Ah, bah! je ne vous l'ai pas dit? C'est qu'il me semble que tout le

monde le sait. Il se nomme Steinberg, le baron de Steinberg.

LE MARQUIS.

Mais ce n'est pas un nom français, cela.

BETTINE.

Non, mais sa famille habite la France.

LE MARQUIS.

En êtes-vous sûre?

BETTINE.

Oh! il me l'a dit.

LE MARQUIS.

Steinberg! je connais cela. Il me semble même me rappeler certaines

circonstances... assez peu gracieuses... Eh, parbleu! c'est lui que je

viens de voir ce matin.

BETTINE.

Où cela? Dites. Chez la princesse?

LE MARQUIS.

Précisément, chez la princesse.

BETTINE.

Ah! malheureuse! il y est encore!

LE MARQUIS.

Eh! qu'avez-vous, ma bonne amie?

BETTINE.

Il y est encore, c'est évident; c'est pour cela qu'il ne vient pas.

Il y est encore, un jour comme celui-ci! quand tout est prêt, quand le

notaire est là, quand je l'attends!... Ah! quel outrage!

LE MARQUIS.

Vous vous fâchez pour peu de chose.

BETTINE.

Pour peu de chose! où avez-vous donc le coeur? Vous ne ressentez pas

l'insulte qu'on me fait? Et cet impertinent valet qui me répond d'un

air embarrassé... Calabre! Calabre! où es-tu?

SCÈNE VII

LES PRÉCÉDENTS, CALABRE.

CALABRE.

Me voilà, madame, me voilà. Vous m'avez appelé?

BETTINE.

Oui, réponds. Pourquoi tout à l'heure as-tu fait l'ignorant quand je

t'ai demandé où était ton maître?

CALABRE.

Moi, madame?

BETTINE.

Oui; essaie donc de me mentir encore, lorsque tu sais qu'il est chez

la princesse.

CALABRE.

Ma foi, madame, je ne savais pas...

BETTINE.

Tu ne savais pas!

CALABRE.

Pardon, je ne savais pas si je devais en instruire madame.

BETTINE.

Ah! on te l'avait donc défendu? Parleras-tu?

CALABRE.

Eh bien! madame, puisque vous le voulez, je ne vous cacherai rien.

Monsieur le baron avait joué hier, il avait perdu sur parole. Il

s'était engagé à payer ce matin. Il a voulu, ayant toute autre

affaire, tenir sa promesse.

BETTINE.

Il avait perdu, mon ami? Ah, mon Dieu! je n'en savais rien. Vous le

voyez, marquis, c'était là son secret, c'était là tout ce qu'il me

cachait. Et il l'avait dit à Calabre! N'est-ce pas que c'est mal de ne

m'en avoir rien dit?

LE MARQUIS.

Je ne vois de sa part, dans tout cela, qu'un excès de délicatesse.

BETTINE.

N'est-ce pas? Oh! c'est que mon Steinberg n'a pas l'âme faite comme

tout le monde... Il pourrait pourtant revenir plus vite.

LE MARQUIS.

Une femme qui joue et qui gagne au jeu, et qu'on paye dans les

vingt-quatre heures, comme un huissier, croyez-moi, ma chère, ce n'est

pas celle-là qu'on aime.

BETTINE.

Mais j'y pense, je me trompe encore. Dis-moi, Calabre, que ne

t'envoyait-il porter cet argent?

CALABRE.

Madame, c'est qu'il ne l'avait pas. Il lui fallait aller à la ville le

demander à son correspondant.

BETTINE.

Mais j'en avais, moi, de l'argent. Ah! que c'est mal! que c'est cruel!

C'est donc une somme considérable?

CALABRE.

Non, madame, je ne sais pas au juste, mais il m'a dit que cela ne le

gênait point.

LE MARQUIS.

Allons, madame et charmante amie, je vous quitte, je reprends ma

course. Je suis heureux de vous voir heureuse. Adieu.

BETTINE.

Mais vous nous reviendrez? Oh! je veux que vous soyez notre ami,

d'abord, entendez-vous? notre ami à tous deux! Je prétends vous voir

tous les jours, à la mode de notre pays. Où demeurez-vous?

LE MARQUIS.

À trois pas d'ici, à cette maison blanche, là, derrière les arbres.

BETTINE.

C'est délicieux! nous voisinerons.

LE MARQUIS.

Je le voudrais, mais c'est que je pars demain.

