!

SER VESPASIANO.

Pourquoi donc en faire mystère, quand la fillette elle-même m'a dit

qu'elle n'en fait point! Quelle épître, bon Dieu! quelle lettre!

quatre pages de lamentations.

MINUCCIO, _bas_.

Vous oubliez que j'étais là, et que j'en sais autant que vous.

SER VESPASIANO.

Mais non, pas du tout, c'est que tu ne sais rien, car tout le piquant

de l'affaire, c'est que j'avais annoncé mon mariage au roi.

MINUCCIO.

Et vous comptiez sur Ceffalù?

SER VESPASIANO.

Et Calatabellotte, cela va sans dire. À présent, que vais-je répondre,

quand le roi, rentrant au palais, va me crier d'abord du haut de

son destrier: Eh bien! chevalier Vespasiano, où en êtes-vous de vos

épousailles? Cela est fort embarrassant. Tu me diras qu'en fin de

compte la belle ne saurait m'échapper, je le sais bien; mais pourquoi

tant de façons? Ces airs de caprice, quand je consens à tout, sont

blessants et hors de propos.

PERILLO, _bas à Minuccio_.

Minuccio, que veut dire tout ceci?

MINUCCIO, _bas_.

Ne vois-tu pas quel est le personnage?

SER VESPASIANO.

Du reste, ce n'est pas précisément à la Carmosine que j'en veux, mais

à ses sots parents; car, pour ce qui la regarde, son intention était

bien claire en me lisant cette lettre d'un rival dédaigné.

[MINUCCIO.

Son intention était claire, en effet; elle vous a dit qu'elle voulait

rester fille.

SER VESPASIANO.

Bon! ce sont de ces petits détours, de ces coquetteries aimables où

l'amour ne se trompe point. Quand une belle vous déclare qu'elle ne

saurait s'accommoder de personne, cela signifie: Je ne veux que de

vous.]

PERILLO.

Qui avait écrit, s'il vous plaît, cette lettre dont vous parlez?

SER VESPASIANO.

Je ne sais qui, un certain Antoine, un clerc, je crois, un homme de la

basoche...

PERILLO.

J'ai l'honneur d'en être un, monsieur, et je vous prie de parler

autrement.

SER VESPASIANO.

Je suis gentilhomme et chevalier.--Parlez vous-même d'autre sorte.

MINUCCIO, _à ser Vespasiano_.

Et moi je vous conseille de ne pas parler du tout.

_À Perillo._

Es-tu fou, Perillo, de provoquer un fou?

PERILLO, _tandis que ser Vespasiano s'éloigne_.

O Minuccio! ma pauvre lettre! mon pauvre adieu écrit avec mes larmes,

le plus pur sanglot de mon coeur, la chose la plus sacrée du monde,

le dernier serrement de main d'un ami qui nous quitte, elle a

montré cela, elle l'a étalé aux regards de ce misérable! O ingrate!

ingénéreuse fille! elle a souillé le sceau de l'amitié, elle a

prostitué ma douleur! Ah, Dieu! je te disais tout à l'heure que je ne

pouvais plus souffrir; je n'avais pas pensé à cela.

MINUCCIO.

Promets-moi du moins...

PERILLO.

Ne crains rien. Je n'ai pas été maître d'un mouvement d'impatience;

mais tout est fini, je suis calme.

_Regardant ser Vespasiano qui se promène sur la scène._

Pourquoi en voudrais-je à cet inconnu, à cet automate ridicule que

Dieu fait passer sur ma route? Celui-là ou tout autre, qu'importe? Je

ne vois en lui que la Destinée, dont il est l'aveugle instrument;

je crois même qu'il en devait être ainsi. Oui, c'est une chose très

ordinaire. Quand un homme sincère et loyal est frappé dans ce qu'il a

de plus cher, lorsqu'un malheur irréparable brise sa force et tue son

espérance, lorsqu'il est maltraité, trahi, repoussé par tout ce qui

l'entoure, presque toujours, remarque-le, presque toujours c'est un

faquin qui lui donne le coup de grâce, et qui, par hasard, sans le

savoir, rencontrant l'homme tombé à terre, marche sur le poignard

qu'il a dans le coeur.

