Oh! je ne garde plus les vaches!--Au contraire,
C'est Jean qui les conduit, et Suzon les va traire.
Oh! ce n'est plus du tout comme de votre temps.
C'est la grande Nanon qui fait de l'herbe aux champs.
Pierrot est sacristain, et Thomas fait la guerre;
Catherine est nourrice, et Nicole...
LISETTE.
Et mon père?
BERTHAUD.
Votre père, pardine! il ne lui manque rien.
On est sûr, celui-là, qu'il mange et qu'il dort bien.
Ceux qui vivent chez lui n'ont pas la clavelée.
LISETTE.
Mais, toi, par quel hasard as-tu pris ta volée?
BERTHAUD.
Voyez-vous, quand j'ai vu que vous étiez ici,
Et que votre départ vous avait réussi,
Je me suis dit: Paris, ça n'est pas dans la lune.
J'avais comme un instinct de faire ma fortune,
Et puis je m'ennuyais avec mes animaux;
Et puis je vous aimais, pour tout dire en trois mots.
LISETTE.
Toi, Lucas?
BERTHAUD.
Moi, Lucas. En êtes-vous fâchée?
Un chien regarde bien...
LISETTE.
Non, non, j'en suis touchée.
Tu te nommes Berthaud? d'où te vient ce nom-là?
BERTHAUD.
C'est mon nom de famille; à Paris, il faut ça.
Quand on va dans le monde...
LISETTE.
Et tu vis bien, j'espère?
BERTHAUD.
Vingt-six livres par mois, et presque rien à faire.
Quand on a de l'esprit, l'emploi ne manque pas.
LISETTE.
Sans doute; et ton chemin s'est donc fait à grands pas?
BERTHAUD.
Je crois bien, je suis clerc.
LISETTE.
Ah! ah! chez un notaire?
BERTHAUD.
Non.
LISETTE.
Chez un procureur?
BERTHAUD.
Chez un apothicaire.
LISETTE.
Peste! voilà de quoi mettre en jeu tes talents.
Eh bien! monsieur Berthaud, que voulez-vous céans?
BERTHAUD.
Ah! dame! en arrivant, j'avais bien une idée;
J'ai l'imaginative un tant soit peu bridée:
Je ne m'attendais pas à tous vos affiquets.
Jarni! vos jupons courts étaient bien plus coquets;
Vous étiez bien plus leste, et bien plus féminine.
On ne vous voit plus rien, qu'un peu dans la poitrine.
Pourtant, malgré vos noeuds et vos mignons souliers,
Je vous épouserais encor, si vous vouliez.
LISETTE.
Toi?
BERTHAUD.
Mon père est fermier, pas si gros que le vôtre;
Mais enfin, dans ce monde, on vit l'un portant l'autre.
LISETTE.
Tu crois donc que ma main serait digne de toi?
BERTHAUD.
Dame! si vous vouliez, il ne tiendrait qu'à moi.
Écoutez, puisqu'enfin la parole est lâchée,
Et puisqu'à votre avis vous n'êtes point fâchée.
Vous êtes bien gentille, on le sait, on voit clair;
Mais, moi, je ne suis pas si laid que j'en ai l'air.
Si la grosse Margot n'était point tant fautive,
J'en aurais vu le tour, oui, sans crier qui vive,
Et dans la rue aux Ours, où je loge à présent,
On ne remarque pas que je sois déplaisant.
Je sais signer moi-même, et je lis dans des livres.
Je viens de vous conter que j'avais vingt-six livres,
Mais il est des secrets qu'on peut vous confier;
Mon maître, au jour de l'an, va me gratifier.
C'est déjà quelque chose. À présent, autre idée:
Ma tante Labalue est presque décédée.
Elle a dans ses tiroirs, qu'il soit dit entre nous,
Pour plus de cent écus en joyaux et bijoux.
On ne sait pas les grains qu'elle amassait chez elle,
Ni les hardes qu'elle a sans compter sa vaisselle.
