DAME PAQUE.

Eh bien! mon pauvre ange, ma chère Carmosine, comment te sens-tu à

présent?

CARMOSINE.

Très bien. Où allez-vous, mon père? Ne me quittez pas.

MAITRE BERNARD.

Laissez-moi! laissez-moi!

DAME PAQUE.

Que veux-tu?

CARMOSINE.

Je ne veux rien; pourquoi mon père s'en va-t-il?

MAITRE BERNARD.

Pourquoi? pourquoi? parce que tout est perdu. Que Dieu me juge!

CARMOSINE.

Restez, mon père, ne vous inquiétez pas; tout cela finira bientôt.

DAME PAQUE.

Ser Vespasiano vient souper avec nous; seras-tu assez forte pour te

mettre à table?

CARMOSINE.

Certainement, j'essaierai.

DAME PAQUE, _à son mari_.

Voyez-vous cela? elle y consent.

MAITRE BERNARD, _à sa femme_.

Que le diable vous emporte, vous et votre marotte! Vous ne comprenez

donc rien à rien?

CARMOSINE.

Me voilà tout à fait bien maintenant. Le souper est-il prêt? Venez,

mon père; donnez-moi le bras pour descendre.

DAME PAQUE.

J'ai ordonné qu'on apportât la table ici. Ne te dérange pas, n'essaie

pas de marcher. Voici le seigneur Vespasiano.

MAITRE BERNARD, _à part_.

La peste soit du sot empanaché!

SCÈNE VII

LES PRÉCÉDENTS, SER VESPASIANO.

SER VESPASIANO.

Bonsoir, chère dame.--Salut, maître Bernard.

MAITRE BERNARD.

Bonjour; ne parlez pas si haut.

SER VESPASIANO.

Que vois-je! la perle de mon âme à demi privée de sentiment! Ses yeux

d'azur presque fermés à la lumière, et les lis remplaçant les roses!

DAME PAQUE.

C'est le troisième accès depuis deux jours.

SER VESPASIANO.

Père infortuné! tendre mère! combien je sympathise avec votre douleur!

CARMOSINE, _à Bernard qui veut sortir_.

Mon père, ne vous éloignez pas!

SER VESPASIANO, _à Bernard_.

Votre aimable fille vous rappelle, maître Bernard.

MAITRE BERNARD.

Allez au diable, monsieur, et laissez-nous en repos chez nous!

_On apporte le souper._

CARMOSINE, _à son père_.

Ne soyez donc pas triste; venez près de moi. Je veux vous verser un

verre de vin.

MAITRE BERNARD, _assis près d'elle_.

O mon enfant! que ne puis-je t'offrir ainsi tout le sang que la

vieillesse a laissé dans mes veines, pour ajouter un jour à tes jours!

SER VESPASIANO, _s'asseyant près de dame Pâque_.

Après ce que votre mari vient de me dire, je ne sais trop si je dois

rester.

DAME PAQUE.

Plaisantez-vous? est-ce qu'un homme de votre mérite fait attention à

de pareilles choses?

SER VESPASIANO.

Il est vrai.--Voilà un rôti qui a une terrible mine.

CARMOSINE, _à son père_.

Dites-moi, qu'est-ce qu'il faut que je mange? Conseillez-moi,

donnez-moi votre avis.

MAITRE BERNARD.

Pas de cela, ma chère, prends ceci, oui, je crois du moins;... hélas!

je ne sais pas.

SER VESPASIANO, _à dame Pâque_.

Elle détourne les yeux quand je la regarde. Croyez-vous que je

réussisse?

DAME PAQUE.

Hélas! peut-on vous résister?

SER VESPASIANO.

Que ne m'est-il permis de fendre mon coeur en deux avec ce poignard,

et d'en offrir la moitié à une personne que je respecte... Il m'est

impossible de m'expliquer.

DAME PAQUE.

Et il m'est défendu de vous entendre.

_On entend chanter dans la rue._

CARMOSINE.

N'est-ce pas la voix de Minuccio?

SER VESPASIANO.

Oui, ma reine toute belle; c'est Minuccio d'Arezzo lui-même. Il

sautille sous ces fenêtres, [sa viole à la main.]

CARMOSINE.

Priez-le de monter ici, mon père; il égaiera notre souper.