MINUCCIO.

Il faut que je te parle, viens avec moi; il faut que tu renonces à ce

projet que tu as...

PERILLO.

Il est trop tard.

SCÈNE IV

LES PRÉCÉDENTS, L'OFFICIER DU PALAIS.

_La salle se remplit de monde._

L'OFFICIER.

Faites place, retirez-vous.

SER VESPASIANO, _à Minuccio_.

Tu es donc lié particulièrement avec ce jeune homme? Dis-moi donc,

penses-tu que je ne doive pas me considérer comme offensé?

MINUCCIO.

Vous, magnifique chevalier?

SER VESPASIANO.

Oui, il m'a voulu imposer silence.

MINUCCIO.

Eh bien! ne l'avez-vous pas gardé?

SER VESPASIANO.

C'est juste. Voici Leurs Majestés. [Le roi paraît un peu courroucé;

il faut pourtant que je lui parle à tout prix; car tu comprends que je

n'attendrai pas qu'il me somme de m'expliquer.

MINUCCIO.

Et sur quoi?

SER VESPASIANO.

Sur mon mariage.]

SCÈNE V

LES PRÉCÉDENTS, LE ROI, LA REINE.

LE ROI.

Que je n'entende jamais pareille chose! Ce malheureux royaume est-il

donc si maudit du ciel, si ennemi de son repos, qu'il ne puisse

conserver la paix au dedans, tandis que je fais la guerre au dehors!

Quoi! l'ennemi est à peine chassé, il se montre encore sur nos

rivages, et lorsque je hasarde pour vous ma propre vie et celle de

l'infant, je ne puis revenir un instant ici sans avoir à juger vos

disputes!

LA REINE.

Pardonnez-leur au nom de votre gloire et du nouveau succès de vos

armes.

LE ROI.

Non, par le ciel! car ce sont eux précisément qui me feraient perdre

le fruit de ces combats, avec leurs discordes honteuses, avec leurs

querelles de paysans! Celui-là, c'est l'orgueil qui le pousse, et

celui-ci c'est l'avarice. On se divise pour un privilège, pour une

jalousie, pour une rancune; pendant que la Sicile tout entière réclame

nos épées, on tire les couteaux pour un champ de blé. Est-ce pour cela

que le sang français coule encore depuis les Vêpres? Quel fut alors

votre cri de guerre? La liberté, n'est-ce pas, et la patrie! et

tel est l'empire de ces deux grands mots, qu'ils ont sanctifié

la vengeance. Mais de quel droit vous êtes-vous vengés, si vous

déshonorez la victoire? Pourquoi avez-vous renversé un roi, si vous ne

savez pas être un peuple?

LA REINE.

Sire, ont-ils mérité cela?

LE ROI.

Ils ont mérité pis encore, ceux qui troublent le repos de l'État, ceux

qui ignorent ou feignent d'ignorer que, lorsqu'une nation s'est levée

dans sa haine et dans sa colère, il faut qu'elle se rassoie, comme le

lion, dans son calme et sa dignité.

[LA REINE, _à demi voix aux assistants_.

Ne vous effrayez pas, bonnes gens. Vous savez combien il vous aime.

LE ROI.

Nous sommes tous solidaires, nous répondons tous des hécatombes du

jour de Pâques. Il faut que nous soyons amis, sous peine d'avoir

commis un crime. Je ne suis pas venu chez vous pour ramasser sous un

échafaud la couronne de Conradin, mais pour léguer la mienne à

une nouvelle Sicile.] Je vous le répète, soyez unis; plus de

dissentiments, de rivalité, chez les grands comme chez les petits;

sinon, si vous ne voulez pas; si, au lieu de vous entr'aider, comme la

loi divine l'ordonne, vous manquez au respect de vos propres lois,

par la croix-Dieu! je vous les rappellerai, et le premier de vous

qui franchit la haie du voisin pour lui dérober un fétu, je lui fais

trancher la tête sur la borne qui sert de limite à son champ.--Jérôme,

ôte-moi cette épée.

