LA COMTESSE.
Oui et non, c'est une chanson.
LE MARQUIS.
J'en ai un recueil; si vous voulez, je vous le prêterai. Il est très
complet depuis 1650.
LA COMTESSE.
C'était une chanson, nouvelle.
LE MARQUIS.
Il y en a beaucoup dedans.
LA COMTESSE.
Des chansons nouvelles?
LE MARQUIS.
Oui, pour ce temps-là.
LA COMTESSE, _riant_.
De 1650! ah! ah! ah! vous êtes toujours le même.
LE MARQUIS.
Oui, je suis constant. Cela ne réussit pas toujours, comme vous savez,
avec les femmes.
LA COMTESSE.
Est-ce que vous avez à vous plaindre des femmes?
LE MARQUIS.
Ah! si vous vouliez être la mienne!... Voici une visite.
LA COMTESSE.
Eh! c'est votre domestique.
SCÈNE VI
LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN.
GERMAIN.
Pardon, madame, c'est un papier que j'apporte à monsieur le marquis,
de la part de monsieur le baron.
LE MARQUIS.
Eh, morbleu! il s'agit bien... Ah! ah! madame, c'est assez singulier;
c'est une romance. Est-ce celle que vous cherchiez?
LA COMTESSE.
Voyons; mais il me semble que oui. Vous me l'aviez volée apparemment.
_Elle se met au piano et joue._
GERMAIN, _à part_.
Justement, c'est celle de la malle.
_Au marquis._
Monsieur, monsieur le baron m'a dit de vous demander...
LE MARQUIS.
Quoi? qu'est-ce que c'est.
GERMAIN.
Si vous songiez à vos affaires.
LE MARQUIS.
Eh! oui, tu viens nous déranger...
GERMAIN.
C'est que monsieur le baron tout à l'heure a reçu un exprès de
Fontainebleau, et cela l'inquiète beaucoup. Il est retourné encore
chez M. Duplessis; il paraissait tout bouleversé.
LE MARQUIS.
En vérité?
GERMAIN.
Oui, et je vous ai apporté cette musique, afin d'avoir une raison
d'entrer et afin de pouvoir vous dire en même temps qu'il faut une
réponse sur-le-champ.
LE MARQUIS _réfléchit_.
Tu as bien fait. Mais il me semble... Ce n'est pas cela, madame, ce
n'est pas cela, vous vous trompez.
_Il va au piano._
LA COMTESSE.
Mais j'y vois clair apparemment. Tenez...
_Elle joue._
GERMAIN.
Il ne me semble pas qu'ils parlent beaucoup d'affaires. Monsieur le
baron m'a dit de saisir au vol quelques mots de leur entretien.
_Il se retire lentement._
LA COMTESSE.
Vous voyez bien que c'est écrit ainsi.
LE MARQUIS.
Oui, pour la musique. Mais les paroles...
LA COMTESSE.
Les paroles, je ne les sais pas.
LE MARQUIS.
Comment! elles sont de...
_Il chante._
Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire...
GERMAIN, _près de la porte_.
Cela ne prend pas le chemin de Gotha.
LE MARQUIS.
J'ai oublié le reste; c'est singulier.
LA COMTESSE.
Très singulier, avec votre mémoire!
LE MARQUIS.
Oui, ordinairement je retiens tout ce que je veux.
SCÈNE VII
LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN, VICTOIRE.
VICTOIRE.
Voilà vos étoffes, madame.
LA COMTESSE.
C'est bon.
LE MARQUIS.
On vous demande? je ne veux pas vous retenir plus longtemps.
LA COMTESSE.
Ne venez-vous pas avec moi? vous me donnerez votre avis.
LE MARQUIS.
Non, je ne sortirai pas aujourd'hui. J'attends quelqu'un à qui j'ai à
parler.
LA COMTESSE.
Ici? chez moi?
LE MARQUIS.
Oui;--et à propos.--C'est vous.
LA COMTESSE.
Moi?
LE MARQUIS.
Oui, mais ne vous l'ai-je pas dit?
LA COMTESSE.
Quoi?
LE MARQUIS.
Que j'avais la plus grande envie de vous épouser.
LA COMTESSE.
Je ne sais pas quand.
LE MARQUIS.
Tout à l'heure. Je ne suis venu ici que pour cela.
LA COMTESSE.
Je ne m'en souviens pas.
LE MARQUIS.