MAITRE BERNARD, _à la fenêtre_.

Holà! Minuccio, mon ami, viens ici souper avec nous. Le voilà qui

monte, il me fait signe de la tête.

SER VESPASIANO.

C'est un musicien remarquable, fort bon chanteur et joueur

d'instruments. Le roi l'écoute volontiers, et il a su, avec ses

aubades, s'attirer la protection des gens de cour. Il nous sonna

fort doucement l'autre soir d'une guitare qu'il avait apportée, avec

certaines amoureuses et tout à fait gracieuses ariettes; nous sommes

là une demi-douzaine qui avons des bontés pour lui.

[MAITRE BERNARD.

En vérité? Eh bien! à mes yeux, c'est là le moindre de ses mérites;

non que je méprise une bonne chanson, il n'y a rien qui aille mieux à

table avec un verre de cerigo; mais avant d'être un savant musicien,

un troubadour, comme on dit, Minuccio, pour moi, est un honnête homme,

un bon, loyal et ancien ami, tout jeune et frivole qu'il paraît, ami

dévoué à notre famille, le meilleur peut-être qui nous reste depuis la

mort du père d'Antoine. Voilà ce que je prise en lui, et j'aime mieux

son coeur que sa viole.]

SCÈNE VIII

LES PRÉCÉDENTS, MINUCCIO.

CARMOSINE.

Bonsoir, Minuccio. Puisque tu chantes pour le vent qui passe, ne

veux-tu pas chanter pour nous?

MINUCCIO.

Belle Carmosine, je chantais tout à l'heure, mais maintenant j'ai

envie de pleurer.

CARMOSINE.

D'où te vient cette tristesse?

MINUCCIO.

De vos yeux aux miens. Comment la gaieté oserait-elle rester sur mon

pauvre visage, lorsqu'on la voit s'éteindre et mourir dans le sein

même de la fleur où l'on devrait la respirer?

CARMOSINE.

Quelle est cette fleur merveilleuse?

MINUCCIO.

La beauté. Dieu l'a mise au monde dans trois excellentes intentions:

premièrement, pour nous réjouir; en second lieu, pour nous consoler,

et enfin, pour être heureuse elle-même. Telle est la vraie loi de

nature, et c'est pécher que de s'en écarter.

CARMOSINE.

Crois-tu cela?

MINUCCIO.

Il n'y a qu'à regarder. Trouvez sur terre une chose plus gaie et plus

divertissante à voir qu'un sourire, quand c'est une belle fille qui

sourit! Quel chagrin y résisterait? Donnez-moi un joueur à sec, un

magistrat cassé, un amant disgracié, un chevalier fourbu, un politique

hypocondriaque, les plus grands des infortunés, Antoine après Actium,

Brutus après Philippes, que dis-je? un sbire rogneur d'écrits, un

inquisiteur sans ouvrage; montrez à ces gens-là seulement une fine

joue couleur de pêche, relevée par le coin d'une lèvre de pourpre où

le sourire voltige sur deux rangs de perles! Pas un ne s'en défendra,

sinon je le déclare indigne de pitié, car son malheur est d'être un

sot.

SER VESPASIANO, _à dame Pâque_.

Il a du jargon, il a du jargon; on voit qu'il s'est frotté à nous.

MINUCCIO.

Si donc cette chose plus légère qu'une mouche, plus insaisissable que

le vent, plus impalpable et plus délicate que la poussière de l'aile

d'un papillon, cette chose qui s'appelle une jolie femme, réjouit tout

et console de tout, n'est-il pas juste qu'elle soit heureuse, puisque

c'est d'elle que le bonheur nous vient? Le possesseur du plus riche

trésor peut, il est vrai, n'être qu'un pauvre, s'il enfouit ses ducats

en terre, ne donnant rien à soi ni aux autres; mais la beauté ne

saurait être avare. Dès qu'elle se montre, elle se dépense, elle se

prodigue sans se ruiner jamais; au moindre geste, au moindre mot, à

chaque pas qu'elle fait, sa richesse lui échappe et s'envole autour

d'elle, sans qu'elle s'en aperçoive, dans sa grâce comme un parfum,

dans sa voix comme une musique, dans son regard comme un rayon de

soleil! Il faut donc bien que celle qui donne tant, se fasse un peu,

comme dit le proverbe, la charité à elle-même, et prenne sa part du

plaisir qu'elle cause... Ainsi, Carmosine, souriez.

