Non, non, et non! Mon Dieu! croyez-vous que je ne sache pas ce que

vous pourriez me dire? J'ai très bonne opinion de vos études; mais,

parce que vous avez de l'éducation, pensez-vous que je n'aie rien lu?

Tenez, je connaissais un homme d'esprit qui avait acheté, je ne sais

où, une collection de cinquante lettres, assez bien faites, très

proprement écrites, des lettres d'amour, bien entendu. Ces cinquante

lettres étaient graduées de façon à composer une sorte de petit roman,

où toutes les situations étaient prévues. Il y en avait pour les

déclarations, pour les dépits, pour les espérances, pour les moments

d'hypocrisie où l'on se rabat sur l'amitié, pour les brouilles,

pour les désespoirs, pour les instants de jalousie, pour la mauvaise

humeur, même pour les jours de pluie comme aujourd'hui. J'ai lu ces

lettres. L'auteur prétendait, dans une sorte de préface, en avoir fait

usage pour lui-même, et n'avoir jamais trouvé une femme qui résistât

plus tard que le trente-troisième numéro. Eh bien! j'ai résisté, moi,

à toute la collection. Je vous demande si j'ai de la littérature, et

si vous pourriez vous flatter de m'apprendre quelque chose de nouveau.

LE COMTE.

Vous êtes bien blasée, marquise.

LA MARQUISE.

Des injures? J'aime mieux cela; c'est moins fade que vos sucreries.

LE COMTE.

Oui, en vérité, vous êtes bien blasée.

LA MARQUISE.

Vous le croyez? Eh bien! pas du tout.

LE COMTE.

Comme une vieille Anglaise, mère de quatorze enfants.

LA MARQUISE.

Comme la plume qui danse sur mon chapeau. Vous vous figurez donc que

c'est une science bien profonde que de vous savoir tous par coeur?

Mais il n'y a pas besoin d'étudier pour apprendre; il n'y a qu'à vous

laisser faire. Réfléchissez; c'est un calcul bien simple. Les hommes

assez braves pour respecter nos pauvres oreilles, et pour ne pas

tomber dans la sucrerie, sont extrêmement rares. D'un autre côté, il

n'est pas contestable que, dans ces tristes instants où vous tâchez

de mentir pour essayer de plaire, vous vous ressemblez tous comme des

capucins de cartes. Heureusement pour nous, la justice du ciel n'a pas

mis à votre disposition un vocabulaire très varié. Vous n'avez tous,

comme on dit, qu'une chanson, en sorte que le seul fait d'entendre les

mêmes phrases, la seule répétition des mêmes mots, des mêmes gestes

apprêtés, des mêmes regards tendres, le spectacle seul de ces figures

diverses qui peuvent être plus ou moins bien par elles-mêmes, mais

qui prennent toutes, dans ces moments funestes, la même physionomie

humblement conquérante, cela nous sauve par l'envie de rire, ou du

moins par le simple ennui. Si j'avais une fille, et si je voulais

la préserver de ces entreprises qu'on appelle dangereuses, je me

garderais bien de lui défendre d'écouter les pastorales de ses

valseurs. Je lui dirais seulement: N'en écoute pas un seul, écoute-les

tous; ne ferme pas le livre et ne marque pas la page; laisse-le

ouvert, laisse ces messieurs te raconter leurs petites drôleries. Si,

par malheur, il y en a un qui te plaît, ne t'en défends pas, attends

seulement; il en viendra un autre tout pareil qui te dégoûtera de tous

les deux. Tu as quinze ans, je suppose; eh bien! mon enfant, cela ira

ainsi jusqu'à trente, et ce sera toujours la même chose. Voilà mon

histoire et ma science; appelez-vous cela être blasée?

LE COMTE.

Horriblement, si ce que vous dites est vrai; et cela semble si peu

naturel, que le doute pourrait être permis.

LA MARQUISE.

Qu'est-ce que cela me fait que vous me croyiez ou non?

LE COMTE.

Encore mieux. Est-ce bien possible? Quoi! à votre âge, vous méprisez

l'amour? Les paroles d'un homme qui vous aime vous font l'effet d'un

méchant roman? Ses regards, ses gestes, ses sentiments vous semblent

une comédie? Vous vous piquez de dire vrai, et vous ne voyez que

mensonge dans les autres? Mais d'où revenez-vous donc, marquise?

