Je suis perdue.

CALABRE.

Patience, madame. Il ne faut pas croire...

BETTINE.

Je suis perdue, perdue à jamais.

CALABRE.

Non, madame, je vous le répète, il ne faut pas croire que monsieur

le baron vous ait dit là son dernier mot, ni même qu'il ait parlé

sincèrement; non, c'est impossible. Il changera de langage quand son

dépit sera calmé, car ce n'est pas contre vous qu'il peut être irrité;

il reviendra, madame, il va revenir.

BETTINE, _regardant au balcon_.

Le voilà qui part.

CALABRE.

Est-ce possible?

BETTINE.

Tu ne le vois pas? Il part seul, à pied. Où va-t-il? Sans doute à

la ville. Cours après lui, Calabre, retiens-le... Ah! le coeur me

manque.

CALABRE.

J'y vais, madame, je vous obéis... Mais permettez du moins...

BETTINE.

Non! arrête! laisse-le partir; mais il faut que tu partes aussi. Il

faut que tu sois avant lui à la ville. Te sens-tu la force de prendre

la traverse par le chemin de la montagne?

_Elle va à la table et écrit._

CALABRE.

Pour vous, madame, je monterais au Vésuve.

BETTINE.

Il n'y a que toi qui puisses faire ma commission. Filippo Valle te

connaît.--Et toi, connais-tu la personne à qui Steinberg doit ce qu'il

a perdu?

CALABRE.

L'homme qui a apporté la lettre m'a dit que c'était le comte Alfani.

BETTINE.

Voici un mot pour Valle. Il doit avoir à moi, chez lui, la somme

nécessaire. Il faut qu'il l'envoie sur-le-champ à cet Alfani, et qu'il

fasse dire que c'est la princesse qui prête cet argent à Steinberg.

CALABRE.

Comment! madame, vous voulez...

BETTINE.

Oui. Il ne m'aime plus assez pour accepter de moi un service; mais,

croyant qu'il vient d'elle, il n'osera refuser. Allons, Calabre,

dépêche-toi; nous n'avons pas de temps à perdre.

CALABRE.

Mais, madame, pensez donc que cette somme est considérable, et que

vous disiez ce matin même au notaire que votre fortune ne l'était

guère...

BETTINE.

C'est bon, c'est bon. Ne t'inquiète pas.

UN DOMESTIQUE, _entrant_.

Monsieur le marquis Stéfani demande si madame veut le recevoir.

BETTINE.

Stéfani!

_Après un silence._

Oui, sans doute, qu'il vienne. Allons, Calabre, tu n'es pas parti?

CALABRE.

Hélas! madame...

BETTINE.

Ne t'inquiète pas, te dis-je. Je t'ai entendu tantôt, il me semble,

offrir quinze mille francs à ton maître?

CALABRE.

Oui, madame, et s'il se pouvait...

BETTINE.

En possèdes-tu beaucoup davantage?

CALABRE.

Je ne dis pas; mais dans un cas pareil...

BETTINE.

Et tu ne veux pas que je fasse ce que tu voulais faire? Va, Calabre,

va, mon vieil ami,--et quand je serai ruinée, tu me feras tes offres,

à moi, et j'accepterai.

CALABRE.

Je vais prendre le vieux cheval de chasse. Il a encore le jarret

ferme, et moi aussi, quoi qu'on en dise. Je serai bientôt parti et

revenu. Ah! si M. de Steinberg a du coeur, il sera dans un quart

d'heure à vos pieds!

BETTINE.

Va, ne me fais pas penser à cela.

SCÈNE XVII

BETTINE, LE MARQUIS, _entrant à droite pendant que Calabre sort à

gauche_.

BETTINE, _à part_.

C'est pourtant bien là ce que j'espère!

LE MARQUIS.

Voilà une action généreuse, ma chère, digne en tout point de vous,

mais elle a son danger.

BETTINE.

C'est vous, Stéfani? De quoi parlez-vous?

LE MARQUIS.

Eh! de ce que vous venez de faire.

BETTINE.

Étiez-vous là? M'auriez-vous écoutée?