CARMOSINE.

En vérité, ta folle éloquence mérite qu'on la paye un tel prix. C'est

toi qui es heureux, Minuccio; ce précieux trésor dont tu parles,

il est dans ton joyeux esprit. Nous as-tu fait quelques romances

nouvelles?

_Elle lui donne un verre qu'elle remplit._

SER VESPASIANO.

Hé! oui, l'ami, chante-nous donc un peu cette chanson que tu nous as

dite là-bas.

MINUCCIO.

En quel endroit, magnanime seigneur?

SER VESPASIANO.

Hé, par Dieu! mon cher, au palais du roi.

MINUCCIO.

Il me semblait, vaillant chevalier, que le roi n'était pas là-bas,

mais-là haut.

SER VESPASIANO.

Comment cela, rusé compère?

MINUCCIO.

N'avez-vous jamais vu les fantoccini? Et ne sait-on pas que celui qui

tient les fils est plus haut placé que ses marionnettes? Ainsi s'en

vont deçà delà les petites poupées qu'il fait mouvoir, les gros barons

vêtus d'acier, les belles dames fourrées d'hermine, les courtisans en

pourpoint de velours, puis la cohue des inutiles, qui sont toujours

les plus empressés;... enfin les chevaliers de fortune ou de hasard,

si vous voulez, ceux dont la lance branle dans le manche et le pied

vacille dans l'étrier.

SER VESPASIANO.

Tu aimes, à ce qu'il paraît, les énumérations, mais tu oublies les

baladins et les troubadours ambulants.

MINUCCIO.

Votre invincible Seigneurie sait bien que ces gens-là ne comptent pas;

ils ne viennent jamais qu'au dessert. Le parasite doit passer avant

eux.

DAME PAQUE, _à ser Vespasiano_.

Votre repartie l'a piqué au vif.

SER VESPASIANO.

Elle était juste, mais un peu verte. Je ne sais si je ne devrais pas

pousser encore plus loin les choses.

DAME PAQUE.

Vous vous moquez! qu'y a-t-il d'offensant?

SER VESPASIANO.

Il a parlé d'étriers peu solides et de lances mal emmanchées; c'est

une allusion détournée...

DAME PAQUE.

À votre chute de l'autre jour? Ce sont les hasards des combats.

SER VESPASIANO.

Vous avez raison.--Je meurs de soif.

_Il boit._

UN DOMESTIQUE, _entrant_.

On vient d'apporter cette lettre.

_Il la place devant maître Bernard et sort._

CARMOSINE.

À quoi songez-vous donc, mon père?

MAITRE BERNARD.

À quoi je songe?--Que me veut-on?

DAME PAQUE, _qui a pris la lettre_.

C'est un message de votre cher Antoine.

MAITRE BERNARD.

Donnez-moi cela. Peste soit des femmes et de leur fureur de bavarder!

CARMOSINE.

Si cette lettre...

MAITRE BERNARD.

Ce n'est rien, ma fille. C'est une lettre de Marc-Antoine, notre ami

de Messine. Ta mère s'est trompée à cause de la ressemblance des noms.

CARMOSINE.

Si cette lettre est de Perillo, lisez-la-moi, je vous en prie.

MAITRE BERNARD.

Tranquillise-toi; je te répète...

CARMOSINE.

Je suis très tranquille, donnez-la-moi.--Il n'y a personne de trop

ici.

_Elle lit._

«À MON SECOND PÈRE, MAÎTRE BERNARD.

«Je vais bientôt quitter Palerme. [Je remercie Dieu qu'il m'ait été

permis d'approcher une dernière fois des lieux où a commencé ma vie,

et où je la laisse tout entière. Il est vrai que, depuis six ans,

j'avais nourri une chère espérance, et que j'ai tâché de tirer de mon

humble travail ce qui pouvait me rendre digne de la promesse que vous

m'aviez faite.] Pardonnez-moi, j'ai vu votre chagrin, et j'ai entendu

Carmosine...» O ciel!

MAITRE BERNARD.

Je t'en supplie, rends-moi ce papier!

CARMOSINE.