Elle a mis trois quarts d'heure à faire un testament,
Et j'hérite de tout universellement.
Ça commence à sourire. Encore une autre histoire:
Thomas donc est soldat, embarqué pour la gloire.
Moi, j'aurais à sa place épousé Jeanneton;
Mais il ne lui faudrait qu'un coup de mousqueton.
C'est mon cousin germain; que le ciel le protège!
Ce métier-là, toujours, n'est pas blanc comme neige.
Vous voyez que je suis un assez bon parti;
Nous pourrions faire un couple un peu bien assorti.
Contre la pharmacie avez-vous à reprendre?
On n'est point obligé d'y goûter pour en vendre.
Mon pourparler vous semble un peu risible et sot;
Vous avez l'esprit riche et vous visez de haut.
Mais, voyez-vous, le tout est d'être ou de paraître.
Vous portez du clinquant, mais c'est à votre maître.
Que l'on vous remercie, il ne vous reste rien;
Moi je n'ai qu'un habit, d'accord, mais c'est le mien.
J'ai lu dans les écrits de monsieur de Voltaire
Que les mortels entre eux sont égaux sur la terre.
Sur ce proverbe-là j'ai beaucoup médité,
Et j'ai vu de mes yeux que c'est la vérité.
Il ne faut mépriser personne dans la vie,
Car tout le monde peut mettre à la loterie.
Ce grand homme l'a dit, c'est son opinion,
Et c'est pourquoi, jarni! j'ai de l'ambition.
LISETTE.
Je t'écoute, Lucas; ta rhétorique est forte.
Changeras-tu d'avis?
BERTHAUD.
Non, le diable m'emporte.
LISETTE.
Eh bien! reste à l'hôtel, et ne t'éloigne pas.
Observe monseigneur, et suis bien tous ses pas.
BERTHAUD.
Oui.
LISETTE.
Si tu le vois seul, mets-toi sur son passage.
BERTHAUD.
Bien!
LISETTE.
Dis-lui tes projets pour notre mariage!
BERTHAUD.
Bon!
LISETTE.
Dis-lui que c'est moi qui le prie instamment
D'y prêter sa faveur et son consentement.
BERTHAUD.
Mais vous consentez donc?
LISETTE.
Sans doute.--Le temps presse;
Va-t'en.
BERTHAUD.
Vous consentez?
LISETTE.
On vient, c'est la duchesse.
Dépêche,--hors d'ici.
BERTHAUD.
Vous consentez, Louison!
LISETTE.
Va, ne bavarde pas surtout dans la maison.
SCÈNE V
LA MARÉCHALE, LE DUC, LA DUCHESSE, LISETTE, _dans le fond_.
LE DUC.
Vous ne venez donc pas à l'Opéra, ma chère?
LA DUCHESSE.
Non, monsieur, pas ce soir.
LE DUC.
Pourquoi pas?
LA DUCHESSE.
Pour quoi faire?
LE DUC.
C'est une fête où va tout ce qui touche au roi.
LA DUCHESSE.
Une fête? pour qui?
LE DUC.
Pour nous.
LA DUCHESSE.
Non pas pour moi.
LA MARÉCHALE.
Vos querelles, mon fils, me font mourir de rire.
_À Lisette, qui veut sortir._
Lisette, demeurez; j'ai deux mots à vous dire.
LE DUC.
Riez, si vous voulez, madame, à vous permis;
Vous ne me ferez pas du tout changer d'avis.
Non, je ne conçois pas, sur quoi que l'on se fonde,
Cette obstination à s'exiler du monde,
Cette rage de vivre au fond d'un vieil hôtel,
De bouder le plaisir comme un péché mortel,
Et de rester à coudre une tapisserie,
Quand tout Paris se masque, et quand je vous en prie.
LA DUCHESSE.
Je ne veux rien qui soit contre votre désir;
Monsieur, je suis souffrante, et je ne puis sortir.
LE DUC.
Bon! souffrante, c'est là votre excuse ordinaire.
LA MARÉCHALE.
Mais s'il est vrai, mon fils...
