d'être votre époux, je vous parle de remonter sur la scène? Oui, je
me souviens que, ce matin, vous me disiez qu'une fois mariée, vous
y comptiez renoncer pour toujours; mais je vous ai répondu, ce me
semble, que ce n'était point mon avis, ni de mon goût, je vous assure.
Est-ce qu'on résiste à son talent? En a-t-on la force, en a-t-on le
droit, surtout quand ce talent heureux vous a portée sur cette jolie
montagne où les Muses dansent autour d'Apollon, et les abeilles autour
des Muses?... Croyez-vous donc que l'on puisse être tout bonnement
baronne ou marquise, en revenant de ce pays-là? Oh! que non pas!
La nature parle: bon gré, mal gré, il faut qu'on l'écoute. Eh!
palsambleu! un poète fait des vers et un musicien des chansons, tout
comme un pommier fait des pommes. Lorsqu'on me raconte que Rossini se
tait, je déclare que je n'en crois rien. Et vous non plus, Bettine,
vous ne vous tairez pas. Vous retrouverez force et vaillance, vous
reprendrez la harpe de Desdémone, et moi ma place dans mon petit
coin, à côté de mon cher quinquet. Vous reverrez cette foule émue,
attentive, qui suit vos moindres gestes, qui respire avec vous, ce
parterre qui vous aime tant, ces vieux dilettanti qui frappent de
leurs cannes, ces jeunes dandies qui, parés pour le bal, déchirent
leurs gants en vous applaudissant, ces belles dames dans leurs loges
dorées, qui, lorsque le coeur leur bat aux accents du génie, lui
jettent si noblement leurs bouquets parfumés! Tout cela vous attend,
vous regrette et vous appelle... Ah! je jouissais jadis de vos
triomphes! votre amitié m'en donnait une part.--Que serait-ce donc si
vous étiez à moi!
BETTINE.
Ah! Stéfani... Mais c'est impossible.
LE MARQUIS.
Ne le dites pas trop vite, ne vous hâtez pas. C'est là tout ce que je
vous demande.
_Il lui baise la main._
LE NOTAIRE, _sortant du pavillon_.
Monsieur Calabre!
CALABRE.
Ah! c'est vous?
LE NOTAIRE.
Oui, il n'y a plus de moscatelle, et je ne vois toujours pas les
futurs conjoints. Je vais retourner à la ville.
CALABRE, _lui montrant Bettine, qui a laissé sa main dans celle du
marquis_.
Attendez, attendez un peu.
FIN DE BETTINE.
Le rôle de Bettine a été écrit pour madame Rose Chéri, qui joignait
à son talent de comédienne ceux de pianiste habile et de musicienne
consommée. Cette pièce, représentée pour la première fois sur le
théâtre du Gymnase dramatique, le 30 octobre 1851, fut écoutée avec
une apparence d'attention et de respect, mais dans un morne silence.
Il ne serait pas facile d'expliquer aujourd'hui pourquoi ce charmant
ouvrage n'a pas obtenu plus de faveur.
* * * * *
CARMOSINE
COMÉDIE EN TROIS ACTES
PUBLIÉE EN 1852, REPRÉSENTÉE EN 1865.
PERSONNAGES. ACTEURS
QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.
PIERRE D'ARAGON, roi de Sicile. MM. BONDOIS.
MAITRE BERNARD, médecin. LAUTE.
MINUCCIO, troubadour. THIRON.
PERILLO, jeune avocat. LAROCHE.
SER VESPASIANO, chevalier de fortune. ROMANVILLE.
UN OFFICIER DU PALAIS.
MICHEL, domestique chez maître Bernard.
LA REINE CONSTANCE, femme du roi Pierre. Mlle OTHON.
DAME PAQUE, femme de maître Bernard. Mme MASSON.
CARMOSINE, leur fille. Mlle THUILLIER.