Laissez-moi, j'irai jusqu'au bout.

_Elle continue._

«Et j'ai entendu Carmosine dire que mon triste amour lui faisait

horreur. [Je me doutais depuis longtemps que cette application de

ma pauvre intelligence à d'arides études ne porterait que des fruits

stériles.] Ne craignez plus qu'une seule parole, échappée de mes

lèvres, tente de rappeler le passé, et de faire renaître le souvenir

d'un rêve, le plus doux, le seul que j'aie fait, le seul que je ferai

sur la terre. Il était trop beau pour être possible. Durant six ans,

ce rêve fut ma vie, il fut aussi tout mon courage. Maintenant le

malheur se montre à moi. C'était à lui que j'appartenais, il devait

être mon maître ici-bas.--Je le salue, et je vais le suivre. Ne songez

plus à moi, monsieur; vous êtes délié de votre promesse.»

_Un silence._

Si vous le voulez bien, mon père, je vous demanderai une grâce.

MAITRE BERNARD.

Tout ce qui te plaira, mon enfant. Que veux-tu?

CARMOSINE.

Que vous me permettiez de rester seule un instant avec Minuccio,

s'il y consent lui-même; j'ai quelques mots à lui dire, et je vous le

renverrai au jardin.

MAITRE BERNARD.

De tout mon coeur.

_À part._

Est-ce que, par hasard, elle se confierait à lui plutôt qu'à moi-même?

Dieu le veuille! [car ce garçon-là ne manquerait pas de m'instruire à

son tour.] Allons, dame Pâque, venez ça.

CARMOSINE.

Ser Vespasiano, j'ai lu devant vous la lettre que vous venez

d'entendre, afin que vous sachiez que je ne fais pas mystère du

dessein où je suis de ne me point marier, et pour vous montrer en même

temps que les engagements pris et le mérite même ne sauraient changer

ma résolution. Maintenant donc, excusez-moi.

SCÈNE IX

MINUCCIO, CARMOSINE.

MINUCCIO.

Vous êtes émue, Carmosine, cette lettre vous a troublée.

CARMOSINE.

Oui, je me sens faible.--Écoute-moi bien, car je ne puis parler

longtemps.--Minuccio, je t'ai choisi pour te confier un secret.

J'espère d'abord que tu ne le révéleras à aucune créature vivante,

sinon à celui que je te dirai; ensuite, qu'autant qu'il te sera

possible, tu m'aideras, n'est-ce pas? je t'en prie.--Tu te rappelles,

mon ami, cette journée où notre roi Pierre fit la grande fête de son

exaltation. Je l'ai vu à cheval au tournoi, et je me suis prise pour

lui d'un amour qui m'a réduite à l'état où je suis. Je sais combien il

me convient peu d'avoir cet amour pour un roi, et j'ai essayé de m'en

guérir; mais comme je n'y saurais rien faire, j'ai résolu, pour moins

de souffrance, d'en mourir, et je le ferai. Mais je m'en irais trop

désolée s'il ne le savait auparavant, et, ne sachant comment lui faire

connaître le dessein que j'ai pris, mieux que par toi (tu le vois

souvent, Minuccio), je te supplie de le lui apprendre. Quand ce sera

fait, tu me le diras, et je mourrai moins malheureuse.

MINUCCIO.

Carmosine, je vous engage ma foi, et soyez sûre qu'en y comptant, vous

ne serez jamais trompée.--Je vous estime d'aimer un si grand roi. Je

vous offre mon aide, avec laquelle j'espère, si vous voulez prendre

courage, faire de sorte qu'avant trois jours je vous apporterai des

nouvelles qui vous seront extrêmement chères; et, pour ne point perdre

le temps, j'y vais tâcher dès aujourd'hui.

CARMOSINE.

Je t'en supplie encore une fois.

MINUCCIO.

Jurez-moi d'avoir du courage.

CARMOSINE.

Je te le jure. Va avec Dieu.

FIN DE L'ACTE PREMIER.

ACTE DEUXIÈME

_Au palais du roi.--Une salle.--Une galerie au fond._

SCÈNE PREMIÈRE

PERILLO, UN OFFICIER DU PALAIS.

PERILLO.

Je puis attendre ici?

L'OFFICIER.

