catastrophe! toutes mes dispositions étaient prises, j'avais les
lettres royales, les cadeaux à donner, j'avais tout préparé, tout
prévu; il faut que la seule chance à laquelle on n'eût pas songé!...
LE MARQUIS.
Hé! oui, c'est ce que dit le proverbe: On ne saurait penser à tout.
FIN DE ON NE SAURAIT PENSER À TOUT.
Ce petit proverbe, dans le genre de ceux de Carmontelle, fut composé
pour une matinée de musique et de récits donnée, au printemps de 1849,
dans la salle de concerts de M. Pleyel, au bénéfice d'un artiste.
Madame Viardot, mademoiselle Rachel, madame Allan-Despréaux et
plusieurs autres sociétaires de la Comédie-Française prêtaient le
concours de leurs talents à cette bonne oeuvre. Devant un public
d'élite et dans cette petite salle, le proverbe obtint un grand
succès. Transporté, peu de jours après, au Théâtre-Français, il y
produisit peu d'effet; mais le but que l'auteur s'était proposé se
trouvait atteint.
* * * * *
BETTINE
COMÉDIE EN UN ACTE
1851
PERSONNAGES ACTEURS
QUI ONT CRÉÉ LES
RÔLES
LE MARQUIS STÉFANI. MM. GEFFROY.
LE BARON DE STEINBERG. LAFONTAINE.
CALABRE, _valet de chambre du baron_. PERRIN.
LE NOTAIRE. LESUEUR.
UN DOMESTIQUE. BORDIER.
BETTINE, _cantatrice italienne_. Mme ROSE CHÉRI.
_La scène est en Italie._
SCÈNE PREMIÈRE
_Un salon de campagne._
CALABRE, LE NOTAIRE.
CALABRE.
Venez par ici, monsieur le notaire; venez, monsieur Capsucefalo.
Veuillez entrer là, dans le pavillon.
LE NOTAIRE.
Les futurs conjoints, où sont-ils?
CALABRE.
Il faut que vous ayez la bonté d'attendre quelques instants, s'il
vous plaît. Désirez-vous vous rafraîchir? Il n'y a pas loin d'ici à la
ville, mais il fait chaud.
LE NOTAIRE.
Oui, et je suis venu à pied par un soleil bien incommode. Mais je ne
vois pas les futurs conjoints.
CALABRE.
Madame n'est pas encore levée.
LE NOTAIRE.
Comment! il est midi passé.
CALABRE.
Alors elle ne tardera guère.
LE NOTAIRE.
Et M. de Steinberg, est-il levé, lui?
CALABRE.
Il est à la chasse.
LE NOTAIRE.
À la chasse! Voilà, en vérité, une plaisante manière de se marier. On
me fait dresser un contrat, on me fait venir à une heure expresse,
et quand j'arrive, madame dort et monsieur court les champs. Vous
conviendrez, mon cher monsieur Calabre...
CALABRE.
C'est qu'il faut vous imaginer, mon cher monsieur Capsucefalo, que
nous ne vivons pas comme tout le monde. Madame est une artiste, vous
savez.
LE NOTAIRE.
Oui, une grande artiste; elle chante fort bien. Je ne l'ai jamais
entendue elle-même, mais je l'ai ouï dire, vous comprenez.
CALABRE.
Justement, c'est qu'elle a chanté cette nuit jusqu'à trois heures du
matin. Aimez-vous la musique, monsieur Capsucefalo?
LE NOTAIRE.
Certainement, monsieur Calabre, autant que mes fonctions me le
permettent. Il y avait donc chez vous grande soirée, beaucoup de
monde?
CALABRE.
Non, ils étaient tous deux tout seuls, madame et monsieur le baron, et
ils se sont donné ainsi un grand concert en tête à tête. Ce n'est pas
la première fois. C'est une habitude que madame a prise depuis qu'elle
a quitté le théâtre. Elle ne peut pas dormir si elle n'a pas chanté.
Au point du jour, elle s'est couchée, et monsieur a pris son fusil.
LE NOTAIRE.
Vous en direz ce qu'il vous plaira, cela me paraît de l'extravagance.
La chasse et la musique sont deux fort bonnes choses; mais quand on se
marie, monsieur Calabre, on se marie. Et les témoins?
CALABRE.
Monsieur a dit qu'il les amènerait. Un peu de patience. Que me
veut-on?
UN DOMESTIQUE, _entrant_.
