Oui, dans cette table; qu'en voulez-vous faire?
MADAME DE LÉRY.
Donnez-le-moi, j'ai ma fantaisie, et vous êtes forcé d'obéir si vous
ne voulez vous contredire.
_Elle prend une carte dans le jeu._
Allons, comte, dites rouge ou noir.
CHAVIGNY.
Voulez-vous me dire quel est l'enjeu?
MADAME DE LÉRY.
L'enjeu est une discrétion[B].
[Note B: On appelle _discrétion_ un pari dans lequel le perdant
s'oblige à donner au gagnant ce que celui-ci lui demande, à sa
discrétion.
(_Note de l'auteur._)]
CHAVIGNY.
Soit.--J'appelle rouge.
MADAME DE LÉRY.
C'est le valet de pique; vous avez perdu. Donnez-moi cette bourse
bleue.
CHAVIGNY.
De tout mon coeur, mais je garde la rouge, et quoique sa couleur
m'ait fait perdre, je ne le lui reprocherai jamais; car je sais aussi
bien que vous quelle est la main qui me l'a faite.
MADAME DE LÉRY.
Est-elle petite ou grande, cette main?
CHAVIGNY.
Elle est charmante et douce comme le satin.
MADAME DE LÉRY.
Lui permettez-vous de satisfaire un petit mouvement de jalousie?
_Elle jette au feu la bourse bleue._
CHAVIGNY.
Ernestine, je vous adore!
MADAME DE LÉRY _regarde brûler la bourse. Elle s'approche de Chavigny
et lui dit tendrement_:
Vous n'aimez donc plus madame de Blainville?
CHAVIGNY.
Ah, grand Dieu! je ne l'ai jamais aimée.
MADAME DE LÉRY.
Ni moi non plus, monsieur de Chavigny.
CHAVIGNY.
Mais qui a pu vous dire que je pensais à cette femme-là? Ah! ce n'est
pas elle à qui je demanderai jamais un instant de bonheur; ce n'est
pas elle qui me le donnera!
MADAME DE LÉRY.
Ni moi non plus, monsieur de Chavigny. Vous venez de me faire un petit
sacrifice, c'est très galant de votre part; mais je ne veux pas vous
tromper: la bourse rouge n'est pas de ma façon.
CHAVIGNY.
Est-il possible? Qui est-ce donc qui l'a faite?
MADAME DE LÉRY.
C'est une main plus belle que la mienne. Faites-moi la grâce de
réfléchir une minute et de m'expliquer cette énigme à mon tour. Vous
m'avez fait en bon français une déclaration très aimable; vous vous
êtes mis à deux genoux par terre, et remarquez qu'il n'y a pas de
tapis; je vous ai demandé votre bourse bleue, et vous me l'avez laissé
brûler. Que suis-je donc, dites-moi, pour mériter tout cela? Que me
trouvez-vous de si extraordinaire? Je ne suis pas mal, c'est vrai; je
suis jeune; il est certain que j'ai le pied petit. Mais enfin ce n'est
pas si rare. Quand nous nous serons prouvé l'un à l'autre que je suis
une coquette et vous un libertin, uniquement parce qu'il est minuit
et que nous sommes en tête à tête, voilà un beau fait d'armes que nous
aurons à écrire dans nos mémoires! C'est pourtant là tout, n'est-ce
pas? Et ce que vous m'accordez en riant, ce qui ne vous coûte pas même
un regret, ce sacrifice insignifiant que vous faites à un caprice plus
insignifiant encore, vous le refusez à la seule femme qui vous aime, à
la seule femme que vous aimiez!
_On entend le bruit d'une voiture._
CHAVIGNY.
Mais, madame, qui a pu vous instruire?
MADAME DE LÉRY.
Parlez plus bas, monsieur, la voilà qui rentre, et cette voiture vient
me chercher. Je n'ai pas le temps de vous faire ma morale; vous êtes
homme de coeur, et votre coeur vous la fera. Si vous trouvez que
Mathilde a les yeux rouges, essuyez-les avec cette petite bourse que
ses larmes reconnaîtront, car c'est votre bonne, brave et fidèle
femme qui a passé quinze jours à la faire. Adieu; vous m'en voudrez
aujourd'hui, mais vous aurez demain quelque amitié pour moi, et,
croyez-moi, cela vaut mieux qu'un caprice. Mais s'il vous en faut un
absolument, tenez, voilà Mathilde, vous en avez un beau à vous passer
ce soir. Il vous en fera, j'espère, oublier un autre que personne au
monde, pas même elle, ne saura jamais.