LE MARQUIS.

Non, Dieu m'en garde! mais j'ai entendu.

BETTINE.

Marquis!

LE MARQUIS.

Ne vous fâchez pas, de grâce, et ne vous défendez pas non plus. Je

venais vous voir tout bonnement, comme je vous l'avais dit, pour vous

faire mes adieux. Il n'y avait personne à la salle basse, ni personne

dans la galerie. J'attendais, devant vos tableaux, qu'il vint à passer

quelqu'un de vos gens, lorsque votre voix est venue jusqu'à moi. Je

n'ai pas tout saisi au juste, mais j'ai bien compris à peu près. Vous

payez une petite dette et vous ne voulez pas qu'on le sache. Vous vous

cachez même sous le nom d'un autre;--c'est bien vous, cela, Élisabeth.

Seriez-vous blessée de ce qu'une fois de plus j'ai eu la preuve de

tout ce que votre âme renferme de délicatesse et de générosité?

BETTINE.

Mais... est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes là?

LE MARQUIS.

Non, il n'y a pas plus de deux minutes, et, je vous le dis, j'ai

compris vaguement. Comme je mettais le pied sur l'escalier, j'ai

aperçu votre monsieur de... Steinberg, qui s'en allait par le jardin.

Il ne m'a pas rendu mon salut. Est-ce que je lui ai fait quelque

chose?

BETTINE.

Plaisantez-vous? Il vous connaît à peine.

LE MARQUIS.

Vous pourriez même dire pas du tout.

BETTINE.

Il ne vous aura sûrement pas vu. Il était très préoccupé.

LE MARQUIS.

Oui,... je comprends bien;... cet argent perdu, pas vrai? ce jeune

homme-là joue trop gros jeu.

BETTINE.

Oui.

LE MARQUIS.

Oui, et il ne sait pas jouer.

_Bettine s'assied pensive._

Il ne faut pas croire que le lansquenet, tout bête qu'il est, soit

de pur hasard. Il y a manière de perdre son argent. Je sais bien

qu'à tout prendre c'est un jeu aussi savant que pile ou face ou la

bataille. L'indifférent qui regarde n'en voit point davantage; mais

demandez à celui qui touche aux cartes si elles ne lui représentent

que cela. Ces petits morceaux de carton peint ne sont pas seulement

pour lui rouge ou noir; ils veulent dire heur ou malheur. La fortune,

dès qu'on l'appelle, peu importe par quel moyen, accourt et voltige

autour de la table, tantôt souriante, tantôt sévère; ce qu'il faut

étudier pour lui plaire, ce n'est pas le carton peint ni les dés, ce

sont ses caprices, ce sont ses boutades qu'il faut pressentir, qu'il

faut deviner, qu'il faut savoir saisir au vol... Il y a plus de

science au fond d'un cornet que n'en a rêvé d'Alembert.

BETTINE.

Vous parlez en vrai joueur, marquis.--Est-ce que vous l'avez été?

LE MARQUIS.

Oui, et joueur assez heureux, parce que j'étais très hardi quand je

gagnais, et dès que la fortune me tournait le dos, cela m'ennuyait.

BETTINE.

On dit que cette passion-là ne se corrige jamais.

LE MARQUIS.

Bon! comme les autres. Mais je suis là à bavarder... Je ne voulais que

vous baiser la main, et je me sauve, car j'importunerais...

BETTINE.

Non, Stéfani, restez, je vous en prie. Puisque vous savez à peu

près mes secrets, nous n'en dirons rien, n'est-ce pas? Et vous me

pardonnerez si je suis distraite.--Le chagrin n'est jamais aimable.

LE MARQUIS.

Celui que vous avez est bien mieux que cela: il est estimable, et il

vous honore. Je connais des gens qui rendent service comme l'ours de

la fable avec son pavé. Ils se font prier, ils vous marchandent,

et lorsqu'ils vous croient suffisamment plein d'une reconnaissance

éternelle, ils vous assomment d'un affreux bienfait. Ils détruisent

ainsi tout le vrai prix des choses, la bonne grâce d'une bonne action.