Monsieur, c'est une lettre de la princesse.
CALABRE, _prenant la lettre_.
C'est bon. Vous savez bien que monsieur n'y est pas.
LE DOMESTIQUE.
Il y a là un homme à cheval.
CALABRE.
Qu'il attende. Ah! voici monsieur le baron.
SCÈNE II
LES PRÉCÉDENTS, STEINBERG.
STEINBERG.
Pas encore levée! C'est bien de la paresse. Bonjour, Cefalo, vous êtes
exact, et moi aussi, comme vous voyez; mais la signora ne l'est guère.
LE NOTAIRE.
Voici le contrat, monsieur le baron, dans ce portefeuille. Si vous
vouliez, en attendant, jeter un coup d'oeil...
STEINBERG.
Tout à l'heure. Qu'est-ce que c'est que cette lettre?
CALABRE.
C'est de la part de la princesse, monsieur.
STEINBERG, _ouvrant la lettre_.
Voyons.
LE NOTAIRE.
Je me retire, monsieur, j'attendrai vos ordres.
SCÈNE III
STEINBERG, CALABRE.
CALABRE, _à part_.
Si c'est encore quelque invitation, quelque partie de plaisir en
l'air, nous allons avoir un orage.
STEINBERG, _lisant_.
Qu'est-ce que tu marmottes entre tes dents?
CALABRE.
Moi, monsieur, je n'ai pas dit un mot.
STEINBERG.
Vous vous mêlez de bien des choses, monsieur Calabre; vous vous
donnez des airs d'importance, sous prétexte de discrétion, qui ne me
conviennent pas du tout, je vous en avertis.
CALABRE.
Si la discrétion est un tort...
STEINBERG.
Assurément, lorsqu'elle est affectée, lorsqu'en se taisant, on laisse
croire qu'on pourrait avoir quelque chose à dire.
CALABRE.
Hé! de quoi parlerais-je, monsieur? Est-ce ma faute si la
princesse?...
STEINBERG.
Eh bien! qu'est-ce? que voulez-vous dire? Toujours cette princesse!
Qu'est-ce donc? Nous habitons cette maison depuis un mois. La
princesse est notre voisine de campagne, et son palais est à deux
pas de nous. Qu'y a-t-il d'étonnant, qu'y a-t-il d'étrange à ce qu'il
existe entre nous des relations de bon voisinage et même d'amitié, si
l'on veut? Nous ne sommes pas ici en France, où l'on vit dix ans sur
le même palier sans se saluer quand on se rencontre, ni en Angleterre,
où l'on n'avertirait pas le voisin que sa bourse est tombée de sa
poche, si on ne lui est pas présenté dans les règles. Nous sommes
en Italie, où les moeurs sont franches, libres, exemptes de cette
morgue inventée par l'orgueil timide à la plus grande gloire de
l'ennui; nous sommes dans ce pays de liberté charmante, brave, honnête
et hospitalière, sous ce beau soleil où l'ombre d'un homme, quoi
qu'on en dise, n'en a jamais gêné un autre, où l'on se fait un ami en
demandant son chemin, où enfin la mauvaise humeur est aussi inconnue
que le mauvais temps.
CALABRE.
Monsieur le baron prend bien chaudement les choses. Je demande pardon
à monsieur, mais les réflexions d'un pauvre diable comme moi ne valent
pas la peine qu'on s'en occupe.
STEINBERG.
Quelles sont ces réflexions? Je veux le savoir. Dites votre pensée, je
le veux.
CALABRE.
Oh, mon Dieu! c'est bien peu de chose. Seulement, quand monsieur le
baron s'en va comme cela pour toute une journée chez la princesse, il
m'a semblé quelquefois que madame était triste.
STEINBERG.
Est-ce là tout?
CALABRE.
Je n'en sais pas plus long, mais je vous avoue...
STEINBERG.
Quoi?
CALABRE.
Rien, monsieur, je n'ai rien à dire.
STEINBERG.
Parlerez-vous, quand je l'ordonne?
CALABRE.
Eh bien! monsieur, à vous dire vrai, cela me fait de la peine. Elle
vous aime tant!
STEINBERG.
Elle m'aime tant!
CALABRE.