_Mathilde entre, madame de Léry va à sa rencontre et l'embrasse._
CHAVIGNY _les regarde, il s'approche d'elles, prend sur la tête de sa
femme la guirlande de fleurs de madame de Léry, et dit à celle-ci en
la lui rendant:_
Je vous demande pardon, madame, elle le saura, et je n'oublierai
jamais qu'un jeune curé fait les meilleurs sermons.
FIN D'UN CAPRICE.
C'est à Saint-Pétersbourg, devant la cour de Russie, que cette comédie
a été jouée pour la première fois par madame Allan-Despréaux, qui
l'avait découverte après dix ans de publicité. Lorsque madame Allan
revint en France, elle voulut faire sa rentrée au Théâtre-Français
par le rôle de madame de Léry. On sait le succès prodigieux qu'elle
y obtint. Le _Caprice_, représenté à Paris le 27 novembre 1847, jouit
encore aujourd'hui de la même faveur que dans sa nouveauté. On peut le
considérer désormais comme faisant partie du répertoire classique de
la Comédie-Française.
* * * * *
IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE
PROVERBE EN UN ACTE
PUBLIÉ EN 1845, REPRÉSENTÉ EN 1848
PERSONNAGES. ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.
LE COMTE. M. BRINDEAU.
LA MARQUISE. Mme ALLAN-DESPRÉAUX.
_La scène est à Paris._
_Un petit salon._
LE COMTE, LA MARQUISE.
_La marquise, assise sur un canapé, près de la cheminée, fait de la
tapisserie. Le comte entre et salue._
LE COMTE.
Je ne sais pas quand je me guérirai de ma maladresse, mais je suis
d'une cruelle étourderie. Il m'est impossible de prendre sur moi de me
rappeler votre jour, et toutes les fois que j'ai envie de vous voir,
cela ne manque jamais d'être un mardi.
LA MARQUISE.
Est-ce que vous avez quelque chose à me dire?
LE COMTE.
Non; mais, en le supposant, je ne le pourrais pas, car c'est un hasard
que vous soyez seule, et vous allez avoir, d'ici à un quart d'heure,
une cohue d'amis intimes qui me fera sauver, je vous en avertis.
LA MARQUISE.
Il est vrai que c'est aujourd'hui mon jour, et je ne sais trop
pourquoi j'en ai un. C'est une mode qui a pourtant sa raison. Nos
mères laissaient leur porte ouverte; la bonne compagnie n'était pas
nombreuse, et se bornait, pour chaque cercle, à une fournée d'ennuyeux
qu'on avalait à la rigueur. Maintenant, dès qu'on reçoit, on reçoit
tout Paris; et tout Paris, au temps où nous sommes, c'est bien
réellement Paris tout entier, ville et faubourgs. Quand on est chez
soi, on est dans la rue. Il fallait bien trouver un remède; de là
vient que chacun a son jour. C'est le seul moyen de se voir le moins
possible, et quand on dit: Je suis chez moi le mardi, il est clair que
c'est comme si on disait: Le reste du temps, laissez-moi tranquille.
LE COMTE.
Je n'en ai que plus de tort de venir aujourd'hui, puisque vous me
permettez de vous voir dans la semaine.
LA MARQUISE.
Prenez votre parti et mettez-vous là. Si vous êtes de bonne humeur,
vous parlerez; sinon, chauffez-vous. Je ne compte pas sur grand monde
aujourd'hui, vous regarderez défiler ma petite lanterne magique. Mais
qu'avez-vous donc? vous me semblez...
LE COMTE.
Quoi?
LA MARQUISE.
Pour ma gloire, je ne veux pas le dire.
LE COMTE.
Ma foi, je vous l'avouerai; avant d'entrer ici, je l'étais un peu.
LA MARQUISE.
Quoi? Je le demande à mon tour.
LE COMTE.
Vous fâcherez-vous si je vous le dis?
LA MARQUISE.
J'ai un bal ce soir où je veux être jolie: je ne me fâcherai pas de la
journée.
LE COMTE.
