LE BARON.
Point du tout. Je tiens seulement à te faire remarquer combien je suis
ponctuel en toute chose.
GERMAIN.
Oh! pour cela oui.
LE BARON.
La ponctualité est, en ce monde, la première des qualités. On peut
même dire que c'est la base, la véritable clef de toutes les autres.
Car de même que le plus bel air d'opéra ou le plus joli morceau
d'éloquence ne sauraient plaire hors de leur lieu et place, de même
les plus rares vertus et les plus gracieux procédés n'ont de prix qu'à
la condition de se produire en un moment distinct et choisi. Retiens
cela, Germain: rien n'est plus pitoyable que d'arriver mal à propos,
eût-on d'ailleurs le plus grand mérite; témoin ce célèbre diplomate
qui arriva trop tard à la mort de son prince, et vit la reine mettant
ses papillotes. Ainsi se détruisent les plus beaux talents, et l'on a
vu des gens couverts de gloire dans les armées et même dans le cabinet
perdre leur fortune, faute d'une montre convenable et ponctuellement
réglée. La tienne va-t-elle bien, mon ami?
GERMAIN.
Je la mets à l'heure continuellement, monsieur.
LE BARON.
Fort bien. Tu sauras donc enfin que, ayant rencontré à Compiègne la
marquise de Morivaux, qui me donna une place dans sa voiture, j'appris
que l'on m'avait trompé par des renseignements peu exacts, et que le
ministre revenait à Paris. Son Excellence me reçut, à deux heures et
demie, et voulut bien m'annoncer elle-même que la grande-duchesse de
Gotha était accouchée, comme je te le disais tout à l'heure, et que
le roi avait fait choix de moi et de mon neveu pour aller la
complimenter.
GERMAIN.
À Gotha, monsieur?
LE BARON.
À Gotha. C'est un grand honneur pour ton maître.
GERMAIN.
Oui, monsieur, mais il est sorti.
LE BARON.
Voilà ce que je ne puis comprendre. Il est donc toujours aussi
étourdi, aussi distrait que de coutume? Toujours oubliant tout!
GERMAIN.
On ne peut pas trop dire, monsieur. Ce n'est pas qu'il oublie, c'est
qu'il pense à autre chose.
LE BARON.
Il faut qu'il soit en route, sans faute, demain matin, pour
l'Allemagne. Et il n'a donné aucun ordre pour son départ?
GERMAIN.
Non, monsieur. Ce matin seulement, avant de sortir, il a ouvert une
grande caisse de voyage, et il s'est promené bien longtemps tout
alentour.
LE BARON.
Et qu'a-t-il mis dedans?
GERMAIN.
Un papier de musique.
LE BARON.
Un papier de musique?
GERMAIN.
Oui, monsieur; après quoi il a fermé la caisse avec bien du soin, et
il a mis la clef dans sa poche.
LE BARON.
Un papier de musique! toujours des folies! si le roi savait cette
maladie-là, oserait-on lui confier une mission d'une si haute
importance! heureusement il est sous ma garde. Enfin, qu'a-t-il dit,
qu'a-t-il fait?
GERMAIN.
Il a chanté, monsieur, toute la journée.
LE BARON.
Il a chanté?
GERMAIN.
À merveille, monsieur; c'était un plaisir de l'entendre.
LE BARON.
Le beau prélude pour un ambassadeur! Tu as quelque bon sens, Germain.
Dis-moi, le crois-tu réellement capable de se conduire sainement dans
une conjoncture si délicate?
GERMAIN.
Quoi, monsieur, d'aller à Gotha, faire la révérence à une accouchée?
Il me semble que j'irais moi-même.
LE BARON.
Tu ne sais pas de quoi tu parles.
GERMAIN.
Dame! monsieur, de la grande-duchesse; c'est vous qui me dites qu'elle
est accouchée.
LE BARON.
Il est vrai qu'elle a donné le jour à un nouveau rejeton d'une tige
auguste. Mais qu'a fait encore mon neveu?
GERMAIN.
Il est venu ici, je ne sais combien de fois, frapper à la porte de
madame la comtesse.
LE BARON.
Et où est-elle, la comtesse?
GERMAIN.
Monsieur, elle n'est pas levée.
LE BARON.
À cette heure-ci! c'est inconcevable. Elle ne dîne donc pas, cette
femme-là?
GERMAIN.
Non, monsieur, elle soupe.