Oh! oui, monsieur, presque autant que je vous aime. Si vous saviez,
quand vous n'êtes pas là, que de questions elle me fait, et que de
petits cadeaux de temps en temps, pour tâcher de savoir ce que
vous dites, ce que vous pensez au fond du coeur, si vous l'aimez
toujours, si vous lui êtes fidèle... Vous m'accusez d'être bavard...
Eh bien! monsieur, demandez-lui comment je parle de mon maître, et si
jamais la moindre indiscrétion... Voilà pourquoi j'ose dire que cela
me fait de la peine, quand je sais qu'elle en a, oui, monsieur, et
quand elle pleure... Mais enfin, puisque vous allez l'épouser...
STEINBERG.
Calabre! mon pauvre vieux Calabre!
CALABRE.
Plaît-il, monsieur?
STEINBERG.
Ce mariage...
CALABRE.
Eh bien?
STEINBERG.
Eh bien! je sais que je suis engagé. Je n'ai pas réfléchi, je n'ai pas
voulu me donner le temps de réfléchir, je me suis laissé entraîner,
ou, pour mieux dire, je me suis trompé moi-même. J'ai cédé, je me suis
aveuglé, je me suis étourdi de ma passion pour elle.
CALABRE.
Pardonnez-moi encore, monsieur, mais...
STEINBERG, _se levant_.
Écoute-moi. Bettine est charmante; avec son talent, sa brillante
renommée, au milieu de tous les plaisirs, de toutes les séductions qui
entourent et assiègent une actrice à la mode, elle a su vivre de telle
sorte que la calomnie elle-même n'a jamais osé approcher d'elle, et
l'honnêteté de son coeur est aussi visible que la pure clarté de ses
yeux. Assurément, si rien ne s'y opposait, personne plus qu'elle ne
serait capable de faire le bonheur d'un mari; mais...
CALABRE.
Eh bien! monsieur, s'il en est ainsi,... pourquoi alors?...
STEINBERG.
Tu le demandes? Eh! sais-tu ce que c'est que d'épouser une cantatrice?
CALABRE.
Non, par moi-même, je ne m'en doute pas. Il me semble pourtant...
STEINBERG.
Quoi?
CALABRE.
Que si monsieur épousait madame, il ne pourrait y avoir grand mal. Il
me semble qu'il y a bien des exemples... Elle est jeune et jolie; sa
réputation, comme vous le disiez, est excellente. Elle est riche,...
vous l'êtes aussi.
STEINBERG.
En es-tu sûr?
CALABRE.
Vous êtes si généreux!...
STEINBERG.
Preuve de plus que je ne suis pas riche! Je l'ai été, mais je ne le
suis plus.
CALABRE.
Est-il possible, monsieur?
STEINBERG.
Oui, Calabre. Quand je n'aimais que le plaisir, ce que m'ont coûté mes
folies, je ne le regrette pas, je n'en sais rien; mais depuis que j'ai
l'amour au coeur, c'est une ruine. Rien ne coûte si cher que les
femmes qui ne coûtent rien,--et par là-dessus le lansquenet...
CALABRE.
Vous jouez donc toujours, monsieur?
STEINBERG.
Eh! pas plus tard qu'hier cela m'est arrivé.
CALABRE.
Chez la princesse? Et vous avez perdu...
STEINBERG.
Cinq cents louis. Ce n'est pas là ce qui me ruine, je vais les payer
ce matin, et je compte bien prendre ma revanche; mais, je te le dis,
je suis ruiné, je n'ai plus le sou, je n'ai plus de quoi vivre.
CALABRE.
Si une pareille chose pouvait être vraie, et si monsieur le baron se
trouvait gêné, j'ai quelques petites économies...
STEINBERG.
Je te remercie, je n'en suis pas encore là. Tu n'as pas compris ce que
je voulais dire. Ma fortune étant à moitié perdue...
CALABRE.
Il me semble alors que ce serait le cas...
STEINBERG.
De me marier, n'est-il pas vrai? D'autres que toi pourraient me donner
ce conseil, d'autres que moi pourraient le suivre. Voilà justement le
motif, la raison impossible à dire, mais impossible à oublier, qui me
force à quitter Bettine.
CALABRE.
Quitter madame? est-ce vrai?...
STEINBERG.
Eh! que veux-tu donc que je fasse? J'avais le dessein, en l'épousant,
de lui faire abandonner le théâtre; mais, si je ne suis plus assez
riche pour cela, ne veux-tu pas que je l'y suive, quitte à rester dans
la coulisse?--Que me veut-on? qu'est-ce que c'est?