Eh bien! j'étais un peu ennuyé. Je ne sais ce que j'ai; c'est un mal à
la mode, comme vos réceptions.
Je me désole depuis midi; j'ai fait quatre visites sans trouver
personne. Je devais dîner quelque part; je me suis excusé sans raison.
Il n'y a pas un spectacle ce soir. Je suis sorti par un temps glacé;
je n'ai vu que des nez rouges et des joues violettes. Je ne sais que
faire, je suis bête comme un feuilleton.
LA MARQUISE.
Je vous en offre autant; je m'ennuie à crier. C'est le temps qu'il
fait, sans aucun doute.
LE COMTE.
Le fait est que le froid est odieux; l'hiver est une maladie. Les
badauds voient le pavé propre, le ciel clair, et, quand un vent bien
sec leur coupe les oreilles, ils appellent cela une belle gelée. C'est
comme qui dirait une belle fluxion de poitrine. Bien obligé de ces
beautés-là.
LA MARQUISE.
Je suis plus que de votre avis. Il me semble que mon ennui me vient
moins de l'air du dehors, tout froid qu'il est, que de celui que les
autres respirent. C'est peut-être que nous vieillissons. Je commence à
avoir trente ans, et je perds le talent de vivre.
LE COMTE.
Je n'ai jamais eu ce talent-là, et ce qui m'épouvante, c'est que je le
gagne. En prenant des années, on devient plat ou fou, et j'ai une peur
atroce de mourir comme un sage.
LA MARQUISE.
Sonnez pour qu'on mette une bûche au feu; votre idée me gèle.
_On entend le bruit d'une sonnette au dehors._
LE COMTE.
Ce n'est pas la peine; on sonne à la porte, et votre procession
arrive.
LA MARQUISE.
Voyons quelle sera la bannière, et surtout, tâchez de rester.
LE COMTE.
Non; décidément je m'en vais.
LA MARQUISE.
Où allez-vous?
LE COMTE.
Je n'en sais rien.
_Il se lève, salue et ouvre la porte._
Adieu, madame, à jeudi soir.
LA MARQUISE.
Pourquoi jeudi?
LE COMTE, _debout, tenant le bouton de la porte_.
N'est-ce pas votre jour aux Italiens? J'irai vous faire une petite
visite.
LA MARQUISE.
Je ne veux pas de vous; vous êtes trop maussade. D'ailleurs, j'y mène
M. Camus.
LE COMTE.
M. Camus, votre voisin de campagne?
LA MARQUISE.
Oui; il m'a vendu des pommes et du foin avec beaucoup de galanterie,
et je veux lui rendre sa politesse.
LE COMTE.
C'est bien vous, par exemple! L'être le plus ennuyeux! on devrait le
nourrir de sa marchandise. Et, à propos, savez-vous ce qu'on dit?
LA MARQUISE.
Non. Mais on ne vient pas: qui avait donc sonné?
LE COMTE, _regardant à la fenêtre_.
Personne, une petite fille, je crois, avec un carton, je ne sais quoi,
une blanchisseuse. Elle est là, dans la cour, qui parle à vos gens.
LA MARQUISE.
Vous appelez cela je ne sais quoi; vous êtes poli, c'est mon bonnet.
Eh bien! qu'est-ce qu'on dit de moi et de M. Camus?--Fermez donc cette
porte... Il vient un vent horrible.
LE COMTE, _fermant la porte_.
On dit que vous pensez à vous remarier, que M. Camus est millionnaire,
et qu'il vient chez vous bien souvent.
LA MARQUISE.
En vérité! pas plus que cela? Et vous me dites cela au nez tout
bonnement?
LE COMTE.
Je vous le dis, parce qu'on en parle.
LA MARQUISE.
C'est une belle raison. Est-ce que je vous répète tout ce qu'on dit de
vous aussi par le monde?
LE COMTE.
De moi, madame? Que peut-on dire, s'il vous plaît, qui ne puisse pas
se répéter?
LA MARQUISE.
Mais vous voyez bien que tout peut se répéter, puisque vous m'apprenez
que je suis à la veille d'être annoncée madame Camus. Ce qu'on dit de
vous est au moins aussi grave, car il paraît malheureusement que c'est
vrai.
LE COMTE.
Et quoi donc? Vous me feriez peur.
LA MARQUISE.