_La foule se retire._

LA REINE.

Permettez-moi de vous aider.

LE ROI.

Vous, ma chère! vous n'y pensez pas. Cette besogne est trop rude pour

vos mains délicates.

LA REINE.

Oh! je suis forte, quand vous êtes vainqueur. Tenez, don Pèdre, votre

épée est plus légère que mon fuseau.--Le prince de Salerne est donc

votre prisonnier?

LE ROI.

Oui, et monseigneur d'Anjou payera cher pour la rançon de ce vilain

boiteux.--Pourquoi ces gens-là s'en vont-ils?

_Il s'assoit._

LA REINE.

Mais, c'est que vous les avez grondés.

[LE ROI.

Oui, je suis bien barbare, bien tyran! n'est-ce pas, ma chère

Constance?

LA REINE.

Ils savent que non.

LE ROI.

Je le crois bien; vous ne manquez pas de le leur dire, justement quand

je suis fâché.

LA REINE.

Aimez-vous mieux qu'ils vous haïssent? Vous n'y réussirez pas

facilement. Voyez pourtant, ils se sont tous enfuis; votre colère doit

être satisfaite.] Il ne reste plus dans la galerie qu'un jeune homme

qui se promène là, d'un air bien triste et bien modeste. Il jette

de temps en temps vers nous un regard qui semble vouloir dire:

Si j'osais!--Tenez, je gagerais qu'il a quelque chose de

très-intéressant, de très-mystérieux à vous confier. Voyez cette

contenance craintive et respectueuse en même temps; je suis sûre que

celui-là n'a pas de querelles avec ses voisins... Il s'en va.--Faut-il

l'appeler?

LE ROI.

Si cela vous plaît.

_La reine fait un signe à l'officier du palais, qui va avertir

Perillo; celui-ci s'approche du roi et met un genou en terre. [La

reine s'assoit à quelque distance.]_

As-tu quelque chose à me dire?

PERILLO.

Sire, je crains qu'on ne m'ait trompé.

LE ROI.

En quoi trompé?

PERILLO.

On m'avait dit que le roi daignait permettre au plus humble de ses

sujets d'approcher de sa personne sacrée, et de lui exposer...

LE ROI.

Que demandes-tu?

PERILLO.

Une place dans votre armée.

LE ROI.

Adresse-toi à mes officiers.

_Perillo se lève et s'incline._

Pourquoi es-tu venu à moi?

PERILLO.

Sire, la demande que j'ose faire peut décider de toute ma vie. Nous ne

voyons pas la Providence, mais la puissance des rois lui ressemble, et

Dieu leur parle de plus près qu'à nous.

LE ROI.

Tu as bien fait, mais tu as un habit qui ne va guère avec une

cuirasse.

PERILLO.

J'ai étudié pour être avocat, mais aujourd'hui j'ai d'autres pensées.

LE ROI.

D'où vient cela?

PERILLO.

Je suis Sicilien, et Votre Majesté disait tout à l'heure...

LE ROI.

L'homme de loi sert son pays tout aussi bien que l'homme d'épée. Tu

veux me flatter.--Ce n'est pas là ta raison.

PERILLO.

Que Votre Majesté me pardonne...

LE ROI.

Allons, voyons! parle franchement. Tu as perdu au jeu, ou ta maîtresse

est morte.

PERILLO.

Non, Sire, non, vous vous trompez.

LE ROI.

Je veux connaître le motif qui t'amène.

LA REINE.

Mais, Sire, s'il ne veut pas le dire?

PERILLO.

Madame, si j'avais un secret, je voudrais qu'il fût à moi seul, et

qu'il valût la peine de vous être dit.

LA REINE.

S'il ne t'appartient pas, garde-le.--Ce n'est pas la moins rare espèce

de courage.

LE ROI.

Fort bien.--Sais-tu monter à cheval?

PERILLO.

J'apprendrai, Sire.