PAGES, ÉCUYERS, DEMOISELLES D'HONNEUR, SUIVANTES DE LA REINE.
_La scène se passe à Palerme._
[Illustration: Carmosine]
ACTE PREMIER
_Une salle chez maître Bernard._
SCÈNE PREMIÈRE
MAITRE BERNARD, DAME PAQUE.
DAME PAQUE.
Faites-moi le plaisir de laisser là vos drogues, et d'écouter un peu
ce que je vous dis.
MAITRE BERNARD.
Faites-moi la grâce de ne pas me le dire du tout, ce sera tout
aussitôt fait.
DAME PAQUE.
Comme il vous plaira. Mélangez vos herbes empestées tout à votre aise.
Le seul résultat de votre obstination sera de la voir mourir dans nos
bras.
MAITRE BERNARD.
Si mes remèdes ne peuvent rien, que peut donc votre bavardage? Mais
c'est votre unique passe-temps de nous inonder de discours inutiles.
Dieu merci, la patience est une belle vertu.
DAME PAQUE.
Si vous aimiez votre pauvre fille, elle serait bientôt guérie.
MAITRE BERNARD.
Pourquoi me dites-vous cela? Êtes-vous folle? Ne voyez-vous pas ce
que je fais du matin au soir? Pauvre chère âme! tout ce que j'aime!
Dites-moi, n'est-ce donc pas assez de voir souffrir l'enfant de mon
coeur, sans avoir sur le dos vos éternels reproches? car on dirait,
à vous entendre, que je suis cause de tout le mal. Y a-t-il moyen de
rien comprendre à cette mélancolie qui la tue? Maudites soient les
fêtes de la reine, et que les tournois aillent à tous les diables!
DAME PAQUE.
Vous en revenez toujours à vos moutons.
MAITRE BERNARD.
Oui, on ne m'ôtera pas de la tête qu'elle est tombée malade un
dimanche, précisément en revenant de la passe d'armes. Je la vois
encore s'asseoir là, sur cette chaise; comme elle était pâle et toute
pensive! comme elle regardait tristement ses petits pieds couverts de
poussière? Elle n'a dit mot de la journée, et le souper s'est passé
sans elle.
DAME PAQUE.
Allez, vous n'êtes qu'un vieux rêveur. Le meilleur de tous les
remèdes, je vous le dirai, malgré votre barbe: c'est un beau garçon et
un anneau d'or.
MAITRE BERNARD.
Si cela était, pourquoi refuserait-elle tous les partis qu'on lui
présente? Pourquoi ne veut-elle même pas entendre parler de Perillo,
qui était son ami d'enfance?
DAME PAQUE.
Vraiment, elle s'en soucie bien! Laissez-moi faire. On lui proposera
telle personne qu'elle ne refusera pas.
MAITRE BERNARD.
Je sais ce que vous voulez dire, et pour celui-là, c'est moi qui le
refuse. Vous vous êtes coiffée d'un flandrin.
DAME PAQUE.
Vous verrez vous-même ce qui en est.
MAITRE BERNARD.
Ce qui en est? Mais, dame Pâque, il y a pourtant dans ce monde
certaines choses à considérer. Je ne suis pas un grand seigneur,
madame, mais je suis un honnête médecin, un médecin assez riche,
dame Pâque, et même fort riche pour cette ville; j'ai dans mon coffre
quantité de sacs bien et dûment cachetés. Je ne donnerai pas plus ma
fille pour rien, que je ne la vendrai, entendez-vous?
DAME PAQUE.
Vraiment, vous ferez bien, et votre fille mourra de votre sagesse, si
elle ne meurt de vos potions. Laissez donc là ce flacon, je vous
en prie, et n'empoisonnez pas davantage cette pauvre enfant. Ne
voyez-vous donc pas, depuis deux mois, que vos drogueries ne servent
à rien? Votre fille est malade d'amour, voilà ce que je sais, moi, de
bonne part. Elle aime ser Vespasiano, et toutes les fioles de la terre
n'y changeront pas un iota.