Oui, monsieur. En rentrant au palais, le roi va s'arrêter dans cette

galerie, et toutes les personnes qui s'y trouvent peuvent approcher de

Sa Majesté.

PERILLO, _seul_.

[On ne m'avait point trompé; Pierre conserve ici cette noble coutume

que pratiquait naguère en France le saint roi Louis, de ne point celer

la majesté royale, et de la montrer accessible à tous.] Je vais

donc lui parler, et un mot de sa bouche peut tout changer dans mon

existence. N'aurais-je pas hésité hier, n'aurais-je pas été bien

troublé, bien gêné dans la cour de ce roi conquérant, qui se fait

craindre autant qu'on l'aime? Tout m'est indifférent aujourd'hui: ce

palais, où habite la puissance, où règnent toutes les passions, toutes

les vanités et toutes les haines, est plus vide pour moi qu'un désert.

Que pourrais-je redouter auprès de ce que j'ai souffert? Le désespoir

ne vit que d'une pensée, et anéantit tout le reste.

SCÈNE II

PERILLO, MINUCCIO.

MINUCCIO, _marchant à grands pas_.

Va dire, Amour, ce qui cause ma peine,

S'il ne me vient...

Ce n'est pas cela,--j'avais débuté autrement.

PERILLO, _à part_.

Voici un homme bien préoccupé; il n'a pas l'air de m'apercevoir.

MINUCCIO, _continuant_.

S'il ne me vient ou me veut secourir,

Craignant, hélas!...

Voilà qui est plaisant.--En achevant mes derniers vers, j'ai

oublié net les premiers. Faudra-t-il donc refaire mon commencement?

J'oublierai à son tour ma fin pendant ce temps-là, et il ne tient qu'à

moi d'aller ainsi de suite jusqu'à l'éternité, versant les eaux

de Castalie dans la tonne des Danaïdes! Et point de crayon! point

d'écritoire! Voyons un peu ce que chantait ce pédant... Eh bien! où

diable l'ai-je fourré?

_Il fouille dans ses poches et en tire un papier._

PERILLO, _à part_.

Ce personnage ne m'est point inconnu: est-ce l'absence ou le chagrin

qui me trouble ainsi la mémoire? Il me semble l'avoir vu quand j'étais

enfant; en vérité, cela est étrange! j'ai oublié le nom de cet homme,

et je me souviens de l'avoir aimé.

MINUCCIO, _à lui-même_.

Rien de tout cela ne peut m'être utile; pas un mot n'a le sens

commun. Non, je ne crois pas qu'il y ait au monde une chose plus

impatientante, plus plate, plus creuse, plus nauséabonde, plus

inutilement boursoufflée, qu'un imbécile qui vous plante un mot à la

place d'une pensée, qui écrit à côté de ce qu'il voudrait dire, et qui

fait de Pégase un cheval de bois comme aux courses de bagues pour s'y

essouffler l'âme à accrocher ses rimes! Aussi où avais-je la tête,

d'aller demander à ce Cipolla de me composer une chanson sur les

idées d'une jeune fille amoureuse? Mettre l'esprit d'un ange dans la

cervelle d'un cuistre! Et point de crayon, bon Dieu! point de papier!

Ah! voici un jeune homme qui porte une écritoire...

_Il s'approche de Perillo._

Pardonnez-moi, monsieur, pourrais-je-vous demander?... Je voudrais

écrire deux mots, et je ne sais comment...

PERILLO, _lui donnant l'écritoire qui est suspendue à sa ceinture_.

Très volontiers, monsieur. Pourrais-je, à mon tour, vous adresser une

question? oserais-je vous demander qui vous êtes?

MINUCCIO, _tout en écrivant_.

Je suis poète, monsieur, je fais des vers, et dans ce moment-ci je

suis furieux.

PERILLO.

Si je vous importune...

MINUCCIO.

Point du tout; c'est une chanson que je suis obligé de refaire, parce

qu'un charlatan me l'a manquée. D'ordinaire, je ne me charge que de la

musique, car je suis joueur de viole, monsieur, et de guitare, à votre

service; vous semblez nouveau à la cour, et vous aurez besoin de moi.