SCÈNE IV
LES PRÉCÉDENTS, UN DOMESTIQUE.
LE DOMESTIQUE.
Monsieur le baron, c'est une carte que je porte à madame.
STEINBERG.
Elle n'est pas levée.
LE DOMESTIQUE.
Pardon, monsieur le baron.
STEINBERG.
Tu as raison; voyons cette carte. Le marquis Stéfani? Qu'est-ce que
c'est que cela?
LE DOMESTIQUE.
Monsieur le baron, c'est un monsieur qui se promène dans le jardin.
STEINBERG.
Dans le jardin?
LE DOMESTIQUE.
Monsieur, voyez plutôt; le voilà auprès du bassin, qui regarde les
poissons rouges. Il dit qu'il revient d'un grand voyage.
STEINBERG.
Eh bien! qu'est-ce qu'il veut?
LE DOMESTIQUE.
Il veut voir madame, et il attend qu'elle soit visible.
STEINBERG, _à part_.
Stéfani! Je connais ce nom-là.
_Haut._
Calabre, n'est-ce pas ce Stéfani dont on parlait tant à Florence?
CALABRE.
Mais... oui, monsieur,... je le crois du moins.
STEINBERG, _regardant au balcon_.
C'est lui-même, je le reconnais. C'est un vrai pilier de coulisses,
soi-disant connaisseur, et grand admirateur de la signora Bettina.
CALABRE.
C'est un homme riche, monsieur, un grand personnage.
STEINBERG.
Oui, c'est un patricien qui a fait du commerce à l'ancienne mode de
Venise; mais il n'est pas prouvé que son engouement pour la signora
s'en soit tenu à l'admiration. Tu me feras le plaisir, Calabre, de
dire à Bettine que je la prie de ne pas recevoir cet homme-là. Je
sors; je reviendrai tantôt.
CALABRE.
Vous allez encore jouer, monsieur?
STEINBERG.
Fais ce que je le dis; tu m'as entendu?
_Il sort._
CALABRE.
Oui, monsieur.
SCÈNE V
CALABRE, LE NOTAIRE, _puis_ BETTINE.
CALABRE, _à part_.
Cela va mal, cela va bien mal. Pauvre jeune dame, si bonne, si jolie!
LE NOTAIRE.
Monsieur Calabre, voici quelque temps que je suis dans le pavillon, et
je ne vois pas les futurs conjoints.
CALABRE.
Tout à l'heure, monsieur Capsucefalo.
LE NOTAIRE.
Et les témoins?
CALABRE.
Je vous ai dit que monsieur le baron les amènerait.
BETTINE, _arrivant en chantant_.
Ah! te voilà, notaire, ô cher notaire, mon cher ami! As-tu tes
paperasses?
LE NOTAIRE.
Oui, madame, le contrat est prêt. J'ai seulement laissé en blanc les
sommes qui ne sont point stipulées.
BETTINE.
Tu ne stipuleras pas grand'chose, quand ce seraient tous mes
trésors.--Est-ce que tu n'as pas vu Filippo Valle, mon chargé
d'affaires? Il a dû t'instruire là-dessus.
LE NOTAIRE.
Madame veut plaisanter, mais monsieur le baron est connu pour
puissamment riche.
BETTINE.
Je n'en sais rien. Où est-il donc?
CALABRE.
Il est sorti, madame, pour un instant.
BETTINE.
Sorti maintenant? Est-ce que tu rêves?
CALABRE.
C'est-à-dire,... je ne sais pas trop...
BETTINE.
Va donc le chercher.--Capsucefalo, attendez-nous dans le pavillon.
LE NOTAIRE.
J'en sors, madame, je suis à vos ordres.
_À Calabre._
Que ces grandes artistes sont charmantes! Avez-vous observé qu'elle
m'a tutoyé?
CALABRE.
C'est sa manière quand elle est contente.
LE NOTAIRE.
Hum! vous m'aviez promis quelques rafraîchissements.
BETTINE.
Mais certainement.
_À Calabre._
À quoi penses-tu donc?
CALABRE.
Je l'avais oublié, madame.
BETTINE.
Vite, des citrons, du sucre, de l'eau bien fraîche, ou du café, du
chocolat, ce qu'il voudra. Non, il a peut-être faim; vite, un flacon
de moscatelle et un grand plat de macaroni.
LE NOTAIRE.
Madame, je suis bien reconnaissant.