MAITRE BERNARD.
Ma fille n'est point une sotte, et ser Vespasiano est un sot.
Qu'est-ce qu'un âne peut faire d'une rose?
DAME PAQUE.
Ce n'est pas vous qui l'épouserez. Essayez donc d'avoir le sens
commun. Ne convenez-vous pas que c'est en revenant des fêtes de la
reine que votre fille est tombée malade? N'en parle-t-elle pas sans
cesse? N'amène-t-elle pas toujours les entretiens sur ce chapitre, sur
l'habileté des cavaliers, sur les prouesses de celui-là, sur la belle
tournure de celui-ci? Est-il rien de plus naturel à une jeune fille
sans expérience que de sentir son coeur battre tout à coup pour la
première fois, à la vue de tant d'armes resplendissantes, de tant de
chevaux, de bannières, au son des clairons, au bruit des épées? Ah!
quand j'avais son âge!...
MAITRE BERNARD.
Quand vous aviez son âge, dame Pâque, il me semble que vous m'avez
épousé, et il n'y avait point là de trompettes.
DAME PAQUE.
Je le sais bien, mais ma fille est mon sang. Or, dans ces fêtes, je
vous le demande, à qui peut-elle s'intéresser? Qui doit-elle chercher
dans la foule, si ce n'est les gens qu'elle connaît? Et quel autre,
parmi nos amis, quel autre que le beau, le galant, l'invincible ser
Vespasiano?
MAITRE BERNARD.
À telle enseigne, qu'au premier coup de lance, il est tombé les quatre
fers en l'air.
DAME PAQUE.
Il se peut que son cheval ait fait un faux pas, que sa lance se soit
détournée, je ne nie pas cela; il se peut qu'il soit tombé.
MAITRE BERNARD.
Cela se peut assurément; il a pirouetté en l'air comme un volant, et
il est tombé, je vous le jure, autant qu'il est possible.
DAME PAQUE.
Mais de quel air il s'est relevé!
MAITRE BERNARD.
Oui, de l'air d'un homme qui a son dîner sur le coeur, et une forte
envie de rester par terre. Si un pareil spectacle a rendu ma fille
malade, soyez persuadée que ce n'est pas d'amour. Allons, laissez-moi
lui porter ceci.
DAME PAQUE.
Faites ce que vous voudrez. Je vous préviens que j'ai invité ce
chevalier à souper. Que votre fille ait faim ou non, elle y viendra,
et vous jugerez par vous-même de ce qui se passe dans son coeur.
MAITRE BERNARD.
Et pourquoi ne parlerait-elle pas, si vous aviez raison? Suis-je donc
un tyran, s'il vous plaît? Ai-je jamais rien refusé à ma fille, à mon
unique bien? Est-ce qu'il peut lui tomber une larme des yeux sans que
tout mon coeur... Juste ciel! plutôt que de la voir ainsi s'éteindre
sans dire une parole, est-ce que je ne voudrais pas?... Allons! vous
me rendriez fou!
_Ils sortent chacun d'un côté différent._
SCÈNE II
PERILLO, _seul, entrant_.
Personne ici! Il me semblait avoir entendu parler dans cette chambre.
Les clefs sont aux portes, la maison est déserte. D'où vient cela? En
traversant la cour, un pressentiment m'a saisi... Rien ne ressemble
tant au malheur que la solitude;... maintenant j'ose à peine
avancer.--Hélas! je reviens de si loin, seul et presque au hasard;
j'avais écrit pourtant, mais je vois bien qu'on ne m'attendait
pas. Depuis combien d'années ai-je quitté ce pays? Six ans! Me
reconnaîtra-t-elle? Juste ciel! comme le coeur me bat! Dans cette
maison de notre enfance, à chaque pas un souvenir m'arrête. Cette
salle, ces meubles, les murailles même, tout m'est si connu, tout
m'était si cher! D'où vient que j'éprouve à cet aspect un charme
plein d'inquiétude qui me ravit et me fait trembler? Voilà la porte du
jardin, et celle-ci!... J'ai fait bien du chemin pour venir y frapper;
à présent j'hésite sur le seuil. Hélas! là est ma destinée; là est
le but de toute ma vie, le prix de mon travail, ma suprême espérance!