LE ROI.

Tu t'imagines cela? Voilà de mes cavaliers en herbe, qui

s'embarqueraient pour la Palestine, et qu'un coup de lance jette à

bas, comme ce pauvre Vespasiano!

LA REINE.

Mais, Sire, est-ce donc si difficile? Il me semble que moi, qui

ne suis qu'une femme, j'ai appris en fort peu de temps, et je ne

craindrais pas votre cheval de bataille.

LE ROI.

En vérité!

_À Perillo._

Comment t'appelles-tu?

PERILLO.

Perillo, Sire.

LE ROI.

Eh bien! Perillo, en venant ici, tu as trouvé ton étoile. Tu vois

que la reine te protège.--Remercie-la et vends ton bonnet, afin de

t'acheter un casque.

_Perillo s'agenouille de nouveau devant la reine, qui lui donne sa

main à baiser._

LA REINE.

Perillo, [tu as raison de vouloir être soldat plutôt qu'avocat. Laisse

d'autres que toi faire leur fortune en débitant de longs discours.]

La première cause de la tienne aura été (souviens-toi de cela) la

discrétion dont tu as fait preuve.[1] Fais ton profit de l'avis que

je te donne, car je suis femme et curieuse, et je puis te dire, à bon

escient, que la plus curieuse des femmes, si elle s'amuse de celui qui

parle, n'estime que celui qui se tait.

LE ROI.

Je vous dis qu'il a un chagrin d'amour, et cela ne vaut rien à la

guerre.

PERILLO.

Pour quelle raison, Sire?

LE ROI.

Parce que les amoureux se battent toujours trop ou trop peu, selon

qu'un regard de leur belle leur fait éviter ou chercher la mort.

PERILLO.

Celui qui cherche la mort peut aussi la donner.

LE ROI.

Commence par là; c'est le plus sage.

SCÈNE VI

LE ROI, LA REINE, MINUCCIO, SER VESPASIANO, PLUSIEURS DEMOISELLES,

PAGES, ETC.

_Perillo, en sortant, rencontre Minuccio et échange quelques mots avec

lui._

LE ROI.

Qui vient là-bas? N'est-ce pas Minuccio, avec ce troupeau de petites

filles?

LA REINE.

C'est lui-même, et ce sont mes caméristes qui le tourmentent sans

doute pour le faire chanter. Oh! je vous en conjure, appelez-le! je

l'aime tant! personne à la cour ne me plaît autant que lui; il fait de

si jolies chansons!

LE ROI.

Je l'aime aussi, mais avec moins d'ardeur.--Holà! Minuccio, approche,

approche, et qu'on apporte une coupe de vin de Chypre afin de le

mettre en haleine. Il nous dira quelque chose de sa façon.

MINUCCIO, _à Vespasiano_.

Retirez-vous, le roi m'a appelé.

SER VESPASIANO.

Bon, bon, la reine m'a fait signe.

[MINUCCIO, _à part_.

Je ne m'en débarrasserai jamais. Il est cause que Perillo s'est

échappé tantôt dans cette foule.]

_Un valet apporte un flacon de vin; l'officier remet en même temps un

papier au roi, qui le lit à l'écart._

LA REINE.

Eh bien! petites indiscrètes, petites bavardes, vous voilà encore,

selon votre habitude, importunant ce pauvre Minuccio!

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Nous voulons qu'il nous dise une romance.

DEUXIÈME DEMOISELLE.

Et des tensons.

TROISIÈME DEMOISELLE.

Et des jeux-partis.

LA REINE, _à Minuccio_.

Sais-tu que j'ai à me plaindre de toi? On te voit paraître quand le

roi arrive, mais dès que je suis seule, tu ne te montres plus.

SER VESPASIANO, _s'avançant_.

Votre Majesté est dans une grande erreur. Il ne se passe point de jour

qu'on ne me voie en ce palais.

LA REINE.

Bonjour, Vespasiano, bonjour.

MINUCCIO, _à part_.

Que va-t-il devenir maintenant? Il est soldat, il faut qu'il parte.