BETTINE.

Ah, bah! si vite! c'est impossible! nous ne permettrons jamais cela.

Et où allez-vous?

LE MARQUIS.

Je vais à Parme. Vous savez que j'ai là ma famille, et, dans ce

moment-ci, je suis absolument forcé...

BETTINE.

Ah, mon Dieu! quel ennui! Vous êtes forcé, dites-vous? Eh bien! tenez,

j'aimerais mieux ne pas vous avoir revu du tout. Oui, en vérité, car

ce n'est qu'un regret de plus que vous êtes venu m'apporter, et Dieu

sait maintenant quand vous reviendrez! Allez! vous êtes un méchant

homme!--Mais au moins restez à dîner. Je veux que vous signiez mon

contrat.

LE MARQUIS.

Je ne le peux pas, je suis engagé; mais je reviendrai vous faire ma

visite d'adieu; et, puisque je ne puis signer votre contrat, je vous

enverrai un bouquet de noce.

BETTINE.

Un bouquet?

LE MARQUIS.

Oui.

BETTINE.

Va pour un bouquet.

LE MARQUIS.

Où allez-vous donc, s'il vous plaît?

BETTINE.

Je vous reconduis jusqu'à la grille. Je veux vous garder le plus

longtemps possible. Dieu! que vous êtes ennuyeux! que vous êtes

insupportable!

SCÈNE VIII

CALABRE, _seul_, _puis_ LE NOTAIRE.

CALABRE.

Allons, cela va un peu mieux. Je pense que monsieur le baron rendra

cette fois quelque justice à mon intelligence. Ah, mon Dieu! le voilà

qui rentre; il va rencontrer madame avec le marquis;... et la défense

qu'il m'a faite!

_Il regarde au balcon._

Non, non! il prend une autre allée; il va du côté du petit bois, comme

s'il faisait exprès de les éviter. Serait-il possible? Oui, c'est bien

clair; il les a vus, il fait un détour.

LE NOTAIRE.

Monsieur Calabre, les futurs conjoints sont-ils disposés?...

CALABRE.

Non, monsieur Capsucefalo, non, pas encore; dans un instant, dans une

minute.

LE NOTAIRE.

Fort bien, monsieur, je suis tout prêt.

CALABRE.

Plaît-il?

LE NOTAIRE.

Comment?

CALABRE, _regardant toujours_.

Je croyais que vous disiez quelque chose.

LE NOTAIRE.

Oui, je disais que je suis tout prêt.

CALABRE.

Fort bien. Vous avez encore de la moscatelle?

LE NOTAIRE.

Oui, monsieur, plus qu'il ne m'en faut.

CALABRE.

À merveille, monsieur, à merveille. Il est inutile de vous déranger.

Je vous avertirai quand il sera temps.

LE NOTAIRE.

Je ne bougerai point, monsieur, je ne bougerai point d'ici.

SCÈNE IX

CALABRE, STEINBERG.

STEINBERG.

C'est donc ainsi qu'on suit mes ordres?

CALABRE.

Monsieur, je puis vous assurer...

STEINBERG.

Quoi? Ne vous avais-je pas dit que je ne voulais pas voir cet homme

ici?

CALABRE.

Monsieur, j'ai fait votre commission; mais madame n'en a pas tenu

compte.

STEINBERG.

Ce n'est pas possible. Lui avez-vous répété?...

CALABRE.

Tout ce que monsieur m'avait ordonné. J'ai même trouvé une excuse pour

justifier l'absence de monsieur.

STEINBERG.

Quelle excuse as-tu trouvée?

CALABRE.

Monsieur, j'ai dit que vous aviez joué.

STEINBERG.

Comment, malheureux! Et qu'en savais-tu?

CALABRE.

Voilà encore que j'ai eu tort! Je n'avais pas d'autre ressource,

monsieur; vous me l'aviez dit ce matin, et j'ai eu bien soin d'ajouter

que c'était peu de chose.

STEINBERG.

Oui, peu de chose! C'était peu ce matin, mais maintenant... Mort et

furies! c'est une maison de jeu, c'est un enfer que ce palais!

CALABRE.

Vous avez encore joué, monsieur? Hélas! je vous l'avais bien dit.

STEINBERG.