Comment va-t-elle me recevoir? Que dira-t-elle? Suis-je oublié?
Suis-je dans sa pensée? Ah! voilà pourquoi je frissonne;... tout est
dans ces deux mots, l'amour ou l'oubli!... Eh bien! quoi? Elle est là
sans doute. Je la verrai, elle me tendra la main: n'est-elle pas ma
fiancée? n'ai-je pas la promesse de son père? n'est-ce pas sur cette
promesse que je suis parti? n'ai-je pas rempli toutes les miennes?
Serait-il possible?... Non, mes doutes sont injustes; elle ne peut
être infidèle au passé. L'honneur est dans son noble coeur, comme
la beauté sur son visage, aussi pur que la clarté des cieux. Qui sait?
elle m'attend peut-être; et tout à l'heure... O Carmosine!
SCÈNE III
PERILLO, MAITRE BERNARD.
MAITRE BERNARD.
Silence! elle dort. Quelques heures de bon sommeil, et elle est
sauvée.
PERILLO.
Qui, monsieur?
MAITRE BERNARD.
Oui, sauvée, je le crois, du moins.
PERILLO.
Qui, monsieur?
MAITRE BERNARD.
C'est toi, Perillo? ma pauvre fille est bien malade.
PERILLO.
Carmosine! Quel est son mal?
MAITRE BERNARD.
Je n'en sais rien. Eh bien! garçon, tu reviens de Padoue; j'ai reçu ta
lettre l'autre jour; tu as terminé tes études, passé tes examens, tu
es docteur en droit, tu vas recevoir et bien porter le bonnet carré;
tu as tenu parole, mon ami; tu étais parti bon écolier, et tu reviens
savant comme un maître. Hé! hé! voilà une belle carrière devant toi.
Ma pauvre fille est bien malade.
PERILLO.
Qu'a-t-elle donc, au nom du ciel?
MAITRE BERNARD.
Hé! je te dis que je n'en sais rien. C'est une joie pour moi de
te revoir, mon brave Antoine, mais une triste joie; car pourquoi
viens-tu? Il était convenu entre ton père et moi que tu épouserais ma
fille dès que tu aurais un état solide; tu as bien travaillé, n'est-ce
pas? ton coeur n'a pas changé, j'en suis sûr, le mien non plus, et
maintenant... O mon Dieu! Qu'a-t-elle donc fait?
PERILLO.
Vos paroles me font frémir. Quoi! sa vie est-elle en danger?
MAITRE BERNARD.
Veux-tu me faire mourir moi-même, à te répéter cent fois que je
l'ignore? Elle est malade, Perillo, bien malade.
PERILLO.
Se pourrait-il qu'un homme aussi habile, aussi expérimenté que
vous?...
MAITRE BERNARD.
Oui, expérimenté, habile! Voilà justement ce qu'ils disent tous. Ne
croirait-on pas que j'ai dans ma boutique la panacée universelle, et
que la mort n'ose pas entrer dans la maison d'un médecin? [Je ne
m'en suis pas fié à moi seul, j'ai appelé à mon aide tout ce que je
connais, tout ce que j'ai pu trouver au monde de docteurs, d'érudits,
d'empiriques même, et nous avons dix fois consulté. Habileté de
rêveurs, expérience de routine! La nature, Perillo, qui mine et
détruit, quand elle veut se cacher, est impénétrable. Qu'on nous
montre une plaie, une blessure ouverte, une fièvre ardente, nous voilà
savants. Nous avons vu cent fois pareille chose, et l'habitude indique
le remède; mais quand la cause du mal ne se découvre point, lorsque
la main, les yeux, les battements du coeur, l'enveloppe humaine tout
entière est vainement interrogée; lorsqu'une jeune fille de dix-huit
ans, belle comme un soleil et fraîche comme une fleur, pâlit tout
à coup et chancelle, puis, quand on lui demande ce qu'elle souffre,
répond seulement: Je me meurs... Antoine, combien de fois j'ai cherché
d'un oeil avide le secret de sa souffrance, dans sa souffrance même!