Qu'est-ce qui vous a donné ces maximes-là?

LA MARQUISE.

Je reviens de loin, mon voisin.

LE COMTE.

Oui, de nourrice. Les femmes s'imaginent qu'elles savent toute

chose au monde; elles ne savent rien du tout. Je vous le demande à

vous-même, quelle expérience pouvez-vous avoir? Celle de ce voyageur

qui, à l'auberge, avait vu une femme rousse, et qui écrivait sur son

journal: «Les femmes sont rousses dans ce pays-ci.»

LA MARQUISE.

Je vous avais prié de mettre une bûche au feu.

LE COMTE, _mettant la bûche_.

Être prude, cela se conçoit; dire non, se boucher les oreilles,

haïr l'amour, cela se peut; mais le nier, quelle plaisanterie! Vous

découragez un pauvre diable en lui disant: Je sais ce que vous allez

me dire. Mais n'est-il pas en droit de vous répondre: Oui, madame,

vous le savez peut-être; et moi aussi, je sais ce qu'on dit quand on

aime, mais je l'oublie en vous parlant! Rien n'est nouveau sous le

soleil; mais je dis à mon tour: Qu'est-ce que cela prouve?

LA MARQUISE.

À la bonne heure, au moins! vous parlez très bien; à peu de chose

près, c'est comme un livre.

LE COMTE.

Oui, je parle, et je vous assure que, si vous êtes telle qu'il vous

plaît de le paraître, je vous plains très sincèrement.

LA MARQUISE.

À votre aise; faites comme chez vous.

LE COMTE.

Il n'y a rien là qui puisse vous blesser. Si vous avez le droit de

nous attaquer, n'avons-nous pas raison de nous défendre? Quand vous

nous comparez à des auteurs sifflés, quel reproche croyez-vous nous

faire? Eh! mon Dieu! si l'amour est une comédie...

LA MARQUISE.

La feu ne va pas; la bûche est de travers.

LE COMTE, _arrangeant le feu_.

Si l'amour est une comédie, cette comédie, vieille comme le monde,

sifflée ou non, est, au bout du compte, ce qu'on a encore trouvé de

moins mauvais. Les rôles sont rebattus, j'y consens; mais, si la pièce

ne valait rien, tout l'univers ne la saurait pas par coeur;--et je

me trompe en disant qu'elle est vieille. Est-ce être vieux que d'être

immortel?

LA MARQUISE.

Monsieur, voilà de la poésie.

LE COMTE.

Non, madame; mais ces fadaises, ces balivernes qui vous ennuient, ces

compliments, ces déclarations, tout ce radotage, sont de très bonnes

anciennes choses, convenues, si vous voulez, fatigantes, ridicules

parfois, mais qui en accompagnent une autre, laquelle est toujours

jeune.

LA MARQUISE.

Vous vous embrouillez; qu'est-ce qui est toujours vieux, et qu'est-ce

qui est toujours jeune?

LE COMTE.

L'amour.

LA MARQUISE.

Monsieur, voilà de l'éloquence.

LE COMTE.

Non, madame; je veux dire ceci: que l'amour est immortellement jeune,

et que les façons de l'exprimer sont et demeureront éternellement

vieilles. Les formes usées, les redites, ces lambeaux de romans qui

vous sortent du coeur on ne sait pas pourquoi, tout cet entourage,

tout cet attirail, c'est un cortège de vieux chambellans, de vieux

diplomates, de vieux ministres, c'est le caquet de l'antichambre d'un

roi; tout cela passe, mais ce roi-là ne meurt pas. L'amour est mort,

vive l'amour!

LA MARQUISE.

L'amour?

LE COMTE.

L'amour. Et quand même on ne ferait que s'imaginer...

LA MARQUISE.

Donnez-moi l'écran qui est là.

LE COMTE.

Celui-là?

LA MARQUISE.

Non, celui de taffetas; voilà votre feu qui m'aveugle.

LE COMTE, _donnant l'écran à la marquise_.

Quand même on ne ferait que s'imaginer qu'on aime, est-ce que ce n'est

pas une chose charmante?

LA MARQUISE.

Mais je vous dis, c'est toujours la même chose.

LE COMTE.