LE ROI, _lisant d'un air distrait, et s'adressant à Minuccio_.

Je suis bien aise de te voir. Tu vas me conter les nouvelles. Allons,

bois un verre de vin.

SER VESPASIANO, _buvant_.

Votre Majesté a bien de la bonté. Mon mariage n'est point encore fait.

LE ROI.

C'est toi, Vespasiano? Eh bien! un autre jour.

SER VESPASIANO.

Certainement, Sire, certainement.

_[À part._

Il ne parle point de Calatabellotte.]

_Aux demoiselles._

Qu'avez-vous à rire, vous autres?

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Ah! vous autres!

SER VESPASIANO.

Oui, vous et les autres. Le roi m'interroge, et je réponds. Qu'y

a-t-il là de si plaisant?

DEUXIÈME DEMOISELLE.

Beau sire chevalier, comment se porte votre cheval, depuis que nous ne

vous avons vu?

TROISIÈME DEMOISELLE.

Nous avons eu grand'peur pour lui.

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Et votre casque?

DEUXIÈME DEMOISELLE.

Et votre lance?

TROISIÈME DEMOISELLE.

Les avez-vous fait rajuster?

SER VESPASIANO.

Je ne fais point de cas des railleries des femmes!

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Nous vous interrogeons, répondez; sinon, nous dirons que vous n'êtes

pas plus habile à repartir un mot de courtoisie...

SER VESPASIANO.

Eh bien?

DEUXIÈME DEMOISELLE.

Qu'à parer une lance courtoise.

SER VESPASIANO, _à part_.

Petites perruches mal apprises!

LA REINE.

Minuccio est si préoccupé qu'il n'entend pas ce qu'on dit près de lui.

MINUCCIO.

Il est vrai, madame, et j'en demande très humblement pardon à Votre

Majesté. Je ne saurais penser depuis hier qu'à cette pauvre fille,...

je veux dire à ce pauvre garçon,... non, je me trompe, c'est une

romance que je tâche de me rappeler.

LA REINE.

Une romance? Tu nous la diras tout à l'heure. Mes bonnes amies veulent

des jeux-partis. Fais-leur quelques demandes pour les divertir.--Ser

Vespasiano.

SER VESPASIANO.

Majesté.

LA REINE.

Savez-vous trouver de bonnes réponses?

SER VESPASIANO, _à part_.

Encore la même plaisanterie!

_Haut._

Il n'y a pas de ma faute, madame, en vérité, il n'y en a pas.

LA REINE.

De quoi parlez-vous?

SER VESPASIANO.

De mon mariage. C'est bien malgré moi, je vous le jure, qu'il n'a pas

été consommé.

LA REINE.

Une autre fois, une autre fois.

SER VESPASIANO.

Votre Majesté sera satisfaite.

_À part._

Un autre jour, a dit le roi; une autre fois, a ajouté la reine, et

quand j'ai salué, tous deux m'ont tutoyé; en sorte que je suis au

comble de la faveur, [en même temps que je suis soulagé d'un grand

poids. Dès que je pourrai m'esquiver, je vais voler chez cette belle.]

LE ROI, _lisant toujours_.

Voilà qui est bien. [Charles le Boiteux crie d'un côté, et Charles

d'Anjou de l'autre.]--Ne parliez-vous pas de jeux-partis?

LA REINE.

Oui, Sire, s'il vous plaît d'ordonner...

LE ROI.

Vous savez que je n'y entends rien; mais il n'importe. Allons,

Minuccio, fais jaser un peu ces jeunes filles.

_Tout le monde s'assoit en cercle._

MINUCCIO.

Lequel vaut mieux, mesdemoiselles, ou posséder ou espérer?

SER VESPASIANO.

Il vaut beaucoup mieux posséder.

MINUCCIO.

Pourquoi, magnifique seigneur?

SER VESPASIANO.

Mais parce que... Cela saute aux yeux.

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Et si ce qu'on possède est une bourse vide, un nez très long, ou un

coup d'épée?

SER VESPASIANO.