Mon métier, à vrai dire, est d'ouvrir les coeurs; j'ai l'entreprise

générale des bouquets et des sérénades, je tiens magasin de flammes et

d'ardeurs, d'ivresses et de délires, de flèches et de dards, et autres

locutions amoureuses, le tout sur des airs variés; j'ai un grand fonds

de soupirs languissants, de doux reproches, de tendres bouderies,

selon les circonstances et le bon plaisir des dames; j'ai un volume

in-folio de brouilles (pour les raccommodements, ils se font sans

moi); mais les promesses surtout sont innombrables, j'en possède une

lieue de long sur parchemin vierge, les majuscules peintes et les

oiseaux dorés; bref, on ne s'aime guère ici que je n'y sois, et on se

marie encore moins; il n'est si mince et si leste écolier, si puissant

ni si lourd seigneur qui ne s'appuie sur l'archet de ma viole; et que

l'amour monte au son des aubades les degrés de marbre d'un palais, ou

qu'il escalade sur un brin de corde le grenier d'une toppatelle, ma

petite muse est au bas de l'échelle.

PERILLO.

Tu es Minuccio d'Arezzo?

MINUCCIO.

Vous l'avez dit; vous me connaissez donc?

PERILLO.

Et toi, tu ne me reconnais donc pas? As-tu oublié aussi Perillo?

MINUCCIO.

Antoine! vive Dieu! combien l'on a raison de dire qu'un poëte en

travail ne sait plus le nom de son meilleur ami! moi qui ne rimais que

par occasion, je ne me suis pas souvenu du tien!

_Il l'embrasse._

Et depuis quand dans cette ville?

PERILLO.

Depuis peu de temps,... et pour peu de temps.

MINUCCIO.

Qu'est-ce à dire? Je supposais que tu allais me répondre: Pour

toujours! Est-ce que tu n'arrives pas de Padoue?

PERILLO.

Laissons cela.--Tu viens donc à la cour?

MINUCCIO, _à part_.

Sot que je suis! j'oubliais la lettre que Carmosine nous a lue! À quoi

rêve donc mon esprit? Décidément la raison m'abandonne; je suis plus

poëte que je ne croyais. [Pauvre garçon! il doit être bien triste, et

en conscience, je ne sais trop que lui dire...]

_Haut._

Oui, mon ami, le roi me permet de venir ici de temps en temps, ce qui

fait que j'ai l'air d'y être quelqu'un; mais toute ma faveur consiste

à me promener en long et en large. On me croit l'ami du roi, je ne

suis qu'un de ses meubles, jusqu'à ce qu'il plaise à Sa Majesté de

me dire en sortant de table: Chante-moi quelque chose, que je

m'endorme.--Mais toi, qui t'amène en ce pays?

PERILLO.

Je viens tâcher d'obtenir du service dans l'armée qui marche sur

Naples.

MINUCCIO.

Tu plaisantes! toi, te faire soldat, au sortir de l'école de droit?

PERILLO.

Je t'assure, Minuccio, que je ne plaisante pas.

MINUCCIO, _à part_.

En vérité, son sang-froid me fait peur; c'est celui du désespoir. Qu'y

faire? Il l'aime, et elle ne l'aime pas.

_Haut._

Mais, mon ami, as-tu bien réfléchi à cette résolution que tu prends

si vite? Songes-tu aux études que tu viens de faire, à la carrière qui

s'ouvre devant toi? Songes-tu à l'avenir, Perillo?

PERILLO.

Oui, et je n'y vois de certain que la mort.

MINUCCIO.

Tu souffres d'un chagrin.--Je ne t'en demande pas la cause,--je

ne cherche pas à la pénétrer,--mais je me trompe fort, ou, dans ce

moment-ci, tu cèdes à un conseil de ton mauvais génie.--Crois-moi,

avant de te décider, attends encore quelques jours.

PERILLO.

Celui qui n'a plus rien à craindre ni à espérer n'attend pas.

[MINUCCIO.

Mais si je t'en priais, si je te demandais comme une grâce de ne point

te hâter?

PERILLO.

Que t'importe?

MINUCCIO.

Tu me fais injure. Il me semblait que tout à l'heure tu m'avais pris

pour un de tes amis. Écoute-moi,--le temps presse,--le roi va arriver.

Je ne puis t'expliquer clairement ni librement ce que je pense...