Et toujours nouveau, comme dit la chanson. Que voulez-vous donc qu'on

invente? Il faut apparemment qu'on vous aime en hébreu. Cette Vénus

qui est là sur votre pendule, c'est aussi toujours la même chose;

en est-elle moins belle, s'il vous plaît? Si vous ressemblez à votre

grand'mère, est-ce que vous en êtes moins jolie?

LA MARQUISE.

Bon, voilà le refrain: jolie. Donnez-moi le coussin qui est près de

vous.

LE COMTE, _prenant le coussin et le tenant à la main_.

Cette Vénus est faite pour être belle, pour être aimée et admirée,

cela ne l'ennuie pas du tout. Si le beau corps trouvé à Milo a jamais

eu un modèle vivant, assurément cette grande gaillarde a eu plus

d'amoureux qu'il ne lui en fallait, et elle s'est laissé aimer comme

une autre, comme sa cousine Astarté, comme Aspasie et Manon Lescaut.

LA MARQUISE.

Monsieur, voilà de la mythologie.

LE COMTE, _tenant toujours le coussin_.

Non, madame; mais je ne puis dire combien cette indifférence à la

mode, cette froideur qui raille et dédaigne, cet air d'expérience

qui réduit tout à rien, me font peine à voir à une jeune femme. Vous

n'êtes pas la première chez qui je les rencontre; c'est une maladie

qui court les salons. On se détourne, on bâille, comme vous en ce

moment, on dit qu'on ne veut pas entendre parler d'amour. Alors,

pourquoi mettez-vous de la dentelle? Qu'est-ce que ce pompon-là fait

sur votre tête?

LA MARQUISE.

Et qu'est-ce que ce coussin fait dans votre main? Je vous l'avais

demandé pour mettre sous mes pieds.

LE COMTE.

Eh bien! l'y voilà, et moi aussi; et je vous ferai une déclaration,

bon gré, mal gré, vieille comme les rues, et bête comme une oie; car

je suis furieux contre vous.

_Il pose le coussin à terre devant la marquise, et se met à genoux

dessus._

LA MARQUISE.

Voulez-vous me faire la grâce de vous ôter de là, s'il vous plaît?

LE COMTE.

Non; il faut d'abord que vous m'écoutiez.

LA MARQUISE.

Vous ne voulez pas vous lever?

LE COMTE.

Non, non, et non! comme vous le disiez tout à l'heure, à moins que

vous ne consentiez à m'entendre.

LA MARQUISE.

J'ai bien l'honneur de vous saluer.

_Elle se lève._

LE COMTE, _toujours à genoux_.

Marquise, au nom du ciel! cela est trop cruel. Vous me rendrez fou,

vous me désespérez.

LA MARQUISE.

Cela vous passera au _Café de Paris_.

LE COMTE, _de même_.

Non, sur l'honneur, je parle du fond de l'âme. Je conviendrai, tant

que vous voudrez, que j'étais entré ici sans dessein; je ne comptais

que vous voir en passant; témoin cette porte que j'ai ouverte trois

fois pour m'en aller. La conversation que nous venons d'avoir, vos

railleries, votre froideur même, m'ont entraîné plus loin qu'il ne

fallait peut-être; mais ce n'est pas d'aujourd'hui seulement, c'est du

premier jour où je vous ai vue, que je vous aime, que je vous adore...

Je n'exagère pas en m'exprimant ainsi;... oui, depuis plus d'un an, je

vous adore, je ne songe...

LA MARQUISE.

Adieu.

_La marquise sort et laisse la porte ouverte._

LE COMTE, _demeuré seul, reste un moment encore à genoux, puis il se

lève et dit_:

C'est la vérité que cette porte est glaciale.

_Il va pour sortir, et voit la marquise._

LE COMTE.

Ah! marquise, vous vous moquez de moi.

LA MARQUISE, _appuyée sur la porte entr'ouverte_.

Vous voilà debout?

LE COMTE.

Oui, et je m'en vais pour ne plus jamais vous revoir.

LA MARQUISE.

Venez ce soir au bal, je vous garde une valse.

LE COMTE.

Jamais, jamais je ne vous reverrai! je suis au désespoir, je suis

perdu.

LA MARQUISE.

Qu'avez-vous?

LE COMTE.

Je suis perdu, je vous aime comme un enfant. Je vous jure sur ce qu'il

y a de plus sacré au monde...