Mais à quoi donc pensez-vous? vos distractions, vraiment, ne sont pas
concevables. Il me semble pourtant...
LA COMTESSE.
Dites.
LE MARQUIS.
Que je vous ai parlé de mon voyage.
LA COMTESSE.
Quel voyage?
LE MARQUIS.
En Allemagne.
LA COMTESSE.
Hé! non, c'est moi qui vous ai parlé du mien.
LE MARQUIS.
Comment du vôtre?
LA COMTESSE.
Oui, de ce voyage aux bords du Rhin, que j'ai fait avec mon mari.
LE MARQUIS.
Je vous demande pardon, je vous assure...
LA COMTESSE.
Vous extravaguez; venez voir mes étoffes. Je vous donnerai mon volume
de je ne sais plus qui, et vous trouverez la fin de notre romance.
LE MARQUIS, _s'en allant_.
Mais c'est moi...
LA COMTESSE, _de même_.
Je vous dis que c'est moi...
SCÈNE VIII
GERMAIN, VICTOIRE.
GERMAIN.
Mam'selle Victoire, que dites-vous de cela? Vous savez que monsieur
aime madame.
VICTOIRE.
Et je sais que madame aime monsieur.
GERMAIN.
Et que monsieur veut épouser madame.
VICTOIRE.
Et que madame ne demande pas mieux.
GERMAIN.
En êtes-vous sûre?
VICTOIRE.
Parfaitement.
GERMAIN.
Mais vous ne savez peut-être pas que nous allons en ambassade.
VICTOIRE.
Où?
GERMAIN.
À Gotha. Il paraît, d'après ce qu'on m'a dit, que la duchesse est
accouchée, et nous allons lui faire compliment de la part de Sa
Majesté.
VICTOIRE.
Qu'est-ce que cela signifie?
GERMAIN.
Cela signifie que mon maître veut que la comtesse dise oui ou non
avant ce départ, afin d'en avoir la conscience nette; que nous partons
demain matin avec le baron, qu'il ne faudrait qu'un mot pour arranger
tout, et qu'au lieu de le dire, ils chantent.
VICTOIRE.
Il a pourtant parlé mariage et voyage.
GERMAIN.
Et elle lui a répondu chanson.
VICTOIRE.
Pourquoi votre baron ne vient-il pas au secours?
GERMAIN.
Par crainte de tout gâter, parce qu'il est brouillé, à ce qu'il croit,
avec votre maîtresse.
VICTOIRE.
Monsieur Germain.
GERMAIN.
Mam'selle Victoire.
VICTOIRE.
Nos maîtres sont de grands enfants; il faut arranger cette affaire-là.
Vous venez d'apporter un papier; n'est-ce pas cela qu'ils chantaient?
GERMAIN.
Oui, le voici.
VICTOIRE.
Donnez-le moi, et maintenant...
_Elle écrit sur la romance._
GERMAIN.
Qu'est-ce que vous écrivez là-dessus?
VICTOIRE.
Ne vous mettez pas en peine. Posons cela sur le piano.
GERMAIN, _lisant_.
Mais s'ils se fâchent?
VICTOIRE.
Est-ce que cela se peut? Elle rêve de lui en plein jour. À plus forte
raison...
GERMAIN.
Les voici qui viennent; sauvons-nous.
VICTOIRE.
Et écoutons.
SCÈNE IX
LA COMTESSE, LE MARQUIS.
LA COMTESSE.
Vous n'aimez pas ce pou-de-soie rose?
LE MARQUIS, _un livre à la main_.
Non, ce n'est pas ce que je choisirais.
_Lisant._
Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire...
LA COMTESSE.
Vous voilà bien content. Avec votre livre en main, vous êtes bien sûr
de votre mémoire.
LE MARQUIS.
Oh, mon Dieu! je n'avais que faire du livre, et cela me serait revenu
tout de suite.
_Lisant._
Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire
Sait, à te voir parler, et rougir, et sourire,
De quels hôtes divins le ciel est habité.
LA COMTESSE.
Vous y mettez une expression!...
LE MARQUIS.
Il n'est pas difficile, madame, d'exprimer ce qu'on sent du fond du
coeur, et ces vers ne semblent-ils pas faits tout exprès pour qu'on
vous les dise?
Fanny, l'heureux mortel...
LA COMTESSE.
Vous vous divertissez, je crois.
LE MARQUIS.