Vous n'avez pas de ces façons-là, ma chère, et votre main est plus

légère encore lorsqu'elle obéit à votre coeur que lorsqu'elle court

sur ce piano pour exprimer votre pensée.

BETTINE.

Asseyez-vous donc, je vous en supplie.

LE MARQUIS, _s'asseyant_.

À la bonne heure, pourvu que vous me promettiez, une minute avant que

je sois de trop, d'être assez de mes amis pour me mettre à la porte.

BETTINE.

De vos amis, marquis? À propos, savez-vous bien que vous m'avez

envoyé un bouquet magnifique, mais à tel point que je ne l'accepterais

certainement de personne au monde, excepté vous.

LE MARQUIS.

Il n'y a ni perle ni diamant qui vaille une telle parole échappée de

vos lèvres.--Mais il y a quelque chose qui me tracasse.--Laissez-moi

vous faire une seule question. Est-ce que, dans ces affaires-là, vous

ne prenez pas vos précautions?

BETTINE.

Quelles précautions?

LE MARQUIS.

Mais, dame! une signature, une hypothèque, une garantie.

BETTINE.

Je n'entends rien à tout cela.

LE MARQUIS.

Vous avez tort, morbleu! vous avez tort.

BETTINE.

C'était donc là ce qui vous faisait dire, en entrant, qu'il y avait un

danger pour moi?

LE MARQUIS.

Précisément.

BETTINE.

Expliquez-vous donc.

LE MARQUIS.

C'est que cela est fort délicat, et puis j'augmenterais vos

inquiétudes.

BETTINE.

Le vrai moyen de les augmenter, c'est de ne parler qu'à demi.

LE MARQUIS.

Vous avez raison, et j'ai tort. N'en parlons plus; prenez que je n'ai

rien dit.

_Il se lève._

BETTINE.

Non pas, car je comprends vos craintes... Vous connaissez la

princesse?

LE MARQUIS.

Eh! oui, eh! oui, je la connais.

BETTINE.

La croyez-vous capable d'une mauvaise action?

LE MARQUIS.

Eh! je n'en sais rien.

BETTINE.

Mais je dis,... d'une perfidie,... d'une noirceur...

LE MARQUIS.

Eh! qui en répondrait?

BETTINE.

Stéfani, vous m'épouvantez. Écoutez-moi: vous m'avez vue ce matin

presque jalouse de cette femme.

LE MARQUIS.

Vous l'étiez bien un peu tout à fait.

BETTINE.

Oui, par instants; mais vous savez ce que c'est, mon ami:--on croit

douter des gens qu'on aime, on les accable de reproches, on les

appelle parjures, infidèles;... au fond de l'âme on n'en croit pas un

mot, et pendant que la bouche accuse, le coeur absout. N'est-ce pas

vrai?

LE MARQUIS.

Sans doute. Eh bien? ma chère Bettine...

BETTINE.

Eh bien! marquis, sincèrement, je n'ai jamais pensé, je n'ai jamais

cru possible qu'il aimât cette femme. Cette horrible idée me vient

maintenant. Vous l'avez vu chez elle,--qu'en pensez-vous?

LE MARQUIS.

Bon Dieu! ma belle, que demandez-vous là? On ne voit pas les coeurs,

comme dit Molière. Franchement, d'ailleurs, je n'en crois rien.

BETTINE.

Que voulait dire alors ce danger dont vous me parliez?

LE MARQUIS.

Ah! c'est qu'il y a princesse et princesse, comme il y a fagot et

fagot.

BETTINE.

Et vous croyez que celle-ci...

LE MARQUIS.

Elle me fait tant soit peu l'effet de n'être pas de bien bonne

fabrique, et d'avoir été achetée de hasard.

BETTINE.

S'il en est ainsi...

LE MARQUIS.

Je n'en suis pas sûr; mais je conviens qu'il m'est pénible de voir le

sort d'une personne comme vous entre les mains d'une femme comme elle.

BETTINE.

Je ne saurais croire que Steinberg...

LE MARQUIS.