LA MARQUISE.

Adieu.

_Elle veut sortir._

LE COMTE.

C'est moi qui sors, madame; restez, je vous en supplie. Ah! je sens

combien je vais souffrir!

LA MARQUISE, _d'un ton sérieux_.

Mais, enfin, monsieur, qu'est-ce que vous me voulez?

LE COMTE.

Mais, madame, je veux,... je désirerais...

LA MARQUISE.

Quoi? car enfin vous m'impatientez. Vous imaginez-vous que je vais

être votre maîtresse, et hériter de vos chapeaux roses? Je vous

préviens qu'une pareille idée fait plus que me déplaire, elle me

révolte.

LE COMTE.

Vous, marquise! grand Dieu! s'il était possible, ce serait ma vie

entière que je mettrais à vos pieds; ce serait mon nom, mes biens, mon

honneur même que je voudrais vous confier. Moi, vous confondre un

seul instant, je ne dis pas seulement avec ces créatures dont vous

ne parlez que pour me chagriner, mais avec aucune femme au monde!

L'avez-vous bien pu supposer? me croyez-vous si dépourvu de sens? mon

étourderie ou ma déraison a-t-elle donc été si loin, que de vous

faire douter de mon respect? Vous qui me disiez tantôt que vous aviez

quelque plaisir à me voir, peut-être quelque amitié pour moi (n'est-il

pas vrai, marquise?), pouvez-vous penser qu'un homme ainsi distingué

par vous, que vous avez pu trouver digne d'une si précieuse, d'une

si douce indulgence, ne saurait pas ce que vous valez? Suis-je donc

aveugle ou insensé? Vous, ma maîtresse! non pas, mais ma femme!

LA MARQUISE.

Ah!--Eh bien! si vous m'aviez dit cela en arrivant, nous ne nous

serions pas disputés.--Ainsi, vous voulez m'épouser?

LE COMTE.

Mais certainement, j'en meurs d'envie, je n'ai jamais osé vous le

dire, mais je ne pense pas à autre chose depuis un an; je donnerais

mon sang pour qu'il me fût permis d'avoir la plus légère espérance...

LA MARQUISE.

Attendez donc, vous êtes plus riche que moi.

LE COMTE.

Oh, mon Dieu! je ne crois pas, et qu'est-ce que cela vous fait? Je

vous en supplie, ne parlons pas de ces choses-là! Votre sourire, en ce

moment, me fait frémir d'espoir et de crainte. Un mot, par grâce! ma

vie est dans vos mains.

LA MARQUISE.

Je vais vous dire deux proverbes: le premier, c'est qu'il n'y a rien

de tel que de s'entendre. Par conséquent, nous causerons de ceci.

LE COMTE.

Ce que j'ai osé vous dire ne vous déplaît donc pas?

LA MARQUISE.

Mais non. Voici mon second proverbe: c'est qu'il faut qu'une porte

soit ouverte ou fermée. Or, voilà trois quarts d'heure que celle-ci,

grâce à vous, n'est ni l'un ni l'autre, et cette chambre est

parfaitement gelée. Par conséquent aussi, vous allez me donner le bras

pour aller dîner chez ma mère. Après cela, vous irez chez Fossin.

LE COMTE.

Chez Fossin, madame? pour quoi faire?

LA MARQUISE.

Ma bague.

LE COMTE.

Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus. Eh bien! votre bague, marquise?

LA MARQUISE.

Marquise, dites-vous? Eh bien! à ma bague, il y a justement sur le

chaton une petite couronne de marquise; et comme cela peut servir de

cachet... Dites donc, comte, qu'en pensez-vous? il faudra peut-être

ôter les fleurons? Allons, je vais mettre un chapeau.

LE COMTE.

Vous me comblez de joie!... comment vous exprimer...

LA MARQUISE.

Mais fermez donc cette malheureuse porte! cette chambre ne sera plus

habitable.

FIN DE IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.

Le succès imprévu du _Caprice_ donna l'idée aux artistes de la

Comédie-Française de chercher parmi les ouvrages d'Alfred de Musset

quelque autre pièce du même genre. Madame Allan-Despréaux et M.