Tu me l'avais bien dit, animal! Répète-le donc encore une fois! Y

a-t-il au monde une phrase plus sotte et plus inepte que celle-là?

et dès qu'il vous arrive malheur, elle est dans la bouche de tout le

monde. Mon cheval trébuche en sautant un fossé, je tombe, je me

casse la jambe: Nous vous l'avions bien dit, s'écrient ceux qui vous

relèvent. Quel doux effort de l'amitié!

CALABRE.

Monsieur, j'ai déjà essayé de prendre la liberté de vous dire que si

mes petites économies...

STEINBERG.

Eh, morbleu! tes économies, que diantre veux-tu que j'en fasse?

CALABRE.

J'ai quinze mille francs à moi, monsieur. Il me semble...

STEINBERG.

Quinze mille francs! La belle avance! Écoute-moi; mais sur ta vie,

garde pour toi ce que je vais te dire. Il faut que je parte.

CALABRE.

Vous, monsieur! Est-ce bien possible?

STEINBERG.

Je n'ai pas autre chose à faire. Cet argent perdu, je ne l'ai pas; il

faut que je le trouve, et pour le trouver, il faut que j'aille à

Rome ou à Naples. Je connais là quelques banquiers. Je partirai

secrètement, je trouverai un prétexte.

CALABRE.

Et madame, monsieur, madame? Elle en mourra.

STEINBERG.

Elle en souffrira. Crois-tu donc que je ne souffre pas moi-même? C'est

avec le désespoir dans l'âme que je m'éloigne de ces lieux; mais, je

le répète, il faut que je parte,... ou que je me donne la mort. Ainsi,

que veux-tu? Va dans ma chambre, appelle Pietro et Giovanni, prépare

tout,... et pas un mot de trop. Tu enverras ensuite à la poste

demander des chevaux pour ce soir.

CALABRE.

Et vous ne voulez pas de mes quinze mille francs, monsieur?

STEINBERG.

Quinze mille francs! Il m'en faut cent mille!

SCÈNE X

LES PRÉCÉDENTS, BETTINE.

BETTINE.

Cent mille francs, Steinberg! Il vous faut cent mille francs?

STEINBERG.

Qui dit cela, ma chère Bettine?

_Il lui baise la main._

Comment vous portez-vous ce matin? Vous êtes fraîche comme une rose.

BETTINE.

Il ne s'agit pas de moi, mais de vous. Parlez franchement. Vous avez

joué?

STEINBERG.

Vous avez mal entendu, ma chère.

BETTINE.

Mal entendu? est-ce vrai, Calabre?

CALABRE.

Moi, madame! je ne sais pas...

STEINBERG.

Allez à votre besogne, Calabre. Pour aujourd'hui, c'est assez

bavarder.

CALABRE, _à part, en sortant_.

Bon! encore une gourmade en passant. Mon Dieu! tout cela va de mal en

pis.

SCÈNE XI

STEINBERG, BETTINE.

BETTINE.

Vous n'êtes pas sincère, mon ami.

STEINBERG.

Je vous dis que vous vous méprenez. Cette somme dont je parlais,

c'était dans l'idée d'un changement, d'une fantaisie.

BETTINE.

D'un changement?

STEINBERG.

Oui, à propos d'une terre, d'une terre assez belle avec un palais,

qui est à vendre, qui est pour rien et que vous trouveriez peut-être

à votre goût. Nous en causerons plus tard, s'il vous plaît. J'ai

quelques ordres à donner.

BETTINE.

Steinberg, vous n'êtes pas sincère.

STEINBERG.

Pourquoi me dites-vous cela?

BETTINE.

Parce que je le vois.

STEINBERG.

Que puis-je vous dire, du moment que vous ne me croyez pas?

BETTINE.

Vous pouvez me dire pourquoi, lorsque je vous ai vu venir de loin dans

le jardin, vous étiez pâle, pourquoi vous parliez tout seul, pourquoi

vous avez pris l'allée pour nous éviter.

STEINBERG.

J'ai pris l'allée couverte, parce que je ne me souciais pas de vous

rencontrer dans la compagnie où je vous voyais.

BETTINE.

Comment! Stéfani! Vous ne le connaissez pas! C'est un ancien ami. Quel

motif pourriez-vous avoir?...

STEINBERG.

Je n'aime pas les méchants propos. Je ne puis pas toujours m'empêcher

d'en entendre; mais je ne les répète jamais.

BETTINE.

Des propos, sur quoi? Sur mon compte et sur celui de ce bon

marquis?--Ah! cela n'est pas sérieux... Mais, maintenant je me

rappelle,... vous l'avez vu chez moi, à Florence... Est-ce là qu'on

tenait des _propos_?