LE BARON.
Autre cervelle fêlée! Beau voisinage pour un fou!
GERMAIN.
Mon maître serait bien fâché, monsieur, s'il s'entendait traiter de
la sorte. Lorsqu'on se hasarde à lui faire remarquer la moindre
distraction de sa part, il entre dans une colère affreuse. À telle
enseigne que, l'autre jour, il a manqué de m'assommer parce qu'il
avait, au lieu de sucre, versé son tabac sur ses fraises, et hier
encore...
LE BARON.
Juste Dieu! Est-il croyable qu'un homme de mérite, et du plus haut
mérite, Germain (car mon neveu est fort distingué), tombe d'une
manière aussi puérile dans des égarements déplorables!
GERMAIN.
Cela est bien funeste, monsieur.
LE BARON.
Ne l'ai-je pas vu, de mes propres yeux, traverser, les mains dans ses
poches, une contredanse royale, et se promener au milieu du quadrille,
comme dans l'allée d'un jardin?
GERMAIN.
Parbleu! monsieur, il a fait la pareille, l'autre soir, chez madame
la comtesse. Il y avait grande compagnie, et M. Vertigo, le poète
d'à côté, lisait un mélodrame en vers. À l'endroit le plus touchant,
monsieur, quand la jeune fille empoisonnée reconnaissait son père
parmi les assassins, quand toutes ces dames fondaient en larmes, voilà
mon maître qui se lève et s'en va boire le verre d'eau que l'auteur
avait sur sa table. Tout l'effet de la scène a été manqué.
LE BARON.
Cela ne m'étonne pas. Il a bien mis un jour trente sous dans une tasse
de thé que lui présentait une charmante personne, croyant qu'elle
quêtait pour les pauvres.
GERMAIN.
L'hiver dernier, vous étiez absent, lors du mariage de monsieur son
frère. Il devait, comme vous pensez, faire les honneurs au repas
de noces. J'entre chez lui, vers le soir, pour l'aider à faire sa
toilette. Il me renvoie, se déshabille lui-même, puis se promène une
heure durant, sauf votre respect, en chemise; après quoi il s'arrête
court, se regarde dans la glace avec étonnement: Que diable fais-je
donc? se demande-t-il; parbleu! il fait nuit, je me couche. Et
là-dessus il se mettait au lit, oubliant la noce et le dîner, si nous
n'étions venus l'avertir.
LE BARON.
Et tu crois qu'un pareil extravagant est capable, d'aller à Gotha!
Vois quelle tâche j'entreprends, Germain, car il faut bien, bon gré,
mal gré, que la volonté du roi s'accomplisse. Il n'y a pas à dire,
c'est mon neveu qui a le titre, je ne fais que l'accompagner; on lui
donne ce titre parce qu'il porte un nom; celui de son père, qui est
plus que le mien, et c'est moi qui suis responsable.
GERMAIN.
Puisque mon maître a du mérite.
LE BARON.
Sans doute, mais cela suffit-il? Il m'avait promis de se corriger.
GERMAIN.
Il s'y étudie, monsieur, tout doucement, mais il n'aime pas qu'on le
contrarie, et si vous m'en croyez... Le voici.
SCÈNE II
LE BARON, GERMAIN, LE MARQUIS.
LE MARQUIS.
Ah ça! c'est donc une gageure? on me volera donc toujours mes papiers!
GERMAIN.
Monsieur, voilà monsieur le baron...
LE MARQUIS.
Qu'as-tu fait, drôle, d'un papier de musique que j'avais tantôt? Où
l'as-tu mis? où est-il passé?
LE BARON.
Bonjour, Valberg; que vous arrive-t-il?
LE MARQUIS.
Je ferai maison nette un de ces jours; je vous mettrai tous à la
porte.
_Au baron qui rit._
Et vous, maraud, tout le premier.
GERMAIN.
Monsieur, c'est monsieur le baron.
LE MARQUIS.
Ah! pardon, mon cher oncle, vous venez donc de Paris? C'est que j'ai
perdu un papier de musique.
GERMAIN.
C'est sûrement celui-là qu'il a si bien serré.
LE BARON.
Vous voyez, mon neveu, que je suis exact, je suis arrivé à l'heure
dite. Et vous, êtes-vous disposé à partir?
LE MARQUIS.
À partir?
LE BARON.
Oui, demain matin.
LE MARQUIS.