Brindeau choisirent le proverbe: _Il faut qu'une porte soit ouverte

ou fermée_, publiée par la _Revue des Deux Mondes_ en 1845. Ce

petit acte, joué sans aucun changement par les mêmes artistes que le

_Caprice_, fut écouté avec le même plaisir. Depuis le 7 avril 1848,

qu'on l'a représenté pour la première fois, il est resté au répertoire

du Théâtre-Français.

* * * * *

LOUISON

COMÉDIE EN DEUX ACTES

1849

PERSONNAGES. ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.

LE DUC. MM. BRINDEAU.

BERTHAUD. RÉGNIER.

LA MARÉCHALE. Mme MÉLINGUE.

LA DUCHESSE. Mlles JUDITH.

LISETTE. ANAÏS.

VALETS, UNE FEMME.

_Costumes du temps de Louis XVI._

À MADEMOISELLE ANAÏS

RONDEAU

Que rien ne puisse en liberté

Passer sous le sacré portique

Sans être quelque peu heurté

Par les bornes de la critique,

C'est un axiome authentique.

Pourquoi tant de sévérité?

Grétry disait avec gaîté:

«J'aime mieux un peu de musique

Que rien.»

À ma Louison ce mot s'applique.

Sur le théâtre elle a jeté

Son petit bouquet poétique.

Pourvu que vous l'ayez porté,

Le reste est moins, en vérité,

Que rien.

[Illustration: Louison]

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE

LISETTE, _seule_.

Me voilà bien chanceuse; il n'en faut plus qu'autant.

Le sort est, quand il veut, bien impatientant.

Que les honnêtes gens se mettent à ma place,

Et qu'on me dise un peu ce qu'il faut que je fasse.

Voici tantôt vingt ans que je vivais chez nous;

Dieu m'a faite pour rire et pour planter des choux.

J'avais pour précepteur le curé du village;

J'appris ce qu'il savait, même un peu davantage.

Je vivais sur parole, et je trouvais moyen

D'avoir des amoureux sans qu'il m'en coûtât rien.

Mon père était fermier; j'étais sa ménagère.

Je courais la maison, toujours brave et légère,

Et j'aurais de grand coeur, pour obliger nos gens,

Mené les vaches paître ou les dindons aux champs.

Un beau jour on m'embarque, on me met dans un coche,

Un paquet sous le bras, dix écus dans ma poche,

On me promet fortune et la fleur des maris,

On m'expédie en poste, et je suis à Paris.

Aussitôt, de paniers largement affublée,

De taffetas vêtue et de poudre aveuglée,

On m'apprend que je suis gouvernante céans.

Gouvernante de quoi? monsieur n'a pas d'enfants.

Il en fera plus tard.--On meuble une chambrette;

On me dit: Désormais, tu t'appelles Lisette.

J'y consens, et mon rôle est de régner en paix

Sur trois filles de chambre et neuf ou dix laquais.

Jusque-là mon destin ne faisait pas grand'peine.

La maréchale m'aime; au fait, c'est ma marraine.

Sa bru, notre duchesse, a l'air fort innocent.

Mais monseigneur le duc alors était absent;

Où? je ne sais pas trop, à la noce, à la guerre.

Enfin, ces jours derniers, comme on n'y pensait guère,

Il écrit qu'il revient, il arrive, et, ma foi,

Tout juste, en arrivant, tombe amoureux de moi.

Je vous demande un peu quelle étrange folie!

Sa femme est sage et douce autant qu'elle est jolie.

Elle l'aime, Dieu sait! et ce libertin-là

Ne peut pas bonnement s'en tenir à cela;

Il m'écrit des poulets, me conte des fredaines,

Me donne des rubans, des noeuds et des mitaines;

Puis enfin, plus hardi, pas plus tard qu'à présent,

Du brillant que voici veut me faire présent.

Un diamant, à moi! la chose est assez claire.

Hors de l'argent comptant, que diantre en puis-je faire?

Je ne suis pas duchesse, et ne puis le porter.

Ainsi, tout simplement, monsieur veut m'acheter.

Voyons, me fâcherai-je?--Il n'est pas très commode

De les heurter de front, ces tyrans à la mode,

Et la prison est là, pour un oui, pour un non,

Quand sur un talon rouge on glisse à Trianon.

Faut-il être sincère et tout dire à madame?