Encore une fois, ne fais rien aujourd'hui. Est-ce donc si long

d'attendre à demain?

PERILLO.

Aujourd'hui ou demain, ou un autre jour, ou dans dix ans, dans vingt

ans, si tu veux, c'est la même chose pour moi; j'ai cessé de compter

les heures.

MINUCCIO.

Par Dieu! tu me mettrais en colère! Ainsi donc, moi qui t'ai bercé,

lorsque j'étais un grand enfant et que tu en étais un petit, il faut

que je te laisse aller à ta perte sans essayer de t'en empêcher,

maintenant que tu es un grand garçon et moi un homme? Je ne puis rien

obtenir? Que vas-tu faire?] Tu as quelque blessure au coeur; qui n'a

la sienne? Je ne te dis pas de combattre à présent ta tristesse,

mais de ne pas t'attacher à elle et t'y enchaîner sans retour, car il

viendra un temps où elle finira. Tu ne peux pas le croire, n'est-ce

pas? Soit, mais retiens ce que je vais te dire: Souffre maintenant

s'il le faut, pleure si tu veux, et ne rougis point de tes larmes;

montre-toi le plus malheureux et le plus désolé des hommes; loin

d'étouffer ce tourment qui t'oppresse, déchire ton sein pour lui

ouvrir l'issue, laisse-le éclater en sanglots, en plaintes, en

prières, en menaces; mais, je te le répète, n'engage pas l'avenir!

Respecte ce temps que tu ne veux plus compter, mais qui en sait plus

long que nous, et, pour une douleur qui doit être passagère, ne

te prépare pas la plus durable de toutes, le regret, qui ravive la

souffrance épuisée, et qui empoisonne le souvenir!

[PERILLO.

Tu peux avoir raison. Dis-moi, vois-tu quelquefois maître Bernard?

MINUCCIO.

Mais oui,... sans doute,... comme par le passé...

PERILLO.

Quand tu le verras, Minuccio, tu lui diras...]

SCÈNE III

LES PRÉCÉDENTS, SER VESPASIANO.

SER VESPASIANO, _en entrant_.

J'attendrai! c'est bon, j'attendrai! Messeigneurs, je vous annonce le

roi.

_À Minuccio._

Ah! c'est toi, bel oiseau de passage! Je t'ai amené hier un peu

rudement, à souper chez cette petite; mais je ne veux pas que tu m'en

veuilles. Que diable, aussi! tu t'attaques à moi, sous les regards de

la beauté!

MINUCCIO.

Je vous assure, seigneur, que je n'ai point de rancune, et que, si

vous m'aviez fâché, vous vous en seriez douté tout de suite.

SER VESPASIANO.

Je l'entends ainsi; il y a place pour tout. Si tu t'avisais, dans

ce palais, de gouailler un homme de ma sorte, on ne laisserait point

passer cela; mais tu conçois que je déroge un peu quand je vais chez

la Carmosine, et qu'on n'est plus là sur ses grands chevaux.

MINUCCIO.

Vous êtes trop bon de n'y pas monter. S'il ne s'agissait que de vous

en faire descendre...

SER VESPASIANO.

Ne te fâche pas, je te pardonne. En vérité, je joue depuis hier, en

toute chose, d'un merveilleux guignon. Il faut que je t'en fasse le

récit.

PERILLO, _à part_.

Quelle espèce d'homme est-ce là? Il a parlé de Carmosine.

SER VESPASIANO.

Je t'ai dit combien j'aurais à coeur de posséder ces champs de

Ceffalù et de Calatabellotte; tu n'ignores pas où ils sont situés?

MINUCCIO.

Pardonnez-moi, illustrissime.

SER VESPASIANO.

Ce sont des terres à fruits, près de mes pâturages.

MINUCCIO.

Mais vos pâturages, où sont-ils?

SER VESPASIANO.

Hé, parbleu! près de Ceffalù et de Calata...

MINUCCIO.

J'entends bien, mais quand j'y ai été, autant qu'il peut m'en

souvenir, il n'y avait là que des pierres et des moustiques.

SER VESPASIANO.

Calatabellotte est un lieu fertile.

MINUCCIO.

Oui, mais autour de ce lieu fertile, je dis qu'il n'y a...

SER VESPASIANO.

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5 · 第 12 / 15 段