Non, je vous le jure sur mon âme, et par tout ce qu'il y a de plus
sacré au monde, je... je trouve ces vers-là charmants.
LA COMTESSE.
Eh bien! venez les chanter, je vous accompagnerai.
_Elle s'assied au piano._
LE MARQUIS, _près d'elle_.
Vous verrez que je me passerai de livre... À quoi pensez-vous donc,
madame?
LA COMTESSE.
À ce pou-de-soie rose. Vous ne l'aimez pas?
LE MARQUIS.
Non, j'aime mieux ce taffetas feuille-morte.
LA COMTESSE.
C'est une étoffe trop âgée.
LE MARQUIS.
Elle m'a paru toute neuve.
LA COMTESSE.
Laissez donc! Il y a de ces choses qui sont toujours de l'an passé.
LE MARQUIS.
Que c'est bien femme, ce que vous dites là!
LA COMTESSE.
Comment, bien femme? Que voulez-vous dire?
LE MARQUIS.
Eh! mon Dieu, oui. Toujours du nouveau,--voilà ce qu'il vous faut, à
vous autres.
LA COMTESSE.
À vous autres! Vous êtes poli.
LE MARQUIS.
Hors le moment présent, vous ne connaissez rien. Vous ne vous souciez
plus des choses de la veille, et celles du lendemain, vous n'y songez
pas. Je vous réponds bien que, si j'étais marié, ma femme n'aurait pas
tant de fantaisies.
LA COMTESSE.
Vous lui feriez porter une robe feuille-morte?
LE MARQUIS.
Feuille-morte, soit, si c'était mon goût.
LA COMTESSE.
Elle s'en moquerait, et ne la porterait pas.
LE MARQUIS.
Elle la porterait toute sa vie, madame, si elle m'aimait
véritablement.
LA COMTESSE.
Eh bien! à ce compte-là, vous resterez garçon.
LE MARQUIS.
Parlez-vous sérieusement, madame?
LA COMTESSE.
Oui, je vous conseille de renoncer à trouver une victime de bonne
volonté.
LE MARQUIS.
O ciel! mais c'est ma mort que vous m'annoncez là!
LA COMTESSE.
Comment, votre mort?
LE MARQUIS.
Assurément. Je ne suis pas comme vous, moi, madame. Il ne faut pas
me dire deux fois les choses. Oh! je craignais cette cruelle parole,
mais, en la prévoyant, je ne l'entendais pas. Elle me désespère, elle
m'accable,... au nom du ciel! ne la répétez pas.
LA COMTESSE.
Mais, bon Dieu! quelle mouche vous pique?
LE MARQUIS.
Croyez-vous donc que je puisse rester au monde loin de vous, loin
de tout ce qui m'est cher? La vie me serait insupportable. Riez-en,
madame, tant qu'il vous plaira. Je sais bien que vous me direz qu'un
voyage à la hâte est toujours fâcheux; que, si j'ai mes projets,
vous avez les vôtres; que sais-je?--Vous trouverez cent raisons, cent
obstacles,... mais en est-il un seul, en voit-on quand on aime? Est-ce
votre procès qui vous retient? mais je vous ai dit qu'il était gagné.
Je suis allé vingt fois chez votre avoué. Il demeure un peu loin, mais
qu'importe? Ce n'est pas là ce qui vous occupe;--non, madame, vous ne
m'aimez pas.
LA COMTESSE.
Je vous demande bien pardon; mais quel galimatias me faites-vous là?
LE MARQUIS.
Je ne dis que l'exacte vérité; mais, puisque vous ne voulez pas
l'entendre, je me retire. Adieu, madame.
LA COMTESSE.
Savez-vous une chose, marquis? c'est que les distractions ne plaisent
qu'à la condition d'être plaisantes. Quand vous prenez le chapeau
du voisin, ou quand vous appelez le curé «mademoiselle», personne
ne songe à s'en fâcher; mais il ne faut pas que cela vous encourage
jusqu'à perdre tout à fait le sens, et à parler, pour une robe
feuille-morte, comme un homme qui va se noyer; car vous comprenez que,
dans ce cas-là, notre part à nous, qui vous voyons faire, ce n'est
plus de la gaieté, c'est de la patience, et il n'est jamais bon
d'avoir affaire à elle; c'est l'ennemie mortelle des femmes.
LE MARQUIS.
Cela veut dire que je vous importune. Raison de plus pour m'éloigner
de vous.