C'est lui mettre, d'un mot, bien du chagrin dans l'âme,

Troubler une maison, peut-être pour toujours,

Et pour un pur caprice en chasser les amours.

Vaut-il pas mieux agir en personne discrète,

Et garder dans le coeur cette injure secrète?

Oui, c'est le plus prudent.--Ah! que j'ai de souci!

Ce brillant est gentil... et monseigneur aussi.

Je vais lui renvoyer sa bague à l'instant même,

Ici, dans ce papier.--Ma foi, tant pis s'il m'aime!

SCÈNE II

LISETTE, LE DUC.

LE DUC, _à part_.

Personne encore ici?--L'on va souper, je croi.

C'est Lisette.--Elle écrit.--Bon! c'est sans doute à moi.

Les femmes ont vraiment un instinct que j'admire,

D'écrire bravement ce qu'elles n'osent dire.

Tu te défends, ma belle? Oh! j'en triompherai!

J'en ai fait la gageure, et je la gagnerai.

_Haut._

Le souper est-il prêt? Bonsoir, belle Lisette.

LISETTE, _se levant_.

Monseigneur...

LE DUC.

Qu'as-tu donc? Tu sembles inquiète,

Troublée, oui, sur l'honneur. Qu'est-ce? quoi? tu rêvais?

Et que faisais-tu là?

LISETTE.

Monseigneur, j'écrivais.

LE DUC.

À qui donc, par hasard? à quelque amant, petite?

LISETTE.

À vous-même; tenez.

_Elle lui donne la lettre et veut sortir._

LE DUC.

Et tu t'en vas si vite?

Non parbleu! Reste là. Que veut dire ceci?

Que vois-je? Mon anneau que tu me rends ainsi?

_Il lit._

«Monseigneur, vous me dites que vous m'aimez...»

Oui, certes, je le dis, le fait est véritable.

Penses-tu que je trompe, et m'en crois-tu capable?

_Il lit._

«Vous me dites que vous m'aimez, mais cela est bien difficile à

croire, car, pour aimer une personne, il faut, j'imagine, commencer

par la connaître, et toute servante que je suis...»

Servante! que dis-tu? Fi donc, tu ne l'es point.

Servante! ce mot-là me choque au dernier point.

_Il lit._

«Toute servante que je suis, vous me connaissez assurément bien peu si

vous me croyez intéressée, et si vous avez pensé, monseigneur, qu'on

pouvait payer un amour qui refuse de se donner.»

Qu'est-ce à dire, payer? Moi, te payer, ma belle?

Quoi! pour un simple anneau, pour une bagatelle,

Pour un hochet d'enfant qui plaît à voir briller,

Tu me crois assez sot pour vouloir te payer?

Si tel était mon but, si j'osais l'entreprendre,

Si l'amour de Lisette était jamais à vendre,

Pour payer dignement de semblables appas,

Mes biens y passeraient et n'y suffiraient pas.

Est-ce donc une offense à la personne aimée,

Et s'en doit-elle au fond croire moins estimée,

Si l'on veut la parer, sans pouvoir l'embellir,

D'un pauvre diamant que ses yeux font pâlir?

Comment! mettre une bague aux plus beaux doigts du monde,

_Il lui remet la bague au doigt._

Poser quelques bijoux sur cette épaule ronde,

Sur ce coeur qui palpite un céladon changeant,

Serrer ce petit pied dans un réseau d'argent,

Entourer la beauté, dans sa fleur et sa grâce,

Des prestiges de l'art qu'elle égale et surpasse,

Ce serait donc, ma chère, un grand crime à tes yeux?

Payer! efface donc: ce mot est odieux.

Oublions ce billet, n'y songeons plus, Lisette.

On paie un intendant, un rustre, une grisette;

Mais, dans ce monde-ci, je ne sais pas encor

Qu'on se soit avisé de payer un trésor,

Et ton coeur est sans prix, quand tu serais moins belle.

LISETTE.

Mais, monseigneur, pourtant...

LE DUC.

Fi! tu fais la cruelle.

_On ouvre la porte du fond._

Deux mots:--on va souper; les gens ouvrent déjà.

Écoute:--nous allons au bal de l'Opéra;

Mais je reviendrai seul, et grâce à la cohue,

À peine entré, je sors et regagne la rue.