STEINBERG.

Peut-être bien.

BETTINE.

Quoi! à Florence? Mais Stéfani venait comme tout le monde.

Souvenez-vous donc, j'avais une cour, j'étais reine alors, mon ami;

j'avais mes flatteurs et mes courtisans, voire mes soldats et mon

peuple, ce brave parterre qui m'aimait tant, et à qui je le rendais si

bien... Ingrat! qui, seul dans cette foule, m'étiez plus cher que mes

triomphes, et que j'ai appelé entre tous pour mettre ma couronne à vos

pieds,... vous, Steinberg, jaloux d'un propos, fâché d'une visite

que je reçois par hasard! Allons, voyons, c'est une plaisanterie,

convenez-en, un pur caprice, ou plutôt, tenez, je vous devine, c'est

un prétexte, un biais que vous prenez pour me faire oublier ce que je

voulais savoir et vous délivrer de mes questions.

STEINBERG, _s'asseyant_.

Oh! ma chère Bettine, vous êtes bien charmante, et moi je suis... bien

malheureux.

BETTINE.

Malheureux, vous! près de moi! Qu'est-ce que c'est? Vite, dites-moi,

de quoi s'agit-il?

STEINBERG.

J'ai tort, je me suis mal exprimé. Vous savez ce que c'est qu'un

joueur;... eh bien! Bettine, c'est vrai, j'ai joué, et je suis rentré

de mauvaise humeur; mais ce n'est rien, rien qui en vaille la peine;

n'y pensons plus, pardonnez-moi.

BETTINE.

Ce n'est pas encore bien vrai, ce que vous dites là.

STEINBERG.

Je vous demande en grâce d'y croire.

BETTINE.

Vous le voulez?

STEINBERG.

Je vous en supplie.

BETTINE.

Eh bien! j'y crois, puisque cela vous plaît. Calmez-vous, voyons,

trêve aux noirs soucis. Éclaircissez-nous ce front plein d'orages.

Vous souvenez-vous de cette chanson?

_Elle se met au piano et joue la ritournelle d'une romance._

STEINBERG, _se levant_.

Bettine, pas cette chanson-là.

BETTINE.

Pourquoi? vous l'avez faite pour moi en passant à Sorrente, après une

promenade en mer. Est-ce parce qu'elle se rattache à ces souvenirs

qu'elle a déjà cessé de vous plaire? Elle vous ôtait jadis vos ennuis.

_Elle chante._

Nina, ton sourire,

Ta voix qui soupire,

Tes yeux qui font dire

Qu'on croit au bonheur,--

Ces belles années,

Ces douces journées,

Ces roses fanées,

Mortes sur ton coeur...

STEINBERG, _à part, tandis que Bettine joue sans chanter_.

Pourrais-je jamais l'abandonner? et pour qui? grand Dieu! par quelle

infernale puissance me suis-je laissé subjuguer?

BETTINE.

À quoi rêvez-vous donc, monsieur? est-ce que c'est poli, ce que vous

faites-là?... Il me semble que je me trompe,... je ne me rappelle pas

bien,... venez donc...

STEINBERG, _se rapprochant du piano et chantant_.

Nina, ma charmante,

Pendant la tourmente,

La mer écumante

Grondait à nos yeux;

Riante et fertile,

La plage tranquille

Nous montrait l'asile

Qu'appelaient nos voeux!

ENSEMBLE.

Aimable Italie,

Sagesse ou folie,

Jamais, jamais ne t'oublie

Qui t'a vue un jour!

Toujours plus chérie,

Ta rive fleurie

Toujours sera la patrie

Que cherche l'amour.

STEINBERG.

Mon amie, écoutez-moi. Cette chanson, ces paroles du coeur, ces

souvenirs me pénètrent l'âme, me rendent à moi-même... Non, tant

d'amour ne sera point un rêve! tant d'espoir de bonheur ne sera point

un mensonge! j'en fais le serment à vos pieds.

_Il se met à genoux._

Je viens de me montrer jaloux sans motif, mais je vous ai donné

souvent trop de raison de l'être...

BETTINE.

Ne parlons pas de cela, Steinberg.

STEINBERG, _se levant_.

J'en veux parler, je suis las de feindre, de me contraindre, de me

sentir indigne de vous. Mes visites chez la princesse vous ont coûté

des larmes, je le sais...