Preuve de plus qu'on ne se trompe pas.
LE COMTE.
Expliquez-vous, je vous en prie.
LA MARQUISE.
Ah! pas du tout; ce sont vos affaires.
LE COMTE, _se rasseyant_.
Je vous en supplie, marquise, je vous le demande en grâce. Vous êtes
la personne du monde dont l'opinion a le plus de prix pour moi.
LA MARQUISE.
L'une des personnes, vous voulez dire.
LE COMTE.
Non, madame, je dis: la personne, celle dont l'esprit, le sentiment,
la...
LA MARQUISE.
Ah, ciel! vous allez faire une phrase.
LE COMTE.
Pas du tout. Si vous ne voyez rien, c'est qu'apparemment vous ne
voulez rien voir.
LA MARQUISE.
Voir quoi?
LE COMTE.
Cela s'entend de reste.
LA MARQUISE.
Je n'entends que ce qu'on me dit, et encore pas des deux oreilles.
LE COMTE.
Vous riez de tout; mais, sincèrement, serait-il possible que, depuis
un an, vous voyant presque tous les jours, faite comme vous êtes, avec
votre esprit, votre grâce et votre beauté...
LA MARQUISE.
Mais mon Dieu! c'est bien pis qu'une phrase, c'est une déclaration que
vous me faites là. Avertissez au moins: est-ce une déclaration, ou un
compliment de bonne année?
LE COMTE.
Et si c'était une déclaration?
LA MARQUISE.
Oh! c'est que je n'en veux pas ce matin. Je vous ai dit que j'allais
au bal, je suis exposée à en entendre ce soir; ma santé ne me permet
pas ces choses-là deux fois par jour.
LE COMTE.
En vérité, vous êtes décourageante, et je me réjouirai de bon coeur
quand vous y serez prise à votre tour.
LA MARQUISE.
Moi aussi, je m'en réjouirai. Je vous jure qu'il y a des instants où
je donnerais de grosses sommes pour avoir seulement un petit chagrin.
Tenez, j'étais comme cela pendant qu'on me coiffait, pas plus tard
que tout à l'heure. Je poussais des soupirs à me fendre l'âme, de
désespoir de ne penser à rien.
LE COMTE.
Raillez, raillez! Vous y viendrez.
LA MARQUISE.
C'est bien possible; nous sommes tous mortels. Si je suis raisonnable,
à qui la faute? Je vous assure que je ne me défends pas.
LE COMTE.
Vous ne voulez pas qu'on vous fasse la cour?
LA MARQUISE.
Non. Je suis très bonne personne, mais quant à cela, c'est par trop
bête. Dites-moi un peu, vous qui avez le sens commun, qu'est-ce que
signifie cette chose-là: faire la cour à une femme?
LE COMTE.
Cela signifie que cette femme vous plaît, et qu'on est bien aise de le
lui dire.
LA MARQUISE.
À la bonne heure; mais cette femme, cela lui plaît-il, à elle, de vous
plaire? Vous me trouvez jolie, je suppose, et cela vous amuse de m'en
faire part. Eh bien, après? Qu'est-ce que cela prouve? Est-ce une
raison pour que je vous aime? J'imagine que, si quelqu'un me plaît, ce
n'est pas parce que je suis jolie. Qu'y gagne-t-il à ces compliments?
La belle manière de se faire aimer que de venir se planter devant une
femme avec un lorgnon, de la regarder des pieds à la tête, comme une
poupée dans un étalage, et de lui dire bien agréablement: Madame, je
vous trouve charmante! Joignez à cela quelques phrases bien fades, un
tour de valse et un bouquet, voilà pourtant ce qu'on appelle faire sa
cour. Fi donc! Comment un homme d'esprit peut-il prendre goût à ces
niaiseries-là? Cela me met en colère, quand j'y pense.
LE COMTE.
Il n'y a pourtant pas de quoi se fâcher.
LA MARQUISE.
Ma foi, si. Il faut supposer à une femme une tête bien vide et un
grand fonds de sottise, pour se figurer qu'on la charme avec de
pareils ingrédients. Croyez-vous que ce soit bien divertissant de
passer sa vie au milieu d'un déluge de fadaises, et d'avoir du matin
au soir les oreilles pleines de balivernes? Il me semble, en vérité,
que, si j'étais homme et si je voyais une jolie femme, je me dirais:
Voilà une pauvre créature qui doit être bien assommée de compliments.