Tu seras seule aussi, mes laquais ne voient rien;

Accorde-moi, de grâce, un moment d'entretien,

Un seul instant, pour moi, Lisette, et pour toi-même.

Ce n'est pas un amant, c'est un ami qui t'aime,

Songes-y.

LISETTE.

Mais vraiment...

LE DUC.

Je comprends ton souci.

Je voudrais de grand coeur te voir ailleurs qu'ici,

Et, dans quelque retraite aux bavards inconnue,

Tu me rendrais bien mieux ma liberté perdue.

Ce n'est assurément mon goût ni ma façon

De donner au plaisir cet air de trahison.

Mais, dans ce triste hôtel toujours emprisonnée,

Tu n'en saurais sortir sans être soupçonnée.

Chez moi, seuls, en secret, nous trompons tous les yeux.

À quatre pas d'ici nous serions odieux.

Telle est la loi du monde; il en faut être esclave.

Facile à qui s'en rit, sévère à qui le brave,

Débonnaire et terrible, il ne compte pour rien

Qu'on se moque de lui, si l'on s'en moque bien.

Tout s'excuse ici-bas, hormis la maladresse.

Bonsoir, Louison.

SCÈNE III

LISETTE, _seule_.

Bonsoir! Quelle étrange faiblesse!

Il me trompe, il me raille, il ment comme un païen;

Comment arrive-t-il que je ne dise rien?

Nous serons seuls, dit-il. Que c'est d'une belle âme

D'aller chez le voisin pour y laisser sa femme,

Et revenir gaîment sur la pointe du pié,

Sitôt que dans la foule il se croit oublié!

Ah! quand j'étais Louison avant d'être Lisette,

Au lieu d'un pouf en l'air quand j'avais ma cornette,

Si j'avais rencontré ces diseurs de grands mots,

Je leur aurais au nez jeté mes deux sabots.

--Mais avec tout cela, je n'ai su que répondre.

Que faire s'il revient? Le laisser se morfondre?

M'enfermer dans ma chambre et sous deux bons verrous...

Ouais! il faut y songer; monseigneur n'est pas doux.

Avec ses airs badins et sa cajolerie,

Je ne sais trop comment il prend la raillerie.

Ne faut-il pas plutôt l'attendre bravement,

Lui donner mes raisons, l'écouter un moment?

N'est-il donc pas possible?... Ah! Louison, malheureuse!

Est-ce qu'un grand seigneur va te rendre amoureuse?

Est-ce que?... Qui vient là?

SCÈNE IV

LISETTE, BERTHAUD.

BERTHAUD.

C'est moi.

LISETTE.

Qui, toi?

BERTHAUD.

Berthaud.

LISETTE.

Berthaud? Que nous veux-tu?

BERTHAUD.

Moi? Rien.

LISETTE.

Tu n'es qu'un sot.

On n'entre pas ainsi que l'on ne vous appelle.

BERTHAUD.

Oh! mam'selle Louison, comme vous êtes belle!

Comme vous voilà propre et de bonne façon!

LISETTE.

Que dis-tu donc, l'ami?--Je connais ce garçon.

BERTHAUD.

Quels beaux tire-bouchons vous avez aux oreilles!

Quelle robe! on dirait d'une ruche d'abeilles.

LISETTE.

Tu te nommes, dis-tu?

BERTHAUD.

Berthaud. Quel gros chignon!

Et ces souliers tout blancs, ça doit vous coûter bon;

Pas moins, vous devez bien être un brin empêtrée.

LISETTE.

M'as-tu de pied en cap assez considérée?

Hé! mais, c'est toi, Lucas!

BERTHAUD.

Vous me reconnaissez?

LISETTE.

Oui certe; et d'où viens-tu?

BERTHAUD.

Par ma foi, je ne sais.

LISETTE.

Bon!

BERTHAUD.

Pour venir ici, j'ai pris par tant de rues,

J'en ai l'esprit tout bête et les jambes fourbues.

LISETTE.

Assieds-toi.

BERTHAUD.

Que non pas! je suis bien trop courtois.

Quand j'ai mon habit neuf, jamais je ne m'assois.

LISETTE.

Fort bien, cela pourrait gâter ta broderie.

Tu n'es donc plus berger dans notre métairie?

Mais tu viens du pays? Comment va-t-on chez nous?

BERTHAUD.

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5 · 第 3 / 15 段