LE DUC.
Il n'en est rien, ma mère.
Souffrante! voilà bien le grand mot féminin.
Mais l'étiez-vous hier? le serez-vous demain?
Non, vous l'êtes ce soir, et qu'avez-vous, de grâce?
Un mal qui vous arrive aussi vite qu'il passe,
Des vapeurs, sûrement. La belle invention!
LA DUCHESSE.
L'exigez-vous, monsieur? J'obéis.
LE DUC.
Mon Dieu, non.
Exiger!--Obéir!--Le bon Dieu vous bénisse!
Dirait-on pas vraiment qu'on vous traîne au supplice?
LA MARÉCHALE, _au duc_.
Ne la chagrinez pas.--Pour l'égayer un peu,
Nous ferons un piquet ce soir au coin du feu.
LA DUCHESSE.
Permettez-vous, monsieur?
LE DUC.
Certainement.
_À part._
J'enrage.
Voilà mes projets morts.--Quel ennui! Quel dommage!
Lisette, j'en suis sûr, en a le coeur navré;
Mais, avant de sortir, je la retrouverai.
Le diable est donc logé dans la tête des femmes!
_Haut._
Allons! j'irai donc seul.--À votre jeu, mesdames.
Holà! Jasmin! Lafleur! Des cartes, des flambeaux!
Vite!--Je vous souhaite un millier de capots,
De pics et de repics, et de quintes majeures.
Combien un si beau jeu doit abréger les heures!
LA MARÉCHALE.
Un bon piquet, mon fils, n'est point à dédaigner;
Le roi l'aime.
LE DUC.
Le roi... ferait mieux de régner.
LA DUCHESSE.
On joue aussi, monsieur, quelquefois chez la reine.
LE DUC.
Jouez donc. Mais, morbleu! ce n'est guère la peine
D'avoir un nom, du bien, de l'esprit et vingt ans,
Et ce visage-là, pour perdre ainsi son temps.
Vraiment la patience en devient malaisée.
Pourquoi donc, s'il vous plaît, vous avoir épousée?
Pourquoi donc êtes-vous jeune et faite à ravir?
À quoi bon tout cela, pour ne pas s'en servir?
Que faites-vous d'avoir cent mille écus de rente,
Et, comme Trissotin, un carrosse amarante,
Et quatre grands chevaux qui se meurent d'ennui,
Pour vivre hier, demain, toujours, comme aujourd'hui?
À quoi bon, dites-moi, cette taille élégante,
Cet air et ce regard?... car vous seriez charmante!
Je suis votre mari, mais, quand c'est arrivé,
J'avais sur votre compte étrangement rêvé;
Oui, ne vous en déplaise, et je vous le confesse.
Le feu roi dans sa cour montrait bien sa maîtresse,
Et de ses courtisans un murmure flatteur
Parfois, n'en doutez pas, lui fit plaisir au coeur.
Moi, duc, et votre époux, n'ai-je donc pu me croire,
En vous montrant aussi, le droit d'en tirer gloire?
Quand de m'appartenir vous m'avez fait l'honneur,
Ne puis-je donc avoir l'orgueil de mon bonheur?
Vous étiez belle et noble, et je vous tiens pour telle.
À quoi sert d'être noble, à quoi sert d'être belle,
Si vous ne savez pas marcher avec fierté
Et dans cette noblesse et dans cette beauté?
Si vous ne savez pas monter dans votre chaise,
Dans un panier doré vous étendre à votre aise,
Et, lorsque devant vous l'huissier crie un grand nom,
Le bonnet sur l'oreille entrer à Trianon?
Ma foi, je vous croyais d'un autre caractère;
Je croyais sans déchoir, qu'on pouvait daigner plaire;
Je vous jugeais moins sage, et ne m'attendais pas
Qu'en me donnant la main vous compteriez vos pas.
Je m'en vais me vêtir; adieu.
_À sa mère._
Bonsoir, madame.
SCÈNE VI
LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE, LISETTE.
LA MARÉCHALE.