Oui, je vous le jure, si j'éprouve un refus, je pars sur-le-champ, et
vous ne me reverrez de la vie.
LE BARON.
Quel refus? que voulez-vous dire?
LE MARQUIS.
Oui, sur l'honneur, si je suis reçu avec froideur, si ma démarche est
mal accueillie, mon parti est pris irrévocablement.
LE BARON.
Eh! quelle froideur, quel mauvais accueil avez-vous à craindre, venant
de la part du roi?
LE MARQUIS.
Est-ce que le roi se mêle de tout ceci?
LE BARON.
Parbleu! apparemment, puisque vous serez porteur d'une lettre
autographe de Sa Majesté.
LE MARQUIS.
Pour la comtesse?
LE BARON.
Pour la grande-duchesse. Oubliez-vous que vous êtes chargé?...
LE MARQUIS.
C'est que je confondais, parce que j'ai aussi une lettre à écrire à la
comtesse. L'avez-vous vue?
LE BARON.
Non, elle dort.
LE MARQUIS.
Eh bien! que dites-vous de cette affaire-là? Ne fais-je pas bien?
LE BARON.
Quelle affaire?
LE MARQUIS.
Oh, mon Dieu! je sais bien ce que vous m'allez dire. Vous n'avez
jamais pu la souffrir, vous vous êtes brouillé avec elle, vous lui
avez fait un procès; eh bien! je vous le demande, qu'est-ce qu'on
gagne à ces choses-là? Votre avocat a fait de belles phrases pour
un méchant quartier de vigne; le voilà maintenant au parlement. Ses
discours n'ont pas le sens commun. On dit que c'est de la grande
politique, moi je prétends qu'il n'en a point du tout, et vous verrez
que la loi sera rejetée.
LE BARON.
De quoi venez-vous me parler? Il s'agit ici de choses sérieuses et qui
réclament toute votre attention.
LE MARQUIS.
S'il en est ainsi, vous n'avez qu'à dire. Parlez, monsieur, je vous
écoute.
LE BARON.
Il s'agit de notre ambassade. Avez-vous lu ce que je vous ai mandé?
LE MARQUIS.
De notre ambassade? oui, sans doute; je suis toujours aux ordres du
roi.
LE BARON.
Fort bien.
LE MARQUIS.
Sa Majesté connaît mon dévouement.
LE BARON.
À merveille. Vous serez donc prêt...
LE MARQUIS.
En doutez-vous? mes ordres sont donnés; Germain, tout est-il préparé?
GERMAIN.
Monsieur, je n'ai point reçu d'ordres.
LE MARQUIS.
Comment, coquin! Et cette grande malle que je t'ai fait mettre au
milieu de ma chambre?
GERMAIN.
Ah! si monsieur veut chanter en route...
LE MARQUIS.
Chanter en route, impertinent!
GERMAIN.
Dame! monsieur, votre musique est dedans, et la clef est dans votre
poche.
LE MARQUIS.
Dans ma... Ah! parbleu! c'est vrai. On me l'aura donnée sans doute
avec mes gants et mon mouchoir. Ces gens-là ne font attention à rien.
GERMAIN.
Je puis vous assurer, monsieur...
LE BARON.
Laisse-nous, ne dis mot, et va tout préparer.
_Germain sort._
Maintenant, Valberg, il faut que je vous quitte, pour retourner chez
M. Duplessis, prendre les lettres de la cour. Je n'ai que deux mots à
vous dire: songez, mon neveu, que notre voyage n'est point une mission
ordinaire, et que, selon l'habileté que vous y déploierez, votre
avenir peut en dépendre.
LE MARQUIS.
Hélas! je ne le sais que trop.
LE BARON.
Il faut donc que vous me promettiez de tenter sur vous-même un
effort salutaire, de vaincre ces petites distractions, ces faiblesses
d'esprit parfois si fâcheuses, afin de conduire sagement les choses.
LE MARQUIS.
Oh! pour cela, je vous le promets.
LE BARON.
Sérieusement?
LE MARQUIS.
Très sérieusement.
LE BARON.
Allez donc achever de donner vos ordres. Il est six heures moins vingt
minutes; je vais chez M. Duplessis; ce n'est pas loin; je serai de
retour pour le dîner. Allons, vous me promettez donc de suivre en tout
point mes conseils? vous savez ce que c'est que ces messieurs de la
cour.
LE MARQUIS.