Alors, l'espérance serait préférable.

DEUXIÈME DEMOISELLE.

Et si ce qu'on espère est la main d'une jeune fille, qui ne veut pas

de vous et qui s'en moque?

SER VESPASIANO.

Ah! diantre! dans ce cas-là, je ne sais pas trop...

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Il faut posséder beaucoup de patience.

DEUXIÈME DEMOISELLE.

Et espérer peu de plaisir.

MINUCCIO, _à la troisième demoiselle_.

Et vous, ma mie, vous ne dites rien?

TROISIÈME DEMOISELLE.

C'est que votre question n'en est pas une, puisqu'on nous dit que

l'espérance est le seul vrai bien qu'on puisse posséder.

LA REINE.

Ser Vespasiano est vaincu. Une autre demande, Minuccio.

MINUCCIO.

Lequel vaut mieux, ou l'amant qui meurt de douleur de ne plus voir sa

maîtresse, ou l'amant qui meurt de plaisir de la revoir?

LES DEMOISELLES, _ensemble_.

Celui qui meurt! celui qui meurt!

SER VESPASIANO.

Mais puisqu'ils meurent tous les deux...

LES DEMOISELLES.

Celui qui meurt! celui qui meurt!

SER VESPASIANO.

Mais on vous dit,... on vous demande...

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Nous n'aimons que les amants qui meurent d'amour!

SER VESPASIANO.

Mais observez qu'il y a deux manières...

DEUXIÈME DEMOISELLE.

Il n'y a que ceux-là qui aiment véritablement.

SER VESPASIANO.

Cependant...

TROISIÈME DEMOISELLE.

Et nous n'en aurons jamais d'autres.[2]

LE ROI.

Lequel vaut mieux, ou de jeunes filles sages, réservées et

silencieuses, ou de petites écervelées qui crient et qui m'empêchent

de finir ma lecture? Voyons, Minuccio, où est ta viole?

MINUCCIO.

Permettez, Sire, que je ne m'en serve pas. La musique de ma romance

nouvelle n'est pas encore composée; j'en sais seulement les paroles.

LE ROI.

Eh bien! soit.--Et vous, mesdemoiselles...

PREMIÈRE DEMOISELLE.

Sire, nous ne dirons plus un mot.

SER VESPASIANO, _à part_.

Quant à moi, j'ai assez de tensons et de chansons comme cela. Leurs

Majestés m'ont ordonné de presser le jour de mes noces... Qui me

résisterait à présent? Je m'esquive donc et vole chez cette belle.

SCÈNE VII

LES PRÉCÉDENTS, _excepté_ SER VESPASIANO.

LA REINE, _à Minuccio_.

Les paroles sont-elles de toi?

MINUCCIO.

Non, madame.

LA REINE.

Est-ce de Cipolla?

MINUCCIO.

Encore moins.

LE ROI.

Commence toujours. [Après un combat, mieux encore qu'après un

festin, j'aime à écouter une chanson, et plus la poésie en est douce,

tranquille, plus elle repose agréablement l'oreille fatiguée; car

c'est un grand fracas qu'une bataille, et pour peu qu'un bon coup de

masse sur la tête...

_Les demoiselles poussent un cri._

Silence! Récite d'abord ta chanson; tu nous diras ensuite quel est

l'auteur. On porte ainsi un meilleur jugement.

MINUCCIO.

Votre Majesté se rit des principes. Que deviendrait la justice

littéraire si on lui mettait un bandeau comme à l'autre?] L'auteur de

ma romance est une jeune fille.

LA REINE.

En vérité!

MINUCCIO.

Une jeune fille charmante, belle et sage, aimable et modeste; et ma

romance est une plainte amoureuse.

LA REINE.

Tout aimable qu'elle est, elle n'est donc pas aimée?

MINUCCIO.