LA COMTESSE.
En vérité, vous perdez l'esprit.
LE MARQUIS.
De mieux en mieux.--Que je suis malheureux!
LA COMTESSE.
Vous ne soupez pas avec moi?
LE MARQUIS.
Non, je m'en vais.--Adieu, madame.
_Il s'assied dans un coin._
LA COMTESSE.
Ma foi, faites ce que vous voudrez, vous êtes intolérable et
incompréhensible. Tenez, laissez-moi à ma musique. Qu'est-ce que c'est
que cela?
_Elle se retourne vers le piano, et lit tout bas ce qu'il y a sur la
romance._
LE MARQUIS, assis.
Elle que j'aimais si tendrement! faut-il que j'aie pu lui déplaire!
qu'ai-je donc fait qui l'ait offensée? Quoi! je viens ici, le coeur
tout plein d'elle, mettre à ses pieds ma vie entière; je lui fais en
toute confiance l'aveu sincère de mon amour; je lui demande sa main le
plus clairement et le plus honnêtement du monde, et elle me repousse
avec cette dureté! C'est une chose inconcevable; plus j'y réfléchis,
moins je le comprends.
_Il se lève et se promène à grands pas sans voir la comtesse._
Il faut sans doute que j'aie commis à mon insu quelque faute
impardonnable.
LA COMTESSE, _lui présentant le papier quand il passe devant elle_.
Tenez, Valberg, lisez donc cela.
LE MARQUIS, _de même_.
Impardonnable? ce n'est pas possible. Quand je la reverrai, elle me
pardonnera. Allons, Germain, je veux sortir. Oui, sans doute, il faut
que je la revoie. Elle est si bonne, si indulgente! et si gracieuse et
si belle! pas une femme ne lui est comparable.
LA COMTESSE, _à part_.
Je laisse passer cette distraction-là.
LE MARQUIS, _de même_.
Il est bien vrai qu'elle est coquette en diable, et paresseuse... à
faire pitié! Son étourderie continuelle...
LA COMTESSE, _présentant le papier_.
Le portrait se gâte... Monsieur de Valberg!
LE MARQUIS, _de même_.
Son étourderie continuelle pourrait-elle véritablement convenir à
un homme raisonnable? Aurait-elle ce calme, cette présence d'esprit,
cette égalité de caractère nécessaires dans un ménage?--J'aurais fort
à faire avec cette femme-là.
LA COMTESSE.
Ceci mérite d'être écouté.
LE MARQUIS.
Mais elle est si bonne musicienne!--Germain!--Ah! que nous serions
heureux, seuls, dans quelque retraite paisible, avec quelques amis,
avec tout ce qu'elle aime, car je serais sûr de l'aimer aussi.
LA COMTESSE.
À la bonne heure.
LE MARQUIS.
Mais non, elle aime le monde, les fêtes!--Germain!--Eh bien! Je
ne serais pas jaloux. Qui pourrait l'être d'une pareille
femme?--Germain!--Je la laisserais faire; j'aimerais pour elle ces
plaisirs qui m'ennuient; je mettrais mon orgueil à la voir admirée;
je me fierais à elle comme à moi-même, et si jamais elle me
trahissait...--Germain!--je lui plongerais un poignard dans le
coeur.
LA COMTESSE, _lui prenant la main_.
Oh! que non, monsieur de Valberg.
LE MARQUIS.
C'est vous, comtesse! grand Dieu! je ne croyais pas...
LA COMTESSE.
Avant de me tuer, lisez cela.
LE MARQUIS.
Qu'est-ce que c'est donc?
_Il lit:_
«Monsieur le marquis est prié de vouloir bien se souvenir d'épouser
madame la comtesse avant de partir pour l'Allemagne.»
Eh bien! madame, vous voyez bien que c'était moi, et non pas vous, qui
avais parlé de ce voyage-là.
LA COMTESSE.
Mais c'est donc réel, ce départ?
LE MARQUIS.
Vous le demandez! voilà deux heures que je me tue à vous le répéter.
LA COMTESSE.
Vous aurez pris ma femme de chambre pour moi, car ces trois lignes
sont de son écriture.
LE MARQUIS.
Vraiment? elle n'écrit pas trop mal.
LA COMTESSE.
Non, mais elle écrit des impertinences.
LE MARQUIS.
Point du tout, c'était ma pensée.
LA COMTESSE.