BETTINE.

Charles!

STEINBERG.

Je ne veux plus la voir, je ne veux plus entendre parler d'elle.

Vivons chez nous, en nous, pour nous, et que l'univers nous oublie à

son tour! Le notaire est là, n'est-ce pas? Eh bien! Bettine, signons

à l'instant même. Les témoins ne sont pas arrivés? Je sais bien

pourquoi, et je vous le dirai. Prenez la première voisine venue, et

moi, morbleu! je prendrai Calabre. Que je sois votre mari, et advienne

que pourra! Je répète, avec le vieux proverbe: Celui qui aime et qui

est aimé est à l'abri des coups du sort!

SCÈNE XII

LES PRÉCÉDENTS, CALABRE.

CALABRE, _entrant avec une lettre et une boîte_.

On apporte cette lettre pour monsieur le baron.

STEINBERG.

Eh, que diantre! est-ce donc si pressé?

CALABRE.

Oui, monsieur; l'homme qu'on envoie a dit qu'on attendait la réponse.

STEINBERG.

Voyons ce que c'est.

_Il prend la lettre._

CALABRE, _donnant la boîte à Bettine_.

Ceci est pour madame.

STEINBERG, _après avoir lu précipitamment la lettre_.

Calabre!

CALABRE.

Monsieur.

STEINBERG.

Qui est-ce qui est là?

CALABRE.

Monsieur, c'est un homme... de là-bas...

STEINBERG.

De chez la princesse? Où est-il, cet homme?

CALABRE.

Là, dans l'antichambre.

STEINBERG.

Je vais lui parler.

SCÈNE XIII

BETTINE, CALABRE.

BETTINE.

Qu'arrive-t-il encore, mon ami? As-tu remarqué, en ouvrant cette

lettre, comme il a changé de visage? Est-ce encore un nouveau malheur?

Ah! cette femme nous fait bien du mal.

CALABRE.

La lettre n'est pas d'elle, madame; c'est un de ses gens qui l'a

apportée, mais ce n'est pas son écriture.

BETTINE.

Son écriture, hélas! excepté moi, tout le monde la connaît donc dans

cette maison?

CALABRE, _désignant la boîte_.

Ceci, madame, vient de la part du marquis.

BETTINE.

Ah! je n'y pensais plus.

_Elle ouvre la boîte._

Des diamants!

CALABRE.

Il y a un petit billet.

BETTINE.

Voyons:

_Elle lit._

«Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de

noce...»

Ah! ciel! j'entends la voix de Steinberg; il parle avec une violence!

L'entends-tu, Calabre? Il revient ici... Garde cet écrin, il ne

faut pas qu'il le voie, pas maintenant, et dis-moi vite, avant qu'il

vienne, combien a-t-il perdu?

CALABRE.

Ah! madame, il m'est impossible...

BETTINE.

Il faut que je sache, il faut que tu parles, quand tu serais lié par

mille serments! Faut-il te le demander à genoux?

CALABRE.

Ah! ma chère dame!

BETTINE.

Est-ce cent mille francs?

CALABRE, _à voix basse_.

Eh bien! oui.

SCÈNE XIV

LES PRÉCÉDENTS, STEINBERG.

STEINBERG, _à Calabre_.

Que faites-vous là? retirez-vous.

_Calabre sort._

BETTINE.

Vous paraissez ému, Steinberg; cette lettre semble vous avoir...

contrarié.

STEINBERG.

Pas le moins du monde.--Qu'est-ce donc que cette boîte que l'on vient

de vous envoyer?

BETTINE.

Une bagatelle.--Dites-moi, mon ami, tout à l'heure...

STEINBERG.

Une bagatelle! mais enfin, quoi?

BETTINE.

Mon Dieu, ce n'est pas un mystère,... c'est un cadeau de Stéfani.

STEINBERG.

Ah! un cadeau? et à quel propos?

BETTINE.

À propos... de notre mariage.

STEINBERG.

Un cadeau de noce!... Est-il votre parent?

BETTINE.

Non, mais, je vous l'ai dit, c'est un ancien ami.

STEINBERG.

Et les anciens amis font aussi des présents? Je ne connaissais pas cet

usage. Voyons cette boîte, si vous le voulez bien.

BETTINE.

Elle n'est pas là, on l'a portée chez moi. Mais, mon ami, ne me

ferez-vous pas la grâce de me dire ce que cette lettre...

STEINBERG.