Lucile, vous souffrez?
LA DUCHESSE.
Jusques au fond de l'âme.
LA MARÉCHALE.
Qu'avez-vous, dites-moi?
LA DUCHESSE.
Je suis triste à mourir.
LA MARÉCHALE.
On vous tourmente un peu.
LA DUCHESSE.
Je devrais obéir.
Je devrais,--pardonnez,--je ne sais pas moi-même.
LA MARÉCHALE.
Lisette, laissez-nous.
LISETTE, _en sortant_.
Mon Dieu, comme elle l'aime!
SCÈNE VII
LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE.
LA MARÉCHALE.
Quoi! vous prenez au grave un propos si léger?
Faites-vous un chagrin d'un ennui passager?
LA DUCHESSE.
Madame, il a raison.--J'ai tort, je suis coupable...
Je devrais obéir,... et j'en suis incapable.
Tout ce qu'il dit est vrai; la faute en est à moi.
Je le blesse, le fâche, et je ne sais pourquoi.
LA MARÉCHALE.
Vous sentez, dites-vous, qu'il faut qu'on obéisse,
Et vous ne savez pas d'où vous vient un caprice?
LA DUCHESSE.
Non; lorsque mon coeur parle, il raisonne bien mal.
Je ne sais quel effroi, quel sentiment fatal,
Né de ce triste coeur ou dans ma pauvre tête,
Près de lui par moments me saisit et m'arrête.
Je voudrais lui complaire et sortir avec lui,
Songer à ma parure, oublier mon ennui,
Puisqu'il le veut, enfin, essayer d'être belle,
Et tout cela me cause une frayeur mortelle.
Je sens trembler ma main quand je lui prends le bras...
Quelqu'un est entre nous, que je ne connais pas.
LA MARÉCHALE.
Ma belle, y songez-vous? quelle est votre pensée?
Parlez-vous, à votre âge, en femme délaissée?
Avez-vous un reproche à faire à votre époux?
Qu'est-ce donc?
LA DUCHESSE.
Je ne sais.
LA MARÉCHALE.
Quelqu'un est entre vous?
Une femme, à coup sûr; vous est-elle connue?
Parlez.
LA DUCHESSE.
Je n'en sais rien, mais j'en suis convaincue.
LA MARÉCHALE.
Ainsi, pour quatre mots, vous vous désespérez,
Et ce qui vous chagrine, au fond, vous l'ignorez.
Dirait-on pas vraiment, à voir votre tristesse,
Qu'un grand secret bien noir vous trouble et vous oppresse?
Et c'est un bal manqué qui produit tout cela!
J'en avais, à vingt ans, de ces gros chagrins-là.
Ne vous en plaignez pas! Vos pleurs me font envie.
Quand vous saurez un jour ce que c'est que la vie,
Ces pleurs, si doucement et sitôt répandus,
Vous les regretterez, et n'en verserez plus.
LA DUCHESSE.
Oui, si cela vous plaît, vous en pouvez sourire;
Mais en sont-ils moins vrais, madame, et peut-on dire,
Quand la souffrance est là, qu'on souffre sans raison?
LA MARÉCHALE.
Tout aveu d'une peine aide à sa guérison.
Laissez-vous être vraie, et sachons ce mystère.
LA DUCHESSE.
Je n'ai point de secret. Que puis-je dire ou taire?
LA MARÉCHALE.
Bah! quand ce ne serait qu'un caprice d'enfant,
Est-ce que près de moi votre coeur se défend?
Qui vous fait hésiter et manquer de courage?
Est-ce la défiance? est-ce mon rang, mon âge?
Est-ce mon amitié dont vous vous éloignez?
Est-ce la maréchale ou moi que vous craignez?
De grâce, allons.
LA DUCHESSE.
Je sais combien vous êtes bonne,
Mais je ne puis parler.
LA MARÉCHALE.
Alors, je vous l'ordonne.
Votre mère, Lucile, à son dernier soupir,
Vous a léguée à moi.--Vous devez obéir.