Rien ne me répondait, pas un signe, pas un indice clair et visible,
rien devant moi que la douleur muette, car la pauvre enfant ne se
plaint jamais; et moi, le coeur brisé de tristesse, plein de mon
inutilité, je regarde les rayons poudreux où sont entassés depuis des
années les misérables produits de la science. Peut-être, me dis-je,
y a-t-il là dedans un remède qui la sauverait, une goutte de cordial,
une plante salutaire; mais laquelle? comment deviner?]
PERILLO, _à part_.
Mes pressentiments étaient donc fondés; je suis venu pour trouver
cela.
_Haut._
Ce que vous me dites, monsieur, est horrible. Me sera-t-il permis de
voir Carmosine?
MAITRE BERNARD.
Sans doute, quand elle s'éveillera; mais elle est bien faible,
Perillo. Peut-être nous faudra-t-il d'abord la préparer à ta venue,
car la moindre émotion la fatigue beaucoup et suffit quelquefois pour
la priver de ses sens. Elle t'a aimé, elle t'aime encore, tu devais
l'épouser,... tu me comprends.
PERILLO.
J'agirai comme il vous plaira. Faut-il que je m'éloigne pour quelques
jours, pour un aussi long temps que vous le jugerez nécessaire?
Parlez, mon père, j'obéirai.
MAITRE BERNARD.
Non, mon ami, tu resteras. N'es-tu pas aussi de la famille?
PERILLO.
Il est bien vrai que j'espérais en être, et vous appeler toujours de
ce nom de père que vous me permettiez quelquefois de vous donner.
MAITRE BERNARD.
Toujours, et tu ne nous quitteras plus.
PERILLO.
Mais vous me dites que ma présence peut être nuisible ou fâcheuse.
Quand ma vue ne devrait causer qu'un moment de souffrance, la plus
faible impression, la plus légère pâleur sur ses traits chéris, ô
Dieu! plutôt que de lui coûter seulement une larme, j'aimerais mieux
recommencer le long chemin que je viens de faire, et m'exiler à jamais
de Palerme.
MAITRE BERNARD.
Ne crains rien, j'arrangerai cela.
PERILLO.
Aimez-vous mieux que j'aille loger dans un autre quartier de la ville?
Je puis trouver quelque maison du faubourg (j'en avais une avant
d'être orphelin). J'y demeurerais enfermé tout le jour, afin que mon
retour fût ignoré; le soir seulement, n'est-ce pas, ou le matin de
bonne heure, je viendrais frapper à votre porte et demander de ses
nouvelles, car vous concevez que sans cela je ne saurais... Elle
souffre donc beaucoup?
MAITRE BERNARD.
Tu pleures, garçon? Écoute donc, il ne faut pourtant pas nous désoler
si vite. Cette incompréhensible maladie ne nous a pas dit son dernier
mot. Elle dort dans ce moment-ci, et, je te l'ai dit, cela est de
bon augure. Qui sait? Prenons nos précautions tout doucement, avec
ménagement. Évitons, avant tout, qu'elle ne te voie trop vite; dans
l'état où elle est, je n'oserais pas répondre...
SCÈNE IV
LES PRÉCÉDENTS, DAME PAQUE.
DAME PAQUE.