Oh! ne vous mettez pas en peine. Je sais comment il faut s'y prendre
vis-à-vis d'eux. Je me ferai écrire partout. Il faut que je sache
seulement le nom de votre rapporteur, et j'irai moi-même.
LE BARON.
Je n'ai point de rapporteur; que voulez-vous donc dire?
LE MARQUIS.
Si vous n'avez pas de rapporteur, il n'est pas temps de solliciter vos
juges.
LE BARON.
Mes juges? à propos de quoi?
LE MARQUIS.
Pour votre procès.
LE BARON.
Mais je n'ai point de procès.
LE MARQUIS.
Comment! vous ne m'avez pas dit de voir ces messieurs de la cour?
LE BARON.
Je vous parle de la cour de Saxe.
LE MARQUIS.
Ah! oui, c'est pour notre ambassade.--Je suis un peu préoccupé; c'est
la comtesse qui a un procès, et je me suis chargé de le suivre. C'est
une femme charmante!
LE BARON.
Oui, oui, nous savons que vous êtes coiffé d'elle, et que le voisinage
est cause que vous vous enterrez dans votre château. Mais il ne faut
pas que cette inclination traverse nos plans, s'il vous plaît.
LE MARQUIS.
Ne craignez rien, allez, soyez en paix. Quand je n'y songe pas,
voyez-vous, je parais, comme cela, un peu insouciant; mais quand je me
mêle de choses graves, personne n'est plus attentif que moi.
LE BARON.
À la bonne heure.
LE MARQUIS.
Allez chez M. Duplessis, soyez en paix, je me charge du reste.
LE BARON.
Nous verrons votre exactitude.
LE MARQUIS.
Je vais surveiller Germain, de peur qu'il ne fasse quelque méprise.
LE BARON.
Fort bien.
LE MARQUIS.
Je vais achever de mettre mes papiers en ordre. J'en ai beaucoup.
LE BARON.
Ne m'arrêtez donc pas, je vous prie.
LE MARQUIS.
Dieu m'en préserve! Allez, monsieur, allez prendre les lettres
royales; de mon côté, j'écrirai à ma mère;--il est bien juste aussi
que je remercie le ministre; je laisserai mes chiens à madame de
Belleroche; j'avertirai tous nos parents, et à votre retour, je
l'espère, le mariage sera décidé.
LE BARON, _s'arrêtant au moment de sortir_.
Comment, le mariage! Quel mariage?
LE MARQUIS.
Hé! le mien, ne le savez-vous pas?
LE BARON.
Que signifie cette plaisanterie? votre mariage, dites-vous?
LE MARQUIS.
Oui, avec la comtesse; ne vous ai-je pas dit que je l'épousais?
LE BARON.
Non, vraiment. En voici bien d'une autre!
LE MARQUIS.
Cela me donne beaucoup d'affaires, comme vous voyez.
LE BARON.
Mais on ne se marie pas la veille d'un départ. C'est apparemment pour
votre retour.
LE MARQUIS.
Non pas; mon sort se décide aujourd'hui.
LE BARON.
Vous n'y pensez pas, mon ami.
LE MARQUIS.
J'y pense très fort, car je ne partirai qu'après et selon sa réponse.
LE BARON.
Mais que cette réponse soit bonne ou mauvaise, qu'a-t-elle à faire
avec notre ambassade? Vous ne voulez pas, je suppose, emmener la
comtesse?
LE MARQUIS.
Pourquoi non, si elle y consent?
LE BARON.
Miséricorde! une femme en voyage! Des chapeaux, des robes, des femmes
de chambre, une pluie de cartons, des nuits d'auberge, des cris pour
un carreau cassé!
LE MARQUIS.
Vous parlez là de bagatelles.
LE BARON.
Je parle de ce qui est convenable, et ceci ne l'est pas du tout. Il
n'est point dit, dans les lettres que j'ai, que vous emmèneriez une
femme, et je ne sais si on le trouverait bon.
LE MARQUIS.
C'est ce dont je me soucie fort peu.
LE BARON.
Mais je m'en soucie beaucoup, moi qui vous parle; et si vous insistez,
je vous déclare...
_Le marquis se met au piano et prélude.--À part._
En vérité, ce garçon-là est fou; il est impossible qu'il aille à
Gotha. Que faire? je ne puis partir seul, son nom est tout au long
dans la lettre royale. Si je dis ce qui en est, voilà un scandale, et
quand bien même j'obtiendrais que mon nom fût mis à la place du sien
(ce qui serait de toute justice), voilà un retard considérable, et
l'à-propos sera manqué.