LA DUCHESSE.
J'obéirai toujours, et de toute mon âme;
Mais, encore une fois, je ne sais rien, madame,
Si ce n'est ma souffrance, et mon amour pour lui.
LA MARÉCHALE.
S'il est vrai, mon enfant...
_À Lisette qui entre._
Qui vous amène ici?
SCÈNE VIII
LISETTE, LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE.
LISETTE, _à la duchesse_.
Votre marchande est là, madame; on m'a chargée...
LA DUCHESSE.
Pas ce soir,--qu'on revienne.
LA MARÉCHALE.
Allons, chère affligée,
Qu'est-ce qui vous arrive? une robe de bal?
Eh bien! essayez-la;--ce n'est pas un grand mal.
Tantôt, s'il m'en souvient, vous l'aviez demandée.
Rien qu'en changeant de robe on peut changer d'idée.
--Comme vous pâlissez! Qu'avez-vous, mon enfant?
LA DUCHESSE.
Oui,... cette femme-là;... sa vue,... en ce moment...
LA MARÉCHALE.
Mais cette femme-là, ma belle, c'est Lisette.
Entrons chez vous.--Venez faire un peu de toilette.
Plaisons d'abord, petite, et le reste est à nous.
Allons, courage, allons.
LA DUCHESSE.
Je m'abandonne à vous.
Devant votre bonté ma volonté s'incline:
Vous m'avez rappelé que j'étais orpheline.
Je vous dirai mes maux, mes craintes, mon tourment,
Tout, et vous comprendrez, madame, assurément,
Qu'un pauvre coeur blessé, cherchant qui le soutienne,
Ait besoin d'une mère, ayant perdu la sienne.
FIN DE L'ACTE PREMIER.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
BERTHAUD, _seul_.
Comme ces grands seigneurs sont longs à s'habiller!
Le monde est si lambin que ça m'en fait bâiller.
Louison m'a dit d'attendre et de guetter son maître,
Pour lui glisser mon mot sitôt qu'il va paraître.
Je suis depuis tantôt caché dans le grenier.
Il lui faut plus de temps, rien que pour un soulier,
Qu'à moi pour ma perruque. On le peigne, on le frise;
Sas bas sur ses talons, sa veste à moitié mise,
Un coiffeur par derrière, un tailleur par devant,
Une houppe à la main, il se mire en rêvant.
Et du blanc, et du rouge, et du musc, et de l'ambre,
Des tourbillons de poudre à ravager la chambre;
Pouah!--s'il faut pour un duc faire ce métier-là,
Autant vaut être femme, ou danseur d'Opéra.
Je voudrais bien savoir ce que dirait mon père
Si je m'enfarinais d'une telle manière,
Lui qui savait si bien me pousser par le dos
Lorsque je m'attardais derrière nos troupeaux.
Ce n'est pas moi, du moins, avec mon humeur leste,
Qu'on verrait perdre une heure à boutonner ma veste.
Être vif et gaillard fut toujours ma vertu;
Il me semble pourtant que je suis bien vêtu.
Voyons; j'avais tantôt préparé ma harangue.
Il ne faut point ici s'entortiller la langue.
Que vais-je dire au duc?--Je dirai: Monseigneur...
Oui, monseigneur, d'abord; c'est juste et c'est flatteur.
Or, mam'selle Louison... Non, je dirai: Lisette.
C'est son nom de gala; respectons l'étiquette.
Lisette donc et moi, nous sommes résolus...
Non,... nous sommes enclins... Ce n'est pas ça non plus.
Reprenons: Monseigneur... C'est vexant quand j'y pense;
Tantôt, dans le grenier, j'étais plein d'éloquence.
Et dire qu'un bon mot peut tout enjoliver!
Oui-da, j'ai vu la chose au théâtre arriver.
Si je me rappelais, dans quelque comédie,
Une attitude heureuse, une phrase arrondie?
--Monseigneur, si les dieux,... si le ciel,... les enfers...
J'y suis.--Si les héros qui purgeaient l'univers...