Non, madame, [et elle aime jusqu'à en mourir. Le Ciel lui a donné tout

ce qu'il faut pour plaire, et en même temps pour être heureuse; son

père, homme riche et savant, la chérit de toute son âme, ou plutôt

l'idolâtre, et sacrifierait tout ce qu'il possède pour contenter le

moindre des désirs de sa fille; elle n'a qu'à dire un mot pour voir à

ses pieds une foule d'adorateurs empressés, jeunes, beaux, brillants,

gentilshommes même, bien qu'elle ne soit pas noble. Cependant],

jusqu'à dix-huit ans, son coeur n'avait pas encore parlé. De tous

ceux qu'attiraient ses charmes, un seul, fils d'un ancien ami, n'avait

pas été repoussé. Dans l'espoir de faire fortune, et de voir agréer

ses soins, il s'était exilé volontairement, et, durant de longues

années, il avait étudié pour être avocat.

LE ROI.

Encore un avocat!

MINUCCIO.

Oui, Sire; [et maintenant il est revenu plus heureux encore qu'il

n'est fier d'avoir conquis son nouveau titre, comptant d'ailleurs sur

la parole du père, et demandant pour toute récompense qu'il lui soit

permis d'espérer;] mais pendant qu'il était absent, l'indifférente et

cruelle beauté a rencontré, pour son malheur, celui qui devait venger

l'Amour. Un jour, étant à sa fenêtre avec quelques-unes de ses amies,

elle vit passer un cavalier qui allait aux fêtes de la reine. Elle

suivit ce cavalier; elle le vit au tournoi où il fut vainqueur... Un

regard décida de sa vie.

LE ROI.

Voilà un singulier roman.

MINUCCIO.

Depuis ce jour, elle est tombée dans une mélancolie profonde, car

celui qu'elle aime ne peut lui appartenir. [Il est marié à une

femme... la plus belle, la meilleure, la plus séduisante qui soit

peut-être dans ce royaume, et il trouve une maîtresse dans une épouse

fidèle.] La pauvre dédaignée ne s'abuse pas, elle sait que sa

folle passion doit rester cachée dans son coeur; [elle s'étudie

incessamment à ce que personne n'en pénètre le secret; elle évite

toute occasion de revoir l'objet de son amour; elle se défend même de

prononcer son nom;] mais l'infortunée a perdu le sommeil, sa raison

s'affaiblit, une langueur mortelle la fait pâlir de jour en jour;

[elle ne veut pas parler de ce qu'elle aime, et elle ne peut penser

à autre chose; elle refuse toute consolation, toute distraction; elle

repousse les remèdes que lui offre un père désolé, elle se meurt, elle

se consume, elle se fond comme la neige au soleil.] Enfin, sur le bord

de la tombe, la douleur l'oblige à rompre le silence. Son amant ne la

connaît pas, il ne lui a jamais adressé la parole, peut-être même

ne l'a-t-il jamais vue; elle ne veut pas mourir sans qu'il sache

pourquoi, et elle se décide à lui écrire ainsi:

_Il lit:_

Va dire, Amour, ce qui cause ma peine,

À monseigneur, que je m'en vais mourir,

Et, par pitié, venant me secourir,

Qu'il m'eût rendu la mort moins inhumaine.

À deux genoux je demande merci.

Par grâce, Amour, va-t'en vers sa demeure.

Dis-lui comment je prie et pleure ici,

Tant et si bien qu'il faudra que je meure

Tout enflammée, et ne sachant point l'heure

Où finira mon adoré souci.

[La mort m'attend, et s'il ne me relève

De ce tombeau prêt à me recevoir,

J'y vais dormir, emportant mon doux rêve;

Hélas! Amour, fais-lui mon mal savoir.

Depuis le jour où, le voyant vainqueur,

D'être amoureuse, Amour, tu m'as forcée,

Fut-ce un instant, je n'ai pas eu le coeur

De lui montrer ma craintive pensée,

Dont je me sens à tel point oppressée,

Mourant ainsi, que la mort me fait peur.]

Qui sait pourtant, sur mon pâle visage,

Si ma douleur lui déplairait à voir?

De l'avouer je n'ai pas le courage.

Hélas! Amour, fais-lui mon mal savoir.

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5 · 第 13 / 15 段