Votre fille vient de se réveiller; elle voudrait... Ah! c'est vous,
seigneur Perillo? Je suis charmée de vous revoir.
_Perillo salue.--À part_.
Encore un amoureux transi! Nous nous serions bien passés de sa
visite...
_Haut à son mari._
Votre fille voudrait aller au jardin.
MAITRE BERNARD.
Que me dites-vous là? est-ce que cela est possible? à peine depuis
trois jours peut-elle se soutenir.
DAME PAQUE.
Elle est debout, elle se sent beaucoup mieux, le sommeil lui a fait
grand bien. Elle veut marcher et respirer un peu.
MAITRE BERNARD.
En vérité!
_À Perillo._
Tu vois, mon cher Antoine, que je ne me trompais pas tout à l'heure.
Voici un changement, un heureux changement. Elle va venir, retire-toi
un instant.
PERILLO.
Elle va venir, et il faut que je m'éloigne! Si j'osais vous faire une
demande...
MAITRE BERNARD.
Qu'est-ce que c'est?
PERILLO.
Laissez-moi la voir; je me cacherai derrière cette tapisserie; un seul
moment, que je la voie passer!
MAITRE BERNARD.
Je le veux bien, mais ne te montre point que je ne t'appelle; je
vais tenter en la faveur tout ce qui me sera possible;--et vous, dame
Pâque, ne soufflez mot, je vous prie.
DAME PAQUE.
Sur vos affaires? Je n'en suis pas pressée; je n'aime pas les
mauvaises commissions. Voici votre fille; je vais au jardin porter mon
grand fauteuil auprès de la fontaine.
_Perillo se cache derrière une tapisserie._
SCÈNE V
MAITRE BERNARD, PERILLO, _caché_, CARMOSINE.
CARMOSINE.
Eh bien! mon père, vous êtes inquiet, vous me regardez avec surprise?
Vous ne vous attendiez pas, n'est-il pas vrai, à me voir debout comme
une grande personne? C'est pourtant bien moi.
_Elle l'embrasse._
Me reconnaissez-vous?
MAITRE BERNARD.
C'est de la joie que j'éprouve, et aussi de la crainte. Es-tu bien
sûre de n'avoir pas trop de courage?
CARMOSINE.
Oh! je voulais vous surprendre bien davantage encore, mais je vois que
ma mère m'a trahie. Je voulais aller au jardin toute seule, et vous
faire dire en confidence qu'une belle dame de Palerme vous demandait.
Vous auriez pris bien vite votre belle robe de velours noir, votre
bonnet neuf, et comme j'avais un masque... Eh bien! qu'auriez-vous
dit?
MAITRE BERNARD.
Qu'il n'y a rien d'aussi charmant que toi; ainsi ta ruse eût été
inutile. Hélas! ma bonne Carmosine, qu'il y a longtemps que je ne t'ai
vue sourire!
CARMOSINE.
Oui, je suis toute gaie, toute légère, je ne sais pourquoi... C'est
que j'ai fait un rêve. Vous souvenez-vous de Perillo?
MAITRE BERNARD.
Assurément. Que veux-tu dire?
_À part._
C'est singulier; jamais elle ne parlait de lui.
CARMOSINE.
J'ai rêvé que j'étais sur le pas de notre porte. On célébrait une
grande fête. Je voyais les personnes de la ville passer devant moi
vêtues de leurs plus beaux habits, les grandes dames, les cavaliers...