_On entend sonner._
Grand Dieu! c'est la comtesse qui sonne... Je vais manquer M.
Duplessis. Mon neveu, de grâce, écoutez-moi.
LE MARQUIS.
Monsieur, je vous croyais parti.
LE BARON.
Vous êtes amoureux de la comtesse.
LE MARQUIS.
C'est mon secret.
LE BARON.
Vous venez de me le dire.
LE MARQUIS.
Si cela m'est échappé, je ne m'en cache pas.
LE BARON.
Ne plaisantons point, je vous prie. Je ne puis parler pour vous à la
comtesse; elle me déteste, et je suis pressé. Voici ce que je vous
propose. Deux choses sont qu'il faut mener à bien, votre mariage et
votre ambassade. Ne sacrifiez pas l'un à l'autre.
LE MARQUIS.
Je ne demande pas mieux.
LE BARON.
Voyez donc la comtesse, obtenez une réponse. Si elle accepte, je ne
m'oppose pas à ce qu'elle vienne en Allemagne, mais ce ne saurait être
du jour au lendemain; cela se conçoit naturellement.
LE MARQUIS.
Naturellement.
LE BARON.
Ainsi elle pourrait nous rejoindre.
LE MARQUIS.
Vous avez là une excellente idée.
LE BARON.
N'est-il pas vrai? Si elle refuse...
LE MARQUIS.
Si elle refuse, je la quitte pour jamais.
LE BARON.
C'est cela même; vous fuyez une ingrate.
LE MARQUIS.
Ah! je l'adorerai toujours!
LE BARON.
Certainement.
_À part._
Il n'est point méchant, et ses distractions mêmes, entre des mains
habiles, peuvent tourner à son profit. On n'a pas su le guider
jusqu'ici. Allons, il peut venir à Gotha.
_Haut._
Voilà qui est convenu; je vous laisse. À mon retour, votre démarche
sera faite, et le succès, je l'espère, sera favorable, car la
comtesse, apparemment, s'attend à votre proposition.
LE MARQUIS.
Mais je ne sais pas trop, car voilà plusieurs fois que je viens ici
pour lui en parler, et, je ne sais comment cela se fait, je l'oublie
toujours; mais, cette fois-ci, j'ai mis un papier dans ma boîte pour
m'en souvenir.
LE BARON.
Cela fait un mariage bien avancé!
LE MARQUIS.
Je ne sais pas si elle y consentira, car il est difficile de la fixer
longtemps sur le même objet. Quand vous lui parlez, elle semble vous
écouter, et elle est à cent lieues de là.
LE BARON.
Elle est peut-être distraite?
LE MARQUIS.
Oui, elle est distraite. C'est insupportable, cela.
LE BARON.
Oh! je vous en réponds.--Je vais chez M. Duplessis.
LE MARQUIS.
Oui, vous ferez bien, parce que ce mariage, le procès de la comtesse
et cette ambassade, tout cela m'occupe beaucoup. On a mille lettres à
répondre. Elle veut que je lise un roman nouveau,... tout cela ne peut
pas s'accorder ensemble,... vous en conviendrez bien.
LE BARON.
Oui, oui, songez à votre mariage.
LE MARQUIS.
C'est vrai. Cette diable d'affaire-là me tourne la tête! Je n'y pense
jamais. Je ne vous reconduis pas.
LE BARON.
Hé! non, non. Vous vous moquez de moi.
_À part, en s'en allant._
Il voulait, disait-il, surveiller Germain, mais je vais le faire
surveiller lui-même.
SCÈNE III
LE MARQUIS, VICTOIRE.
LE MARQUIS.
Holà! oh! quelqu'un!
VICTOIRE.
Qu'est-ce que veut monsieur le marquis?
LE MARQUIS.
Donnez-moi ma robe de chambre.
VICTOIRE.
Vous badinez, monsieur le marquis.
LE MARQUIS.
Hé! ah!... oui, oui.
VICTOIRE.
On a dit à madame la comtesse que vous étiez ici, et elle va venir.
LE MARQUIS.
Pourquoi cela? Je m'en vais faire mettre mes chevaux, et j'irai chez
elle.
VICTOIRE.
Mais, monsieur, vous y êtes, chez elle.