Mais qu'allez-vous faire en Allemagne?
LE MARQUIS.
Des compliments, de la part du roi, à la grande-duchesse.
LA COMTESSE.
Et quand partez-vous?
LE MARQUIS.
Demain matin.
LA COMTESSE.
Vous vouliez donc m'épouser en poste?
LE MARQUIS.
Justement, je voulais vous emmener. Ce serait le plus délicieux
voyage!
LA COMTESSE.
Un enlèvement?
LE MARQUIS.
Oui, dans les formes.
LA COMTESSE.
Elles seraient jolies.
LE MARQUIS.
Certainement, nous publierions nos bans...
LA COMTESSE.
À chaque relais, n'est-il pas vrai? Et les témoins?
LE MARQUIS.
Nous avons mon oncle.
LA COMTESSE.
Et nos parents?
LE MARQUIS.
Ils ne demandent pas mieux.
LA COMTESSE.
Et le monde?
LE MARQUIS.
Que pourrait-on dire? Nous sommes d'honnêtes gens, je suppose. Parce
que nous montons dans une chaise de poste, on ne va pas nous prendre
tout à coup pour des banqueroutiers.
LA COMTESSE.
Votre projet est si absurde, si extravagant, qu'il m'amuse.
LE MARQUIS.
Suivons-le, il sera tout simple.
LA COMTESSE.
J'en suis presque tentée.
LE MARQUIS.
J'en suis enchanté. Holà! Germain!
_Entre Germain._
GERMAIN.
Vous avez appelé, monsieur?
_À part._
Je crois que le danger est passé.
LE MARQUIS.
Va vite chercher cette grande malle, qui est là-bas au milieu de la
chambre, et apporte-la tout de suite.
GERMAIN.
Ici, monsieur?
LE MARQUIS.
Oui; dépêche-toi.
_Germain sort._
LA COMTESSE, _riant_.
Ah, mon Dieu! mais quelle folie! vous envoyez prendre votre malle?
LE MARQUIS.
Oui, il faut faire nos paquets sur-le-champ, parce que, voyez-vous,
quand on a une bonne idée, il faut s'y tenir; je ne connais que cela.
LA COMTESSE.
Un instant, marquis; avant de s'embarquer, bride abattue, pour les
Grandes-Indes, il faut prendre son passe-port. Êtes-vous bien-sûr
que je sois douée de toutes les qualités requises pour faire
convenablement votre ménage dans quelqu'un de ces grands châteaux que
vous possédez en Espagne?
LE MARQUIS.
En Espagne? Je ne vous comprends pas.
LA COMTESSE.
Ai-je bien ce calme, cette présence d'esprit, cette égalité de
caractère, si nécessaires dans une maison, surtout quand le maître en
donne l'exemple?
LE MARQUIS.
Vous vous moquez. Est-il donc besoin que je vous répète ce que sait
tout le monde, qu'on voit en vous toutes les qualités, comme tous les
talents et toutes les grâces?
LA COMTESSE.
Mais vous oubliez que je suis coquette, paresseuse à faire pitié, et
étourdie, surtout étourdie...
LE MARQUIS.
Qui a jamais dit cela, madame?
LA COMTESSE.
Un de mes amis.
LE MARQUIS.
Un impertinent.
LA COMTESSE.
Pas toujours. C'est un original qui fait des portraits devant son
miroir et qui les peint à son image. Devinez-le. C'est un diplomate
qui est assez bon musicien; un poète connaisseur en étoffes; un
chasseur très dangereux pour la haie du voisin, très redoutable au
whist pour son partenaire; un homme d'esprit qui dit des bêtises; un
fort galant homme qui en fait quelquefois; enfin, c'est un amant plein
de délicatesse qui, pour gagner le coeur d'une femme, lui adresse
des compliments par usage, et des injures par distraction.
LE MARQUIS.
Si j'ai commis celle-là, madame, ce sera la dernière de ma vie, et
vous verrez si dans ce voyage...
LA COMTESSE.
Mais ce voyage, est-ce que j'y consens?
LE MARQUIS.
Vous avez dit oui.
LA COMTESSE.
J'ai dit presque oui. Entre ces deux mots-là il y a tout un monde.
LE MARQUIS.