Voulez-vous que j'appelle votre femme de chambre?

BETTINE.

Pourquoi?

STEINBERG.

Pour voir ce cadeau. Vous savez que je suis un connaisseur.

BETTINE.

Je me trompais... Cet écrin n'est pas chez moi... Calabre, je crois,

l'a gardé.

STEINBERG.

Ah!... si c'est un objet de prix, la précaution est fort sage.

_Appelant._

Calabre! holà! Calabre! où êtes-vous donc?

SCÈNE XV

LES PRÉCÉDENTS, CALABRE.

CALABRE.

Monsieur...

STEINBERG.

Où êtes-vous donc quand j'appelle?

CALABRE.

Monsieur, j'étais dans votre appartement. Vous vous rappelez sans

doute les ordres...

STEINBERG.

Il n'est pas question de cela.

BETTINE.

Calabre, avez-vous là l'écrin que je viens de vous confier?

CALABRE.

Oui, madame.

BETTINE.

Donnez-le moi.

_Elle le remet à Steinberg._

STEINBERG, _ouvrant l'écrin_.

Ce sont de fort beaux diamants. Peste! un bouquet de fleurs

en brillants, mêlés de rubis et d'émeraudes! c'est tout à fait

galant!--Il y a un mot d'écrit.

BETTINE.

Vous pouvez le lire.

STEINBERG.

À Dieu ne plaise! ma curiosité ne va pas jusque-là.

BETTINE.

Je vous en prie; je ne l'ai pas lu.

STEINBERG.

Vraiment? Puisque vous le voulez...

_Il lit:_

«Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de noce.

Si je devais rester longtemps dans ce pays, je vous enverrais des

fleurs qui, lorsqu'elles seraient fanées, se remplaceraient aisément;

mais puisque ma mauvaise étoile me défend de vivre près de vous,

laissez-moi vous offrir, je vous le demande en grâce, quelques brins

d'herbe un peu moins fragiles. Puisse ce souvenir d'une vieille

amitié vous en rappeler parfois quelques autres que, pour ma part, je

n'oublierai jamais.--J'aurai l'honneur de vous voir ce soir.»

C'est à merveille!--Monsieur Calabre, avez-vous fait demander des

chevaux?

_Il pose l'écrin sur une table._

CALABRE.

Pas encore, monsieur; je pensais...

STEINBERG.

Combien de fois faut-il donc que je parle pour qu'on m'entende? Que

Pietro parte sur-le-champ.

BETTINE.

Des chevaux, Steinberg? pour quoi faire?

STEINBERG.

Il faut que j'aille à la ville. Hâtez-vous, Calabre.

BETTINE.

Un instant encore! Ne se pourrait-il?...

STEINBERG.

À qui obéit-on ici?

_Calabre s'incline et va pour sortir._

BETTINE.

Charles, je sais votre secret! Je ne voulais vous en rien dire.

J'aurais attendu, j'aurais désiré que la confidence m'en vînt de votre

part; mais vous voulez partir... Pourquoi?

STEINBERG.

Vous savez tout, dites-vous, et vous le demandez! Il paraît qu'il y a

ici une inquisition dans les règles, et qu'on s'inquiète fort de

mes intérêts; mais il semble aussi que M. Calabre conserve plus

discrètement ce que vous lui confiez qu'il ne sait respecter mes

ordres.

CALABRE.

Monsieur, je vous jure sur mon âme...

STEINBERG.

Je ne vous interroge pas.--Et moi aussi je voulais garder le silence;

mais puisque vous avez voulu tout savoir, eh bien! madame, soyez

satisfaite! Oui, j'ai agi imprudemment; oui, ma parole est engagée;

ma fortune, déjà compromise, est aujourd'hui à peu près perdue. Cette

lettre vient d'un créancier qui m'annonce tout d'un coup un voyage,

qui prétexte un départ subit pour me demander de l'or, comme votre

marquis pour vous en donner.

BETTINE.

Bonté divine! perdez-vous la raison?

STEINBERG.

Non pas. Croyez-vous, s'il vous plaît, que je ne sache pas par coeur

ces finesses, ces artifices de comédie, ces petites ruses de coulisse?

Supposer qu'on s'en va pour se faire retenir! accompagner cela d'un

présent bien solide, afin qu'on sente tout ce qu'on va perdre! voilà

qui est nouveau, voilà qui est merveilleux! Mais il faudrait, pour n'y

pas voir clair, n'avoir jamais mis le pied dans le foyer d'un théâtre,

n'avoir jamais connu vos pareilles!