_Il se retire avec de grandes salutations._
BETTINE, _à Calabre_.
Eh bien! toi, qu'est-ce que tu fais là? Tu as l'air d'un âne qu'on
étrille. Je t'avais dit d'aller chercher Steinberg. Tiens, le voilà
dans le jardin.
CALABRE.
Pardon, madame, ce n'est pas lui.
BETTINE.
Qui est-ce donc? Ah! jour heureux! c'est Stéfani, mon cher Stéfani.
Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est là?... Dis-lui qu'il vienne,
dépêche-toi.
CALABRE.
Il vous a sans doute aperçue, madame, car le voilà qui monte le
perron; mais je dois vous dire que monsieur le baron...
BETTINE.
Que je suis contente! Eh bien! le baron, le perron, qu'est-ce que tu
chantes? Est-ce que tu fais des vers?
CALABRE.
Non, madame, pas si bête! Je dis seulement que M. de Steinberg m'a
recommandé...
BETTINE.
Parle donc.
CALABRE.
Monsieur le baron m'a chargé de vous prier...
BETTINE.
Tu me feras mourir avec tes phrases.
CALABRE.
De ne pas recevoir ce seigneur.
BETTINE.
Qui? Stéfani? tu perds la tête.
CALABRE.
Non, madame; monsieur le baron m'a ordonné expressément...
BETTINE, _riant_.
Ah! tu es fou... Ah! le pauvre homme! il ne sait ce qu'il dit, c'est
clair, il radote... Ne pas recevoir Stéfani! un vieil ami que j'aime
de tout mon coeur!... Ah! le voici... Va-t'en vite, va chercher
Steinberg.
CALABRE, _à part, en sortant_.
Qu'est-ce que j'y peux? Je n'y peux rien... Cela va mal, cela va bien
mal.
SCÈNE VI
BETTINE, LE MARQUIS.
BETTINE, _allant au-devant du marquis_.
Et depuis quand dans ce pays? et par quel hasard, cher marquis?...
Comment vous portez-vous? que faites-vous? que devenez-vous?... Vous
avez bon visage... Que je suis ravie de vous voir!
LE MARQUIS.
Et moi aussi, belle dame, et moi aussi je suis ravi, je suis enchanté;
mais, dès qu'on vous voit, c'est tout simple.
BETTINE.
Des compliments! Vous êtes toujours le même.
LE MARQUIS.
Je ne vous en dirai pas autant, car vous voilà plus charmante que
jamais; et savez-vous qu'il y a quelque chose comme deux ou trois ans
que je ne vous ai vue?
BETTINE.
Cher Stéfani, si vous saviez dans quel moment vous arrivez!... Je vais
me marier!... Avez-vous déjeuné?
LE MARQUIS.
Oui, certes; vous me connaissez trop pour me croire capable de
m'embarquer sans avoir pris...
BETTINE.
Vos précautions. D'où venez-vous donc?
LE MARQUIS.
Là, d'à côté, de chez la princesse, votre voisine.
BETTINE.
Ah! vous êtes lié avec elle? On dit qu'elle est très-séduisante.
LE MARQUIS.
Mais oui, elle est fort bien. C'est elle qui par hasard, en causant,
m'a appris que vous étiez ici. Je ne m'en doutais pas, je suis
accouru... Et vous allez vous marier?
BETTINE.
Oui, mon ami, aujourd'hui même.
LE MARQUIS.
Aujourd'hui même?
BETTINE.
Le notaire est là.
LE MARQUIS.
Eh bien! tant mieux, voilà une bonne nouvelle. C'est bien de votre
part, cela, c'est très bien. Je ne m'y attendais pas, je suis
enchanté.
BETTINE.
Vous ne vous y attendiez pas? Voilà un beau compliment cette fois!
Est-ce que vous êtes venu ici pour me dire des injures, monsieur le
marquis?
LE MARQUIS.
Non pas, non pas, ma belle, Dieu m'en garde! Oh! comme je vous
retrouve bien là! Voilà déjà vos beaux yeux qui s'enflamment.
Calmez-vous; je sais que vous êtes sage, très sage, je vous estime
autant que je vous aime, c'est assez dire que je vous connais. Mais
vous avez une certaine tête...
BETTINE.
Comment, une tête?
LE MARQUIS.
Eh! oui, une tête...