Est-ce bien ces gens-là qu'il convient que j'invoque?
Non, pour un pharmacien, ça prête à l'équivoque.
--Monseigneur, si les rois, si les ducs ont aimé...
Je ne trouverai rien, je suis trop enrhumé.
_On entend une sonnette._
On a sonné là-bas.--C'est Louison qu'on appelle.
SCÈNE II
BERTHAUD, LISETTE, _portant une robe sur le bras_.
LISETTE.
Que fais-tu là, Lucas?
BERTHAUD.
Hé! je fais sentinelle.
Ne m'avez-vous pas dit de rester aux aguets?
LISETTE.
Oui, mais tu trouveras quelque honnête laquais
Qui, très discrètement, va te mettre à la porte.
BERTHAUD.
Ouais!--qu'est-ce que cela?
LISETTE.
Des hardes que j'apporte.
BERTHAUD.
Encor des ornements! des objets féminins?
Mais vous en avez donc ici des magasins?
LISETTE.
On vient de ce côté; c'est monseigneur sans doute.
BERTHAUD.
Bon, je vais lui parler.
LISETTE.
Oui, pourvu qu'il t'écoute.
BERTHAUD.
Oh! j'ai dans le grenier préparé mon discours.
LISETTE.
Songe que les meilleurs sont toujours les plus courts.
BERTHAUD.
Le mien est admirable, et j'en fais mon affaire.
Il est vrai qu'à présent je ne m'en souviens guère.
LISETTE.
Je te quitte, on m'attend; mais je vais revenir.
SCÈNE III
LE DUC, LISETTE, BERTHAUD.
LE DUC, _habillé_.
Eh bien! Lisette, eh bien! mon aspect te fait fuir?
Suis-je à ton gré, dis-moi?
_Il se mire dans une glace._
LISETTE.
Toujours.
LE DUC.
Quel est cet homme?
BERTHAUD, _saluant à plusieurs reprises_.
Monseigneur,... monseigneur,... c'est Berthaud qu'on me nomme.
Je suis venu...
LE DUC.
Va-t'en.
BERTHAUD.
Monseigneur, je...
LE DUC.
Va-t'en.
BERTHAUD.
Monseigneur...
_Il se retire en saluant._
SCÈNE IV
LE DUC, LISETTE.
LE DUC.
Toi, viens çà.
LISETTE.
Ma maîtresse m'attend.
LE DUC.
Eh! qu'elle attende! Elle a ses femmes, je suppose.
Elle boude ce soir, mais, pour si peu de chose.
Crois-tu du rendez-vous l'espoir abandonné?
LISETTE.
Monseigneur, c'est vous seul qui vous l'étiez donné.
LE DUC.
Je te le donne encor.
LISETTE.
Permettez...
LE DUC.
Point d'affaire.
Écoute; la duchesse est là, près de ma mère;
Sur mon compte, sans doute, on jase en ce moment:
Vas-y.--Je sortirai par cet appartement.
Je serai rêveur, sombre, et d'une humeur atroce;
Mais, dès qu'on entendra le bruit de mon carrosse,
Compte qu'après avoir dûment délibéré,
Dit quelque mal de moi, peut-être un peu pleuré,
La duchesse pourra changer de fantaisie.
Ses caprices ne sont qu'un peu de jalousie.
Elle prétend, au vrai, détester l'Opéra;
Elle n'y viendrait pas, mais elle m'y suivra.
LISETTE.
De grâce, écoutez-moi.
LE DUC.
J'y gagerais ma tête!
Déjà dans ce dessein sans doute elle s'apprête.
Sois sûre qu'elle va demander ses chevaux,
Choisir le plus coquet parmi ses dominos,
Et, les yeux aveuglés sous un capuchon rose,
D'un petit mal bien clair chercher bien loin la cause.
Puisse-t-elle à ce bal trouver beaucoup d'appas!
Quant à moi, tu sais bien que je n'y reste pas.