Non, je me trompe, c'étaient des gens comme nous, tous nos voisins
d'abord, et nos amis, puis une foule, une foule innombrable qui
descendait par la Grand'-Rue, et qui se renouvelait sans cesse; plus
le flot s'écoulait, plus il grossissait, et tout ce monde se dirigeait
vers l'église, qui resplendissait de lumière. J'entendais de loin le
bruit des orgues, les chants sacrés, et une musique céleste formée de
l'accord des harpes et de voix si douces, que jamais pareil son n'a
frappé mon oreille. La foule paraissait impatiente d'arriver le plus
tôt possible à l'église, comme si quelque grand mystère, unique,
impossible à revoir une seconde fois, s'accomplissait. Pendant que je
regardais tout cela, une inquiétude étrange me saisissait [aussi, mais
je n'avais point envie de suivre les passants]. Au fond de l'horizon,
dans une vaste plaine entourée de montagnes, j'apercevais un voyageur
marchant péniblement dans la poussière. Il se hâtait de toutes
ses forces; mais il n'avançait qu'à grand'peine, et je voyais très
clairement qu'il désirait venir à moi. De mon côté, je l'attendais;
il me semblait que c'était lui qui devait me conduire à cette fête.
Je sentais son désir et je le partageais; j'ignorais quels obstacles
l'arrêtaient; mais, dans ma pensée, j'unissais mes efforts aux siens;
mon coeur battait avec violence, et pourtant je restais immobile,
sans pouvoir faire un pas vers lui. Combien de temps dura cette
vision, je n'en sais rien, peut-être une minute; mais, dans mon rêve,
c'étaient des années. Enfin, il approcha et me prit la main; aussitôt
la force irrésistible qui m'attachait à la même place cessa tout
à coup, et je pus marcher. Une joie inexprimable s'empara de moi;
j'avais brisé mes liens, j'étais libre. Pendant que nous partions tous
deux avec la rapidité d'une flèche, je me retournai vers mon fantôme,
et je reconnus Perillo.
MAITRE BERNARD.
Et c'est là ce qui t'a donné cette gaieté inattendue?
CARMOSINE.
Sans doute. Jugez de ma surprise lorsqu'on m'éveillant tout à coup,
je trouvai que mon rêve était vrai dans ce qu'il avait d'heureux
pour moi, c'est-à-dire que je pouvais me lever et marcher sans aucune
peine. Ma première pensée a été tout de suite de venir vous sauter au
cou; après cela, j'ai voulu faire de l'esprit, mais j'ai échoué dans
mon entreprise.
MAITRE BERNARD.
Eh bien! ma chère, puisque ce songe t'a mise de si bonne humeur, et
puisqu'il est vrai sur ce point, apprends qu'il l'est aussi sur un
autre. J'hésitais à t'en informer, mais maintenant je n'ai plus de
scrupule: Perillo est dans cette ville.
CARMOSINE.
Vraiment! depuis quand?
MAITRE BERNARD.
De ce matin même, et tu le verras quand tu voudras. Le pauvre garçon
sera bien heureux, car il t'aime plus que jamais. Dis un mot et il
sera ici.
CARMOSINE.
Vous m'effrayez.--Il y est peut-être!
MAITRE BERNARD.
Non, mon enfant, non, pas encore; il attend qu'on l'avertisse pour se
montrer. Est-ce que tu ne serais pas bien aise de le voir? Il ne t'a
pas déplu dans ton rêve; il ne te déplaisait pas jadis. Il est docteur
en droit à présent: c'est un personnage que ce bambin, avec qui tu
jouais à cligne-musette, et c'est pour toi qu'il a étudié, car tu sais
qu'il a ma parole. Je ne voulais pas t'en parler, mais grâce à Dieu...
CARMOSINE.
Jamais! jamais!
MAITRE BERNARD.
Est-il possible? ton compagnon d'enfance, ce digne et excellent
garçon, le fils unique de mon meilleur ami tu refuserais de le voir?
A-t-il rien fait pour que tu le haïsses?
CARMOSINE.
Rien, non,... rien; je ne le hais pas;--qu'il vienne, si vous
voulez... Ah! je me sens mourir!
MAITRE BERNARD.
Calme-toi, je t'en prie; on ne fera rien contre ta volonté. Ne sais-tu
pas que je te laisse maîtresse absolue de toi-même? Ce que je t'en ai
dit n'a rien de sérieux, c'était pour savoir seulement ce que tu en
aurais pensé dans le cas où par hasard... Mais il n'est pas ici, il
n'est pas revenu, il ne reviendra pas.