_Il la regarde._
Une tête charmante, pleine de grâce et de finesse, d'esprit et
d'imagination, qui comprend tout, à qui rien n'échappe, et qui
porterait une couronne au besoin, témoin le dernier acte de
_Cendrillon_.
BETTINE.
Oui, vous aimiez à me voir dans ma gloire.
LE MARQUIS.
C'est vrai; avec votre blouse grise, vous aviez beau chanter comme un
ange, quand je vous voyais courbée dans les cendres, j'avais toujours
envie de sauter sur la scène, de rosser monsieur votre père, et de
vous enlever dans mon carrosse.
BETTINE.
Miséricorde, marquis! quelle vivacité!
LE MARQUIS.
Aussi, quand je vous voyais revenir dans votre grande robe lamée d'or,
avec vos trois diadèmes l'un sur l'autre, étincelante de diamants...
BETTINE.
Je chantais bien mieux, n'est-ce pas?
LE MARQUIS.
Je n'en sais rien, mais c'était charmant. Tra, tra, comment était-ce
donc?
BETTINE, _chante les premières mesures de l'air final de la_
Cencrentola _, puis s'arrête tout à coup et dit_:
Ah! que tout cela est loin maintenant!
LE MARQUIS.
Que dites-vous donc là? Renoncez-vous au théâtre?
BETTINE.
Il le faut bien. Est-ce que mon mari (je dis mon mari, il le sera tout
à l'heure) me laisserait remonter sur la scène? Cela ne se pourrait
pas, marquis. Songez-y donc sérieusement.
LE MARQUIS.
C'est selon le goût et les idées des gens. Mais vous ne renoncez pas
du moins à la musique?
BETTINE.
Ah! je crois bien. Est-ce que je pourrais? Nous en vivons ici, cher
marquis, et quand vous nous ferez l'honneur de venir manger la soupe,
nous vous en ferons tant que vous voudrez,... plus que vous n'en
voudrez.
LE MARQUIS.
Oh! pour cela, j'en défie... Mais c'est égal, cela me fend le coeur
de penser que je ne pourrai plus, après le dîner, m'aller blottir
dans ce cher petit coin où j'étais à demeure pour me délecter à vous
entendre.
BETTINE.
Oui, vous étiez un de mes fidèles.
LE MARQUIS.
Pour cela, je m'en vante. L'allumeur de chandelles me faisait chaque
soir un petit salut en accrochant son dernier quinquet, car je ne
manquais pas d'arriver dans ce moment-là. Ma foi, j'étais de la
maison.
BETTINE.
Mieux que cela, marquis; je m'en souviens très bien que vous avez été
mon chevalier.
LE MARQUIS.
C'est vrai. Contre ce grand benêt d'officier.
BETTINE.
Qui m'avait sifflée dans _Tancrède_.
LE MARQUIS.
Justement. Je le provoquai en Orbassan, et j'en reçus le plus rude
coup d'épée... Ah! c'était le bon temps, celui-là!
BETTINE.
Oui. Ah, Dieu! que tout cela est loin!
LE MARQUIS.
C'est votre refrain, à ce qu'il paraît? Que dirai-je donc, moi qui
suis vieux?
BETTINE.
Vous, marquis? Est-ce que vous pouvez? Victor Hugo a fait son vers
pour vous, lorsqu'il a dit que le coeur n'a pas de rides.
LE MARQUIS.
Si fait, si fait, je m'en aperçois. Et savez-vous pourquoi, Bettine?
C'est que je commence à aimer mes souvenirs plus qu'il ne faudrait;
c'est un grand tort. Je m'étais promis toute ma vie de ne jamais
tomber dans ce travers-là. J'ai vu tant de bons esprits devenir
injustes, tant de connaisseurs incurables, par ce triste effet des
années, que je m'étais juré de rester impartial pour les choses
nouvelles comme pour les anciennes. Je ne voulais pas être de ces
bonnes gens qui ressemblent aux cloches de Boileau:
Pour honorer les morts font mourir les vivants.
Eh bien! j'ai beau faire, j'aime mieux maintenant ce que j'ai aimé que
ce que j'aime. Je ne dis point de mal de vos auteurs nouveaux; mais
Rossini est toujours mon homme. Ici marchait la grande Pasta avec ses
gestes de statue antique; là gazouillait ce rossignol que Rubini avait
dans la gorge; je vois le vieux Garcia avec sa fière tournure,
escorté du long nez de Pellegrini; Lablache m'a fait rire, la Malibran
pleurer. Eh! que diantre voulez-vous que j'y fasse?