LE MARQUIS.
Vous avez raison;... c'est que je pensais...
VICTOIRE.
Monsieur, voilà madame.
SCÈNE IV
LA COMTESSE, LE MARQUIS, VICTOIRE.
LA COMTESSE, _en entrant_.
François, dites à Victoire de venir.
VICTOIRE.
Me voilà, madame.
LA COMTESSE.
C'est bon.--Monsieur de Valberg, je suis enchantée de vous voir...
Vous avez été hier de la distraction la plus divertissante du monde...
Je vous aime à la folie comme cela.
LE MARQUIS.
Ce n'est pas là le moyen de m'en corriger, madame, au contraire;
cependant, comme on dit souvent, les contraires se rapprochent
quelquefois.
LA COMTESSE.
Mademoiselle, je veux absolument avoir ma robe.
VICTOIRE.
Oui, madame.
LA COMTESSE.
Donnez-moi un autre collet.
_Elle s'assied à sa toilette._
Celui-ci va à faire horreur.
_Au marquis._
Asseyez-vous donc.
VICTOIRE.
Mais, madame n'a qu'à le rendre si elle n'en veut pas; cependant il
est bien fait. C'est qu'il y a là un pli... Attendez.
_Elle l'arrange._
LA COMTESSE.
Oui, un pli, voyons.
_Elle se mire._
Eh bien! voilà ce que je veux dire. Il va à merveille comme cela. Ayez
soin que mademoiselle Dufour m'en fasse un autre tout pareil, mais je
dis tout de même, entendez-vous?
VICTOIRE.
Oui, madame. Et quand madame le veut-elle?
LA COMTESSE.
Quand? mais demain matin. Il n'y a qu'à envoyer François tout à
l'heure, j'en suis très pressée.
VICTOIRE.
Il n'y aura peut-être pas assez de temps.
LA COMTESSE.
Oh! sans doute, vous trouvez toujours ce que je désire impossible, et
puis vous viendrez dire que vous m'êtes bien attachée.
VICTOIRE.
C'est que rien n'est plus vrai.--Madame me gronde.
LA COMTESSE.
C'est bon, c'est bon, donnez-moi du rouge. Eh bien! monsieur de
Valberg, vous ne dites rien?
LE MARQUIS.
Mais vous ne m'écoutez pas, madame.
LA COMTESSE, _mettant son ruban_.
Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Ne parliez-vous pas des contraires?
LE MARQUIS.
Des contraires? N'est-ce pas des contrats, plutôt?
LA COMTESSE.
Cela peut bien être. Victoire!
VICTOIRE.
Madame?
LA COMTESSE.
Je ne sais plus ce que je voulais dire, avec vos contrats.
LE MARQUIS.
Ah! je vous le dirai, moi, quand vous voudrez m'entendre.
LA COMTESSE.
Je vous entends toujours avec plaisir.
LE MARQUIS.
Aurez-vous du monde aujourd'hui?
LA COMTESSE.
Non, si vous voulez. C'est même ce que je voulais dire, car tous les
ennuyeux de la ville prennent ce parc pour leur promenade. Victoire!
qu'on ne laisse entrer personne.
VICTOIRE.
Je m'en vais le dire, madame.
LE MARQUIS.
Je vous suis obligé, parce que j'ai à vous parler très sérieusement.
LA COMTESSE, _à Victoire_.
Ma belle-soeur, pourtant.
VICTOIRE.
Oui, madame.
LA COMTESSE.
Elle raffole de vous, monsieur de Valberg.
LE MARQUIS.
Moi, je la trouve charmante! Il y a des femmes comme cela, qui vous
séduisent dès le premier moment qu'on les voit.
LA COMTESSE.
Victoire, dites qu'on laisse entrer aussi M. de Clervaut.
VICTOIRE.
Est-ce là tout?
LE MARQUIS.
Ah! madame, M. de Latour aussi, je vous prie.
LA COMTESSE.
M. de Latour? Eh bien! oui, M. de Latour; je le veux bien.
VICTOIRE.
Je m'en vais le dire.
LA COMTESSE.
Attendez.--La liste d'hier.
VICTOIRE.
Mais, madame a laissé entrer tout le monde.
LA COMTESSE.
Vous croyez?
VICTOIRE.
J'en suis sûre.
LA COMTESSE.
Eh bien! en ce cas-là, tout le monde.
VICTOIRE.