Puisse vous tromper? Je suis de votre avis. Eh! palsambleu! s'il ne

vous adore pas, je le plains bien sincèrement. Tenez, on vient, c'est

lui, je me retire. Non, ce n'est pas lui, c'est son valet de chambre.

SCÈNE XVIII

LES PRÉCÉDENTS, CALABRE.

BETTINE.

Eh bien! Calabre, qu'as-tu fait?

CALABRE.

Tout ce que vous m'aviez dit, madame.

BETTINE.

L'argent est payé?

CALABRE.

Oui, madame.

BETTINE.

As-tu vu Steinberg?

CALABRE.

Hélas! oui.

BETTINE.

Que t'a-t-il dit?

CALABRE.

Voici une lettre.

BETTINE, _après avoir lu vite_.

Ah! c'est très bien,... parfaitement bien,... c'est à merveille.

_Elle tombe évanouie sur un fauteuil._

CALABRE.

Madame! madame!

LE MARQUIS.

Qu'y a-t-il donc?

CALABRE.

Veillez sur elle, monsieur, je vais chercher ce qu'il faut.

LE MARQUIS, _tirant un flacon_.

Ce flacon suffira. Qu'êtes-vous donc venu lui annoncer?

CALABRE.

Ah! monsieur, c'est horrible à dire!... Il est parti avec la

princesse.

LE MARQUIS.

Parti!--La voici qui rouvre les yeux. Il faut lui ôter cette lettre...

_Il va pour prendre la lettre que Bettine tient à la main._

BETTINE.

Non, non!... oh! ne m'ôtez pas cela... Où suis-je donc? J'ai fait un

rêve. C'est vous, marquis? Je vous demande pardon.

LE MARQUIS.

Restez en repos; ne vous levez pas.

BETTINE.

Ah! malheureuse! je me souviens. Il est parti; n'est-ce pas, Calabre?

Savez-vous cela, Stéfani?--Il est parti avec cette femme! Tenez, lisez

cette lettre, lisez-la tout haut.

LE MARQUIS.

Je sais tout, ma chère.

BETTINE.

Ah! vraiment? Cette nouvelle est-elle déjà connue? Suis-je déjà la

fable de la ville? Sans doute il y a du plaisant dans cette aventure,

elle fournira matière à la gaieté publique; mais comment oseraient-ils

rire de moi, avant de savoir ce que je vais faire? Tout n'est pas

fini, et apparemment j'ai aussi le droit de dire mon mot dans cette

comédie.

LE MARQUIS.

Personne ne se rira de vous. Il n'y a rien de moins plaisant que de

voler l'argent du prochain.

BETTINE, _s'animant par degrés_.

Voler! qui parle d'une chose pareille? Cette somme dont j'ai disposé,

je l'ai donnée volontairement, j'ai supplié qu'on l'acceptât. J'ai été

obligée d'employer la ruse pour vaincre un refus obstiné. Il est vrai

que mon stratagème n'a pas tourné à mon avantage; mais qui peut dire

que je m'en repente? Si c'est de cela que vous me plaignez, vous me

supposez un singulier chagrin.

_Elle se lève._

LE MARQUIS.

Je ne sais pas quelle est la somme, mais il paraît que ce n'est pas

peu de chose.

BETTINE.

Eh! que m'importe? Quelle étrange idée vous faites-vous donc des

personnes mêmes que vous prétendez estimer, si vous ne voyez ici

qu'une affaire d'intérêt? Ah! que Steinberg fût revenu à moi, est-ce

que le reste comptait pour quelque chose? Mais c'est ainsi que juge

le monde.--Un amour trompé, qu'est-ce que cela? Une femme qu'on

abandonne, un serment qu'on trahit, un lien sacré qu'on brise, ce ne

sont que des bagatelles! cela se voit tous les jours, cela se raconte,

cela égaie la bonne compagnie! mais qu'il s'agisse de quelques écus de

moins, de quelques misérables poignées de jetons qu'on aura perdus par

hasard, oh! alors chacun vous plaindra, et votre souffrance pécuniaire

sera l'objet d'une pitié sordide, à faire monter la rougeur au front.