Consentez donc, madame, et ce portrait que vous venez de faire, ce
portrait ne sera plus le mien. Oui, s'il est ressemblant aujourd'hui,
c'est grâce à vous, je le proteste. C'est le doute, la crainte,
l'espérance, l'inquiétude où j'étais sans cesse, qui m'empêchaient
de voir et d'entendre, de comprendre ce qui n'était pas vous. Ne me
faites pas l'injure de croire que j'aurais perdu la raison si je vous
avais moins aimée; je l'avais laissée dans vos yeux; il ne vous faut
qu'un mot pour me la rendre.
LA COMTESSE.
Ce que vous dites là me donne une idée plaisante, c'est qu'il pourrait
se faire que, sans nous en douter, nous nous fussions volé notre
raison l'un à l'autre. Vous êtes distrait, dites-vous, pour l'amour
de moi; peut-être suis-je étourdie par amitié pour vous. Dites donc,
marquis, si nous essayions de réparer mutuellement le dommage que nous
nous sommes fait? Puisque j'ai pris votre bon sens et vous le mien, si
nous nous conduisions tous deux d'après nos conseils réciproques? Ce
serait peut-être un moyen excellent de parvenir à une grande sagesse.
LE MARQUIS.
Je ne demande pas mieux que de vous obéir.
LA COMTESSE.
Il ne s'agit pas de cela, mais d'un simple échange. Par exemple, je
suis paresseuse, vous me l'avez dit...
LE MARQUIS.
Mais, madame...
LA COMTESSE.
Vous me l'avez dit, et j'en conviens. Vous, au contraire, vous remuez
toujours; vous revenez de la chasse quand je me lève; vous avez
sans cesse les doigts tachés d'encre, et c'est pour moi un chagrin
d'écrire. Pour la lecture, c'est tout de même; vous dévorez jusqu'à
des tragédies avec un appétit féroce, pendant que je dors à leur doux
murmure. Dans le monde, vous ne savez que faire, à moins que ce ne
soit, comme M. de Brancas, d'accrocher votre perruque à un lustre;
vous ne dites mot, ou vous parlez tout seul, sans vous soucier de
ce qui vous entoure; moi, je l'avoue, j'aime la causerie, j'irais
volontiers jusqu'au bavardage si tant de gens ne s'en mêlaient pas, et
pendant que vous êtes dans un coin, boudant d'un air sauvage, le
bruit m'amuse, m'entraîne, un bal m'éblouit. Est-ce qu'avec toutes ces
disparates on ne pourrait pas faire un tableau? Trouvons un cadre où
nous pourrions mettre, vous, votre feuille morte, moi, ma couleur de
rose, nos qualités par-dessus nos défauts; où nous serions, à tour
de rôle, tantôt le chien, tantôt l'aveugle. Ne serait-ce pas un
bel exemple à donner au monde, qu'un homme ayant assez d'amour pour
renoncer à dire: Je veux, et une femme, sacrifiant plus encore, le
plaisir de dire: Si je voulais?
LE MARQUIS.
Vous me ravissez, vous me transportez. Ah! madame, si vous me jugiez
digne de vous confier ma vie entière, je mourrais de joie à vos pieds.
LA COMTESSE.
Non pas; où seraient mes profits?
_Entre Germain avec la malle._
GERMAIN, _entrant_.
Voilà votre malle, monsieur le marquis.
LE MARQUIS.
Et mon oncle?
GERMAIN.
Il n'est pas revenu de chez M. Duplessis.
LE MARQUIS.
Eh bien! madame?
LA COMTESSE.
Eh bien!... essayons.
LE MARQUIS.
Vite, Germain, François, Victoire, apportez tout ce qu'il y a ici.
LA COMTESSE.
C'est là votre manière de me remercier?
LE MARQUIS.
Hé! madame, j'aurai bien le temps.
LA COMTESSE.
Comment, bien le temps? c'est honnête.
LE MARQUIS.
Certainement, puisqu'à compter de ce jour je ne veux plus faire autre
chose pendant tout le reste de ma vie.
_Entre Victoire._
VICTOIRE.
Madame a besoin de moi?
LA COMTESSE.
C'est donc vous, mademoiselle Victoire, qui vous êtes permis tantôt...
LE MARQUIS.
Ne la grondez pas. Si j'avais maintenant le diamant de Buckingham, au
lieu de le jeter par la fenêtre, je le lui mettrais dans sa poche.
_Il y met une bourse._
LA COMTESSE.
Est-ce là cet homme si raisonnable!
LE MARQUIS.