Tu sais que je reviens.--Ainsi tu vois, ma belle,
Que lever tout obstacle est une bagatelle.
Je vais faire, au hasard, une visite ou deux,
Perdre quelques louis, peut-être, à leurs sots jeux,
Dépenser ma soirée à parler sans rien dire;
Le jour est aux ennuis, et le reste à Zaïre.
_On sonne._
On t'appelle.--Au revoir.
SCÈNE V
BERTHAUD, _seul._
Quelle horreur! J'ai tout vu.
C'est dit, je suis berné,--je suis presque... O vertu!
Aurait-on supposé tant de scélératesse?
Le duc parle assez clair,--Louison est sa maîtresse.
Je ne l'ai pas rêvé;--j'en suis sûr,--j'étais là;
Traîtresse! Épousez donc des tendrons comme ça!
Cassez-vous donc la tête à chercher, pour lui plaire,
Des mots mieux compilés que dans une grammaire,
Pour trouver que l'objet de tous vos sentiments,
Même avant qu'on l'épouse, a déjà des amants!
Et tu crois que je vais, comme un mari crédule,
Avaler bonnement ta malsaine pilule?
Nenni, ma belle enfant, tu ne m'y prendras pas.
Je verrai la duchesse, et j'y vais de ce pas.
J'irai, je lui dirai...--Voyons, que lui dirai-je?
Madame, si jamais...--Non, il faut que j'abrège.
Madame...--O ciel! je sens mon sang-froid s'altérer.
En l'état où je suis, je crains de m'égarer;
Je vais aller plutôt trouver la maréchale.
La voici justement qui traverse la salle;
Je vais tout dévoiler.--Allons! ferme! du coeur!
SCÈNE VI
LA MARÉCHALE, BERTHAUD.
BERTHAUD.
Madame...
LA MARÉCHALE.
Que veut-on?
BERTHAUD.
Madame, j'ai l'honneur...
LA MARÉCHALE.
Que voulez-vous, l'ami?
BERTHAUD.
Madame, je me nomme...
LA MARÉCHALE.
Hé bien! qu'est-ce?
BERTHAUD.
Berthaud.
LA MARÉCHALE.
Retirez-vous, brave homme.
BERTHAUD.
Madame, je venais...
LA MARÉCHALE.
Laissez-moi.
BERTHAUD, _à part_.
Grand merci!
Il paraît que l'on a l'oreille dure ici.
_Haut._
S'il se pouvait pourtant, madame...
LA MARÉCHALE.
Allez, vous dis-je.
BERTHAUD, _saluant_.
Je sors.
_À part._
En vérité, cela tient du prodige.
Oh! mon heure viendra.--Je vais, dans mon grenier,
Retoucher mon discours pour me désennuyer.
SCÈNE VII
LA MARÉCHALE, _seule._
Il n'en faut plus douter, la duchesse est jalouse.
Mon fils a méconnu sa bonne et tendre épouse;
Lisette a fait le mal, je le dois arrêter.
Lucile doute encore et voudrait hésiter.
Faible contre elle-même et contre ses alarmes,
Ses regards indécis sont voilés par les larmes.
Elle ne saurait croire à cette cruauté,
Donnant si bien son coeur, de le voir rejeté;
Elle croit aimer trop fort pour n'être point aimée.
Mais, bien qu'à tout soupçon son âme soit fermée,
La souffrance l'emporte, elle y résiste en vain;
Je la sens me parler, rien qu'en pressant sa main.
Qui sait, tel qu'est mon fils, dans la folle jeunesse,
Où pourrait l'entraîner un instant de faiblesse?
Le hasard, d'un seul pas, va si vite et si loin!
C'est à moi d'y songer;--j'en veux prendre le soin.
SCÈNE VIII
LA MARÉCHALE, LISETTE.
LA MARÉCHALE.
Lisette, où courez-vous d'une telle vitesse?
LISETTE.
Madame, on a coiffé madame la duchesse;
Je vais chercher là-bas un de ses dominos.
LA MARÉCHALE.
Elle va donc se mettre en masque? À quel propos?