LE MARQUIS.

Votre chagrin est cause, Bettine, que vous adressez mal vos reproches.

BETTINE.

Oui, mon ami, vous avez raison. Je sais qui vous êtes, je vous

offense; mais ce que j'éprouve est si affreux, qu'il faut me pardonner

ce que je puis dire, car je n'en sais rien, je suis au fond d'un

abîme. Tenez, Stéfani, lisez-moi cela. Lisez tout haut, je vous en

prie.

LE MARQUIS, _lisant_.

«Ma chère Bettine,

«Bien que vous ayez agi sans mon consentement, je suis obligé de vous

remercier de ce que vous venez de faire pour moi...»

BETTINE.

Obligé de me remercier!

LE MARQUIS, _continuant_.

«Mais vous comprenez que mon premier soin doit être de chercher les

moyens de vous rendre la somme que vous avez bien voulu m'avancer...»

BETTINE.

On n'écrirait pas mieux à un homme d'affaires.

LE MARQUIS, _de même_.

«Le projet que nous avions formé ne pouvant plus se réaliser,

les convenances mêmes semblent s'opposer à ce que je demeure plus

longtemps près de vous...»

BETTINE.

Que dites-vous de cela, marquis?

LE MARQUIS, _de même_.

«Je vais donc quitter ce pays. Une personne de nos amies...»

BETTINE.

Quelle audace!

LE MARQUIS, _de même_.

«... De nos amies part maintenant pour Rome, et m'offre de

l'accompagner. Je sais, du reste, que je ne vous laisse pas seule...»

BETTINE.

Continuez, continuez.

LE MARQUIS, _de même_.

«Et que je puisse revenir ou non, vous pouvez compter, chère Bettine,

que vous recevrez bientôt de mes nouvelles.

«STEINBERG.»

BETTINE.

Steinberg! Que le monde prononce ton nom quand il voudra parler d'un

ingrat!

LE MARQUIS.

Il est certain que tout cela n'est pas beau. En vérité, cela

demanderait vengeance.

BETTINE.

Vengeance! ah! oui, n'en doutez pas! Mais quelle vengeance puis-je

trouver? Vous parlez en homme, Stéfani, et vous ressentez en homme un

affront. Vous-même, cependant, que pouvez-vous faire quand vous avez

un ennemi? Que pouvez-vous de plus que de le tuer? Vous croyez vous

venger ainsi... Ah! mon ami, pour un coeur honnête, il y a des maux

plus affreux que la mort; mais pour un lâche, ce qu'il y a de plus

terrible, c'est la mort, qui n'est rien.

LE MARQUIS.

Je gagerais que cette lettre impertinente n'est pas entièrement du

fait de votre baron. Il y a de la femme là dedans,--c'est un monstre à

deux têtes,--car enfin quelle nécessité de vous avertir qu'il ne s'en

va pas seul? La lâcheté est de lui, l'insulte est féminine.

BETTINE.

Je l'ai senti comme vous. Il le sait bien aussi, et il a voulu mettre

entre nous une barrière infranchissable. Il craignait que je ne

voulusse le suivre, il avait peur de mon pardon, et il a pris ce moyen

de l'éviter; il savait que, lorsqu'une femme frappe le coeur d'une

autre, elle rend toute espèce de retour impossible, et que la blessure

ne se guérit pas. O perfide! le jour même qui était fixé, qu'il avait

choisi pour notre mariage!... Hier au soir, il fallait voir comme

il savait dissimuler! Il semblait, dans son impatience, souffrir

d'attendre qu'il fît jour. O ciel! c'est moi qu'on joue ainsi! mon âme

loyale ainsi traitée! Vous me connaissez, marquis, n'est-ce pas? Eh

bien! j'ai combattu mon caractère trop vif, j'ai plié mon orgueil,

afin de supporter ce qui me révoltait souvent, mais du moins ce que je

croyais fait sans fausseté, sans dessein de nuire. Maintenant, je

te vois tel que tu es, traître, et tu déchires mon coeur et mon

honneur!