BETTINE.

Mes pareilles, Steinberg?--Vous voulez m'offenser. Vous n'y

parviendrez pas, je vous en avertis, car ce n'est pas vous qui parlez.

Si vos ennuis vous rendent injuste, le plus simple est d'en détruire

la cause. Écoutez-moi.--Je n'ai pas, bien entendu, cent mille francs

dans mon tiroir; mais Filippo Valle, notre correspondant, les a pour

moi. Il n'y a qu'à les faire prendre à la ville, et vous les aurez

dans une heure.

STEINBERG.

Je n'en veux pas.

BETTINE.

Signons notre contrat; dès cet instant, vous êtes mon mari.

STEINBERG.

Jamais!

BETTINE.

Vous le vouliez tout à l'heure.

STEINBERG.

Jamais, jamais à un tel prix!

BETTINE.

À un tel prix!... Ah! vous ne m'aimez plus.

STEINBERG.

Il ne s'agit pas d'amour dans une question d'argent. Et

qu'arriverait-il si je cédais? Vous seriez ridicule, et moi

méprisable.

BETTINE.

Ce ridicule me ferait rire, et ce mépris me ferait pitié.

STEINBERG.

Ririez-vous aussi de notre ruine?

BETTINE.

Je ne la crains pas. Si la pauvreté ne vous est pas insupportable,

elle n'a rien que je redoute. Si elle vous effraie, eh bien! je ne

suis pas morte, et ce que j'ai fait, peut se recommencer.

STEINBERG.

Remonter sur la scène, n'est-il pas vrai? C'est là votre secret désir,

d'autant plus vif, que vous savez bien que je n'y saurais consentir.

BETTINE.

Mon ami...

STEINBERG.

Brisons là, je vous en prie. Je n'ajouterai qu'un seul mot: j'étais

prêt à vous épouser lorsque je croyais pouvoir vous assurer une

existence honorable et libre; maintenant je ne le puis plus.

BETTINE.

Pourquoi cela? où est le motif?

STEINBERG.

Où est le motif? Et mon nom? et ma famille? et mes amis? et le

monde?...

BETTINE.

Ah! voilà l'obstacle.

STEINBERG.

Oui, le voilà, comprenez-le donc; oui, c'est le monde qui nous sépare,

le monde, dont personne ne peut se passer, qui est mon élément, qui

est ma vie, dont je n'attends rien, dont j'ai tout à craindre, mais

que j'aime par-dessus tout; le monde, l'impitoyable monde, qui nous

laisse faire, nous regarde en souriant, qui ne nous préviendrait pas

d'un danger, mais qui, le lendemain d'une faute, se ferme devant nous

comme un tombeau.

BETTINE.

Je ne croyais pas le monde si méchant.

STEINBERG.

Il ne l'est pas du tout, madame. Il a raison dans tout ce qu'il fait.

C'est incroyable ce qu'il pardonne, et comme il vous soutient, comme

il vous défend, par respect pour lui-même, dès l'instant qu'on en est,

tant que vous vous conformez à ses lois, les plus douces, les plus

praticables et les plus indulgentes qu'on puisse imaginer; mais

malheur à qui les transgresse! Malheur à qui brave cette impunité, à

qui abuse de cette indulgence! Il est perdu, il n'a rien à dire,

et cette affable cruauté, cette sévère patience, qui ne frappe que

lorsqu'on l'y force, n'est que justice.

BETTINE.

Ainsi vous partez?

STEINBERG.

Et que voulez-vous donc? De quel front, avec quel visage irais-je

subir ce rôle d'un mari qui vit d'une fortune qui n'est pas la sienne,

et promener par toute l'Italie une femme que je ne ferais que suivre,

avec mon nom sur son passe-port et mes armes sur sa voiture? Encore

faudrait-il, si, par impossible, on consentait à pareille chose,

encore faudrait-il que cette femme fût digne d'un tel sacrifice!

BETTINE.

Est-ce bien là le motif, Steinberg?

STEINBERG.

Je sais donc bien mal me faire comprendre?

_Montrant l'écrin._

Eh bien! le motif, le voilà.

_Il sort._

SCÈNE XVI

BETTINE, CALABRE.

BETTINE.

Calabre.

CALABRE.

Madame.

BETTINE.

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5 · 第 9 / 15 段