Madame aura-t-elle besoin de moi?
LA COMTESSE.
Non, non.--Cependant ne vous éloignez pas... Qu'on m'avertisse quand
mes étoffes viendront.
SCÈNE V
LE MARQUIS, LA COMTESSE.
LE MARQUIS.
Vous faites des emplettes?
LA COMTESSE.
Oui, pour cet hiver.
LE MARQUIS.
Vous aimez beaucoup le monde, madame.
LA COMTESSE.
Sans doute, je ne connais que cela. Vous savez comme mon mari m'a
rendue malheureuse pendant trois ans qu'il m'a tenue enfermée avec
lui, dans une de ses terres.
LE MARQUIS.
Dans une de ses terres?
LA COMTESSE.
Oui, vraiment, excepté ce voyage que nous avons fait sur les bords du
Rhin.
LE MARQUIS.
Sur les bords du Rhin?
LA COMTESSE.
Oui.
LE MARQUIS.
Est-ce un beau pays?
LA COMTESSE.
Je ne peux pas trop vous dire, je ne m'y connais pas. On se donne
beaucoup de fatigue pour visiter toutes sortes d'endroits, et je ne
vois pas la différence. C'est une faculté qui m'est refusée. On me
montre des châteaux, des bois, des rivières, des églises surtout...
Ah, Dieu! les églises, les églises gothiques, il y fait un froid!
c'est un rhume de tous les jours. Je me souviens encore de mes
réveils, quand j'étais le matin dans un lit bien chaud, brisée par un
voyage en poste, et que M. de Vernon entrait dans ma chambre avec la
perspective d'une cathédrale!
LE MARQUIS.
Oui, cela doit être fort pénible.
LA COMTESSE.
À se faire Turc pour rester chez soi. Et notez bien que ce n'était pas
assez d'essuyer des caveaux humides, de se tordre le cou pour voir des
rosaces. Le triomphe de mon mari était de monter dans les flèches, et
l'on me hissait après lui. Connaissez-vous ce travail-là? On grimpe en
rond autour d'un pilier, dans une tourelle qui vous suffoque, et l'on
s'en va montant et tournant toujours, comme avec un tire-bouchon dans
la tête, jusqu'à ce que le mal de mer vous prenne, et qu'on ferme les
yeux pour ne pas tomber. C'est alors que votre cornac tire de sa poche
une lorgnette pour vous faire admirer le pays. Voilà comme j'ai vu
l'Allemagne.
LE MARQUIS.
C'est pourtant cette route-là, sans doute, que nous allons prendre
avec le baron.
LA COMTESSE.
Est-ce qu'il est ici, le baron?
LE MARQUIS.
Oui, madame, il vient d'arriver. Il est venu de Paris ce matin, par ce
grand orage;--c'est là ce qui a dérangé le temps, sûrement.
LA COMTESSE, _riant_.
L'arrivée du baron! ah! vous êtes délicieux!
LE MARQUIS.
Comment! ne parliez-vous pas de lui?
LA COMTESSE, _riant_.
Si fait, si fait, c'est à merveille.
LE MARQUIS.
Je le croyais. Je me trompe quelquefois, et c'est insupportable.
LA COMTESSE.
Non, non.--Je vous trouve charmant comme cela.
_Elle cherche quelque chose._
LE MARQUIS.
Qu'est-ce que vous voulez? Du tabac? j'en ai de fort bon.
_Il ouvre sa tabatière._
Ah! j'oubliais bien!
LA COMTESSE.
Quoi?
LE MARQUIS.
Vous voyez ce papier-là. Devinez.
LA COMTESSE.
Je ne sais pas deviner, dites-moi tout de suite.
LE MARQUIS.
C'est que si vous voulez vous remarier...
LA COMTESSE, _cherchant sur son piano_.
Eh bien?
LE MARQUIS.
Qu'est-ce que vous cherchez encore?
LA COMTESSE, _cherchant_.
Parlez, parlez toujours.
LE MARQUIS.
Vous seriez la plus heureuse femme du monde avec moi.
LA COMTESSE, _cherchant toujours_.
Avec vous?
LE MARQUIS.
Oh! sûrement.
LA COMTESSE.
Je ne le trouve pas; c'est inconcevable.
LE MARQUIS.
Qu'est-ce que vous cherchez donc là?
LA COMTESSE.
Un papier que j'avais tout à l'heure.
LE MARQUIS.