Veut-elle aller au bal?
LISETTE.
Madame, je le pense.
LA MARÉCHALE.
C'est étrange. Et mon fils?
LISETTE.
Il est parti d'avance.
LA MARÉCHALE.
Seul?
LISETTE.
Tout seul.
LA MARÉCHALE.
Et ma bru va donc le retrouver?
LISETTE.
Je ne sais; sa toilette a peine à s'achever.
Telle robe lui plaît qui bientôt l'importune;
Elle en regarde dix avant d'en choisir une.
Elle a presque grondé ses femmes, et je crois
Être grondée aussi pour la première fois.
LA MARÉCHALE.
Faites qu'en ce moment une autre vous remplace.
LISETTE, _ouvrant la porte du fond_.
Holà! quelqu'un! Marton!
LA MARÉCHALE.
Faites aussi qu'on passe
Par la grand'salle.
_Une des femmes paraît, Lisette lui parle bas; la femme sort par le fond._
Eh bien?
LISETTE.
Madame, me voici.
LA MARÉCHALE.
Louison, c'est grâce à moi que vous êtes ici.
Votre père est chez nous fermier dans un domaine;
Vos parents sont à moi; je suis votre marraine.
J'ai pris grand soin de vous dès vos plus jeunes ans,
Et je vous ai reçue enfant chez mes enfants.
M'aimez-vous?
LISETTE.
Dieu merci, plus que je ne puis dire.
LA MARÉCHALE.
Votre coeur parle franc?
LISETTE.
Aussi vrai qu'il respire.
LA MARÉCHALE.
Si, par obéissance ou par nécessité,
Il fallait devant moi celer la vérité
(La crainte d'un péril ôte celle du blâme),
S'il vous fallait mentir?
LISETTE.
Je me tairais, madame.
LA MARÉCHALE.
Mais si vous le deviez?
LISETTE.
Personne ne le doit.
LA MARÉCHALE.
D'où vous vient le brillant que vous avez au doigt?
LISETTE, _à part_.
Ah! malheureuse!
LA MARÉCHALE.
Eh bien! vous gardez le silence?
Songez que, me voyant avertie à l'avance,
Votre silence parle, et peut en dire assez.
LISETTE.
Ce brillant... m'appartient.
LA MARÉCHALE.
D'où vient-il?
LISETTE.
Je ne sais.
LA MARÉCHALE.
Prenez garde, Louison!
LISETTE.
Madame, il se peut faire
Qu'on soit, je le répète, obligée à se taire.
Si ma bouche est muette et doit ainsi rester,
De mon respect pour vous est-ce donc m'écarter?
LA MARÉCHALE.
Lisette peut se taire alors que je commande,
Mais Louison doit parler si je le lui demande.
LISETTE.
On m'appelle Lisette.
LA MARÉCHALE.
Oui, dans cette maison.
A-t-on changé le coeur aussi bien que le nom?
LISETTE.
De grâce excusez-moi; je me sens si confuse...
Ce coeur voudrait s'ouvrir, mais...
LA MARÉCHALE.
Mais il s'y refuse?
LISETTE.
Non, madame, hésiter quand vous parlez ainsi,
C'est trop souffrir pour moi; cette bague... est à lui.
_Elle se met à genoux._
LA MARÉCHALE.
Mon fils? Je le savais.--Levez-vous donc, ma chère.
Vous avez, en tout cas, mieux fait que de vous taire.
Mais que prétendez-vous?
LISETTE, _se levant_.
Rien au monde.
LA MARÉCHALE.
Et pourquoi,
Puisque votre secret s'échappe devant moi,
Cette sorte d'audace avec cette imprudence?
LISETTE.
On parle comme on peut, on agit comme on pense.
LA MARÉCHALE.
Pensez-vous que le duc soit pour vous un amant,
Et qu'on puisse, à son gré, trahir impunément?
Vous croyez-vous assez pour être une maîtresse?...
Ma question vous choque et votre orgueil s'en blesse?
LISETTE.