Ah! madame, grâce pour aujourd'hui. Plaçons d'abord ici toute votre
musique.
LA COMTESSE.
Voilà un bon commencement.
LE MARQUIS, _arrangeant la musique_.
On l'aime beaucoup en Allemagne. Nous trouverons des connaisseurs
là-bas. Je me fais une fête de vous voir chanter devant eux.
_Il chante._
Fanny, l'heureux mortel...
Ils vous adoreront, ces braves gens.--Germain!
GERMAIN.
Monsieur?
LE MARQUIS.
Va me chercher mon violon.
_Germain sort._
LA COMTESSE.
N'oubliez pas cette romance, au moins.
LE MARQUIS.
Elle me rappellera le plus beau jour de ma vie.
LA COMTESSE.
Et ma robe feuille-morte? Victoire!
VICTOIRE.
Oui, madame.
_Elle apporte la robe, Germain le violon un peu plus tard._
LE MARQUIS.
Vous voulez la prendre?
GERMAIN.
Puisque c'est une de vos conditions.
LE MARQUIS.
Ah! grand Dieu! elle est cause que j'ai pu vous déplaire! Apportez-en
d'autres, mademoiselle.
_Il la jette sur un meuble._
LA COMTESSE.
Savez-vous ce qu'il faut faire? Emportons très peu de choses, rien que
le plus important; nous ferons toutes sortes d'emplettes dans le pays.
LE MARQUIS.
C'est cela même.--Germain!
GERMAIN.
Monsieur?
LE MARQUIS.
Mon fusil et mon cor de chasse; oui, nous achèterons le reste à Gotha.
LA COMTESSE.
Comment, à Gotha?
LE MARQUIS.
Eh! oui, c'est là que nous allons.
LA COMTESSE.
Ah! tenez, prenez ce petit coffre.
LE MARQUIS.
Qu'y a-t-il dedans, des papiers de famille?
_Regardant._
Non, c'est du thé; mais on en trouve partout.
LA COMTESSE.
Oh! je ne peux pas en prendre d'autre.
LE MARQUIS.
Que d'heureux jours nous allons passer!
LA COMTESSE.
Nous achèterons là-bas des costumes allemands; ce sera ravissant pour
un bal masqué.
LE MARQUIS.
Madame, si nous prenions mon cadran solaire? Il va très bien.
LA COMTESSE.
Êtes-vous fou, Valberg? et vos belles promesses?
LE MARQUIS.
Vous avez raison; ma montre suffit.
_Il la met dans la malle._
LA COMTESSE.
Songez qu'il faut veiller sur vous, maintenant que vous voilà
diplomate.
LE MARQUIS.
Oh! ne craignez rien, j'ai fait mes preuves.
_Il prend divers objets au hasard dans la chambre et les met dans la
malle. Tout en parlant, il y met aussi son portefeuille, ses gants,
son mouchoir et son chapeau._
J'ai déjà été en Danemark et je m'en suis très bien tiré. Mon oncle,
qui se croit un génie, voulait me faire la leçon, mais il n'a pas la
tête parfaitement saine; entre nous, il radote un peu!
_Fermant la malle._
LA COMTESSE.
Le voici.
SCÈNE X
LA COMTESSE, LE MARQUIS, LE BARON, GERMAIN, VICTOIRE.
LE BARON.
Madame, je vous demande pardon d'entrer ainsi à l'improviste sans en
demander la permission; mais une circonstance imprévue...
LA COMTESSE.
Vous me faites grand plaisir, monsieur.
LE MARQUIS.
Oh! mon cher oncle, embrassez-moi. Il faut aussi que vous embrassiez
madame. Tout est fini, tout est oublié!... Je veux dire tout est
convenu. Vous devez comprendre mon bonheur.
LE BARON.
Hélas! mon neveu, tout est perdu. La grande-duchesse de Gotha est
morte.
LE MARQUIS.
C'est malheureux, nos paquets étaient faits.
LE BARON.
C'est chez M. Duplessis, tout à l'heure, que je viens d'apprendre
cette affreuse nouvelle.
LA COMTESSE.
Comment, Valberg, nous ne partons pas? Moi qui n'avais pas d'autre
idée.
LE MARQUIS.
Juste ciel! m'abandonnez-vous?
LA COMTESSE.
Non, mais emmenez-moi quelque part.
LE MARQUIS.
En Italie, madame, en Turquie, en Norwège, si vous voulez.
LE BARON.