LE MARQUIS.

Ah ça! je pense à un mot de cette lettre. Lorsqu'il vous dit qu'il ne

vous laisse pas seule, qu'est-ce qu'il entend par ces paroles? Est-ce

donc que Calabre reste auprès de vous?

CALABRE.

Oh! non, monsieur, cela signifie autre chose.

BETTINE.

Tais-toi, Calabre.

LE MARQUIS.

Pourquoi donc?--Est-ce une indiscrétion que je viens de commettre?

_Bettine ne répond pas. Calabre fait un signe au marquis, et lui

montre l'écrin qui est sur la table._

LE MARQUIS.

Je ne comprends pas. Que veux-tu dire à ton tour?

CALABRE.

Madame me défend de parler.

BETTINE.

Parle si tu veux.

LE MARQUIS, _se levant et allant à la table_.

Ceci pique fort ma curiosité. Qu'y a-t-il donc, monsieur Calabre?

CALABRE.

Eh bien! monsieur, puisqu'on me permet de le dire, c'est que cet écrin

est cause en partie de tout ce qui arrive.

LE MARQUIS.

Vous voulez badiner, sans doute?

CALABRE.

Pas le moins du monde. Monsieur le baron a fait des reproches

horribles à madame d'avoir accepté ces bijoux.

LE MARQUIS.

Mais cela n'a pas le sens commun!

CALABRE.

Et ce matin, monsieur, s'il faut ne vous rien taire, j'étais chargé

moi-même de dire à madame qu'elle eût à ne vous point recevoir.

LE MARQUIS.

Ah ça! mais cela a l'air d'un rêve... Est-ce que c'est vrai, Bettine,

ce qu'on me raconte là?

BETTINE.

Très vrai.

LE MARQUIS.

Mais cela tient du prodige. À propos de quoi cette querelle

d'Allemand? ce ne pouvait être qu'un méchant prétexte dont il avait

besoin pour se fâcher.

CALABRE.

Oh! mon Dieu oui, monsieur, pas autre chose.

LE MARQUIS.

J'entends. Mais quelle bizarre idée!

CALABRE.

C'est que monsieur le marquis venait voir souvent madame, du temps

qu'elle était à Florence, et monsieur le baron s'est imaginé...

LE MARQUIS.

Quelque sottise.

CALABRE.

Il s'est persuadé, en vous voyant arriver ici, que vous alliez

recommencer à faire votre cour à madame.

LE MARQUIS.

Eh bien?

CALABRE.

Et cela l'a fâché.

LE MARQUIS.

C'est malheureux. Quoi! il va l'épouser, et voilà le cas qu'il sait

faire d'elle? Mais c'est un drôle que ce monsieur.

BETTINE.

Stéfani! songez que je l'ai aimé.

LE MARQUIS.

C'est juste, je vous demande pardon. Je n'ai pas les mêmes raisons que

vous pour le ménager. Ainsi donc, cher monsieur Calabre, vous dites

qu'on est jaloux de moi?

CALABRE.

Oui, monsieur.

LE MARQUIS.

En vérité? Eh bien! cela me fait plaisir, cela me rajeunit.--Ah! on

est jaloux de moi!

_Après un silence._

Eh bien! morbleu! il a raison.--Bettine, écoutez-moi. Vous avez aimé,

vous vous êtes trompée, vous avez fait un mauvais choix, vous en

portez la peine; cela est fâcheux, mais cela arrive aux plus honnêtes

gens, c'est même à eux que cela ne manque guère. Si maintenant vous

avez quelque rancune, et la moindre disposition à courir en poste

après le passé, je suis tout prêt et je vous aiderai très volontiers

à prendre une revanche qui vous est bien due. Si je n'ai plus le pied

assez leste pour me jeter dans une valse, je l'ai encore, Dieu merci,

assez ferme pour soutenir un coup d'épée, et je serais ravi de rendre

à ce monsieur celui que j'ai reçu autrefois pour vous.

BETTINE.

Mon ami...

LE MARQUIS.