BETTINE.
Je ne vois pas que vous ayez si grand tort. Et moi aussi, j'aime mes
souvenirs.
LE MARQUIS.
Est-ce qu'on peut en avoir à votre âge?
BETTINE.
Pourquoi donc pas, monsieur le marquis? Si vos souvenirs sont les
aînés des miens, cela n'empêche pas qu'ils ne se ressemblent.
LE MARQUIS.
Bah! les vôtres sont nés d'hier; ce sont des enfants qui grandissent.
Vous reviendrez tôt ou tard au théâtre.
BETTINE.
Jamais, cher Stéfani, jamais.
LE MARQUIS.
Mais, voyons, dans ce temps-là, n'étiez-vous pas heureuse?
BETTINE.
C'est-à-dire que je ne pensais à rien. Ah! c'est que je n'avais pas
aimé.
LE MARQUIS.
Qu'est-ce que vous voulez dire par là?
BETTINE.
Ce que je dis. J'ai été un peu folle, c'est vrai, insouciante,
coquette, si vous voulez. Est-ce que ce n'est pas notre droit, par
hasard? Mais je ne suis plus rien de tout cela, depuis que j'ai senti
mon coeur.
LE MARQUIS.
L'amour vous a rendu la raison? Ah, morbleu! prouvez-nous cela! Mais
ce serait à en devenir fou, rien que pour tâcher de se guérir de la
sorte. Vous l'aimez donc beaucoup, ce monsieur de... de..., vous ne
m'avez pas dit...
BETTINE.
Si je l'aime! ah! mon cher ami, que les mots sont froids,
insignifiants, que la parole est misérable quand on veut essayer de
dire combien l'on aime! Vous n'avez pas l'idée de notre bonheur, vous
ne pouvez pas vous en douter.
LE MARQUIS.
Si fait, si fait, pardonnez-moi.
BETTINE.
C'est tout un roman que ma vie. Ne disiez-vous pas tout à l'heure que
vous aviez eu quelquefois l'envie de m'enlever?
LE MARQUIS.
Oui, le diable m'emporte!
BETTINE.
Eh bien! il l'a fait, lui. Figurez-vous, mon cher, quel charme
inexprimable! Nous avons tout quitté, nous sommes partis ensemble, en
chaise de poste, comme deux oiseaux dans l'air, sans regarder à
rien, sans songer à rien; j'ai rompu tous mes engagements, et lui m'a
sacrifié toute sa carrière; j'ai désespéré tous mes directeurs...
LE MARQUIS.
Peste! vous disiez bien, en effet, que l'amour vous avait rendue sage.
BETTINE.
Eh! que voulez-vous! quand on s'aime! Nous avons fait le plus
délicieux voyage! Imaginez, marquis, que nous n'avons rien vu, ni une
ville, ni une montagne, ni un palais, pas la plus petite cathédrale,
pas un monument, pas la moindre statue, pas seulement le plus petit
tableau!
LE MARQUIS.
Voilà une manière nouvelle de faire le voyage d'Italie.
BETTINE.
N'est-ce pas, marquis? quand on s'aime! Qu'est-ce que cela nous
faisait, vos curiosités? Si vous saviez comme il est bon, aimable!
Que de soins il prenait de moi! Ah! quel voyage, bonté divine! Moi
qui bâillais en chemin de fer, rien que pour aller à Saint-Denis, j'ai
fait quatre cents lieues comme un rêve.--Votre Italie! qui veut peut
la voir, mais je défie qu'on la traverse comme nous! Nous avons passé
comme une flèche, et nous sommes venus droit ici.
LE MARQUIS.
Pourquoi ici, dans cette province?
BETTINE.
Pourquoi?... mais je ne sais trop;... parce qu'il l'a voulu,... parce
qu'il avait loué cette campagne... Que vous dirais-je?... Je n'en sais
rien... Je serais aussi bien allée autre part,... au bout du monde,...
que m'importait? Je me suis arrêtée ici, parce qu'en descendant devant
la grille, il m'a dit: Nous sommes arrivés.
LE MARQUIS.
Que ne vous épousait-il à Paris?
BETTINE.
Sa famille s'y opposait. C'est encore là un des cent mille
obstacles...
LE MARQUIS.
Vous ne m'avez pas encore dit son nom.
BETTINE.