_À part._
Malheureux que je suis, qu'ai-je fait?
CARMOSINE.
Je me sens bien faible.
_Elle s'assoit._
MAITRE BERNARD.
Seigneur mon Dieu! il n'y a qu'un instant, tu te trouvais si bien, tu
reprenais ta force! C'est moi qui ai détruit tout cela, c'est ma sotte
langue que je n'ai pas su retenir! Hélas! pouvais-je croire que je
t'affligerais? Ce pauvre Perillo était venu... Non, je veux dire...
Enfin, c'était toi qui m'en avais parlé la première.
CARMOSINE.
Assez, assez, au nom du ciel! il n'y a point de votre faute. Vous ne
saviez pas,... vous ne pouviez pas savoir... Ce songe qui me semblait
heureux, j'y vois clair maintenant, il me fait horreur!
MAITRE BERNARD.
Carmosine, ma fille bien-aimée! par quelle fatalité inconcevable...
_Perillo écarte la tapisserie sans être vu de Carmosine; il fait un
signe d'adieu à Bernard, et sort doucement._
CARMOSINE.
Que regardez-vous donc, mon père?
MAITRE BERNARD.
Qu'as-tu, toi-même? tu pâlis, tu frissonnes; qu'éprouves-tu?
Écoute-moi; il y a dans ta pensée un secret que je ne connais pas,
et ce secret cause ta souffrance; je ne voudrais pas te le demander;
mais, tant que je l'ignorerai, je ne puis te guérir, et je ne peux pas
te laisser mourir. Qu'as-tu dans le coeur? Explique-toi.
CARMOSINE.
Cela me fait beaucoup de mal, lorsque vous me parlez ainsi.
MAITRE BERNARD.
Que veux-tu? Je te le répète, je ne peux pas te laisser mourir. Toi
si jeune, si forte, si belle! Doutes-tu de ton père? Ne diras-tu rien?
T'en iras-tu comme cela? Nous sommes riches, mon enfant; si tu as
quelques désirs,... les jeunes filles sont parfois bien folles,
qu'importe? il te faut un mot, rien de plus, un mot dit à l'oreille de
ton père. Le mal dont tu souffres n'est pas naturel; [ces faux espoirs
que tu nous donnes, ces moments de bien-être que tu ressens, pour
nous rejeter ensuite dans des craintes plus graves; toutes ces
contradictions dans tes paroles, tous ces changements inexplicables,
sont un supplice!] Tu te meurs, mon enfant, je deviendrai
fou;--veux-tu faire mourir aussi de douleur ton pauvre père qui te
supplie!
_Il se met à genoux._
CARMOSINE.
Vous me brisez, vous me brisez le coeur!
MAITRE BERNARD.
Je ne puis pas me taire, il faut que tu le saches. Ta mère dit que tu
es malade d'amour,... elle a été jusqu'à nommer quelqu'un...
CARMOSINE.
Prenez pitié de moi!
_Elle s'évanouit._
MAITRE BERNARD.
Ah! misérable, tu assassines ta fille! Ta fille unique, bourreau que
tu es! Holà, Michel! holà! ma femme! Elle se meurt, je l'ai tuée,
voilà mon enfant morte!
SCÈNE VI
LES PRÉCÉDENTS, DAME PAQUE.
DAME PAQUE.
Que voulez-vous? Qu'est-il arrivé?
MAITRE BERNARD.
Vite du vinaigre, des sels, ce flacon, là, sur cette table!
DAME PAQUE, _donnant le flacon_.
J'étais bien sûre que votre Perillo nous ferait ici de mauvaise
besogne.
MAITRE BERNARD.
Paix! sur le salut de votre âme! La voici qui rouvre les yeux.