Si, au contraire (ce qui, à mon avis, serait infiniment préférable),

vous pouviez avoir la patience, je dirai même le bon sens, de laisser

faire le médecin qui guérit toute chose, le temps, connu depuis que le

monde existe, je m'offre à vous.

BETTINE.

Vous, Stéfani?

LE MARQUIS.

Moi, non pas aujourd'hui, non pas demain, non pas dans un mois ni dans

six, mais quand vous voudrez, quand cela vous plaira, si jamais cela

peut vous plaire, quand vous serez calmée, guérie, redevenue tout

à fait vous-même, c'est-à-dire gaie, aimable et charmante; quand la

blessure qu'un ingrat vous a faite s'effacera avec les jours d'oubli,

oui, je le répète, je m'offre à vous. On dit que je veux vous faire ma

cour, on a raison; que je vous ai aimée, on a raison; que je vous aime

encore, on a raison; et ce que je vous dis là, il y a trois ans que

j'aurais dû vous le dire, et je vous le dirai toute ma vie.

BETTINE.

Puisque vous me parlez avec cette franchise, je ne veux pas être moins

sincère que vous. Répondre sur-le-champ à ce que vous me proposez,

vous comprenez que c'est impossible...

LE MARQUIS.

Quand vous voudrez.

BETTINE.

Mais ce que je puis et ce que je veux vous dire, tout de suite et sans

hésiter, c'est qu'au milieu des chagrins que j'éprouve et de toute

l'horreur qui m'accable, à cet instant où mon coeur est brisé par

un abandon si cruel et une trahison si basse, vos paroles viennent

d'y exciter une émotion qui m'est bien douce. Et pourquoi vous le

cacherais-je? oui, Stéfani, je suis heureuse de voir que ce monde

n'est pas encore désert, et que, si le mensonge et la perfidie peuvent

quelquefois s'y rencontrer, on y peut aussi trouver sur sa route la

main fidèle d'un ami. Je le savais, mais j'allais l'oublier. Vous m'en

avez fait souvenir,... voilà ce dont je vous remercie.

LE MARQUIS.

Et vous pourriez douter qu'on vous aime!

BETTINE.

Non, je crois ce que vous me dites; mais il y a une réflexion que vous

n'avez pas faite. Savez-vous bien à qui vous parlez?

LE MARQUIS.

À la plus charmante femme que je connaisse.

BETTINE.

Considérez ceci, marquis: je suis tout à fait désespérée. Le coup

que je viens de recevoir est si imprévu, si inconcevable, qu'il m'a

d'abord anéantie. Maintenant que ma raison se réveille peu à peu, je

cherche comment je pourrais continuer de vivre, et, en vérité, je ne

le vois pas.

LE MARQUIS.

Prenez courage.

BETTINE.

Non, je ne le vois pas. À examiner froidement, raisonnablement ce

qui m'arrive, je ne veux pas vous tromper, je ne vois nul remède, nul

espoir. Je perds l'homme que j'aimais, et ce qu'il y a de plus

affreux encore, je suis forcée de le mépriser. Que voulez-vous que je

devienne? Es-tu de mon avis, Calabre? Plus je réfléchis, et plus je

vois qu'il n'y a plus pour moi d'existence possible. Je ne peux plus

rien faire que prier et pleurer. Est-ce à ce reste de moi-même, à

ce fantôme de votre amie que vous voulez donner la main? est-ce à un

masque couvert de larmes?

_Elle pleure._

LE MARQUIS.

Oui, morbleu! et ces larmes-là, je ne vous demanderai jamais de

les essuyer. Je respecte trop votre douleur pour tâcher de vous en

distraire, mais je vous dis: le temps s'en chargera,--et laissez-moi

aussi achever ma pensée, dût-elle vous choquer en ce moment. Vous

n'avez plus, dites-vous, d'existence possible? Vous en avez une toute

faite, la seule qui vous convienne, celle que vous aimez, que

vous avez choisie, qui est notre plaisir et votre gloire... Vous

retournerez au théâtre.

BETTINE.

Y pensez-vous?

LE MARQUIS.

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5 · 第 10 / 15 段