Je l'épargnerais, j'aurais pitié d'elle, et, si je voulais essayer de
lui plaire, je lui ferais l'honneur de lui parler d'autre chose que de
son malheureux visage. Mais non, toujours: Vous êtes jolie, et puis:
Vous êtes jolie, et encore jolie. Eh, mon Dieu! on le sait bien.
Voulez-vous que je vous dise? vous autres hommes à la mode, vous
n'êtes que des confiseurs déguisés.
LE COMTE.
Eh bien! madame, vous êtes charmante, prenez-le comme vous voudrez.
_On entend la sonnette._
On sonne de nouveau; adieu, je me sauve.
_Il se lève et ouvre la porte._
LA MARQUISE.
Attendez donc, j'avais à vous dire,... je ne sais plus ce que
c'était... Ah! passez-vous par hasard du côté de Fossin, dans vos
courses?
LE COMTE.
Ce ne sera pas par hasard, madame, si je puis vous être bon à quelque
chose.
LA MARQUISE.
Encore un compliment! Mon Dieu, que vous m'ennuyez! C'est une bague
que j'ai cassée; je pourrais bien l'envoyer tout bonnement, mais c'est
qu'il faut que je vous explique...
_Elle ôte la bague de son doigt._
Tenez, voyez-vous, c'est le chaton. Il y a là une petite pointe, vous
voyez bien, n'est-ce pas? Ça s'ouvrait de côté, par là; je l'ai heurté
ce matin je ne sais où, le ressort a été forcé.
LE COMTE.
Dites donc, marquise, sans indiscrétion, il y avait des cheveux là
dedans.
LA MARQUISE.
Peut-être bien. Qu'avez-vous à rire?
LE COMTE.
Je ne ris pas le moins du monde.
LA MARQUISE.
Vous êtes un impertinent; ce sont des cheveux de mon mari. Mais je
n'entends personne. Qui avait donc sonné encore?
LE COMTE, _regardant à la fenêtre_.
Une autre petite fille, et un autre carton. Encore un bonnet, je
suppose. À propos, avec tout cela, vous me devez une confidence.
LA MARQUISE.
Fermez donc cette porte, vous me glacez.
LE COMTE.
Je m'en vais. Mais vous me promettez de me répéter ce qu'on vous a dit
de moi, n'est-ce pas, marquise?
LA MARQUISE.
Venez ce soir au bal, nous causerons.
LE COMTE.
Ah, parbleu! oui, causer dans un bal! Joli endroit de conversation,
avec accompagnement de trombones et un tintamarre de verres d'eau
sucrée! L'un vous marche sur le pied, l'autre vous pousse le coude,
pendant qu'un laquais tout poissé vous fourre une glace dans votre
poche. Je vous demande un peu si c'est là...
LA MARQUISE.
Voulez-vous rester ou sortir? Je vous répète que vous m'enrhumez.
Puisque personne ne vient, qu'est-ce qui vous chasse?
LE COMTE, _fermant la porte et venant se rasseoir_.
C'est que je me sens, malgré moi, de si mauvaise humeur, que je crains
vraiment de vous excéder. Il faut décidément que je cesse de venir
chez vous.
LA MARQUISE.
C'est honnête; et à propos de quoi?
LE COMTE.
Je ne sais pas, mais je vous ennuie, vous me le disiez vous-même tout
à l'heure, et je le sens bien; c'est très naturel. C'est ce malheureux
logement que j'ai là en face; je ne peux pas sortir sans regarder vos
fenêtres, et j'entre ici machinalement, sans réfléchir à ce que j'y
viens faire.
LA MARQUISE.
Si je vous ai dit que vous m'ennuyez ce matin, c'est que ce n'est pas
une habitude. Sérieusement, vous me feriez de la peine; j'ai beaucoup
de plaisir à vous voir.
LE COMTE.
Vous? Pas du tout. Savez-vous ce que je vais faire? Je vais retourner
en Italie.
LA MARQUISE.
Ah! qu'est-ce que dira mademoiselle...
LE COMTE.
Quelle demoiselle, s'il vous plaît?
LA MARQUISE.
Mademoiselle je ne sais qui, mademoiselle votre protégée. Est-ce que
je sais le nom de vos danseuses?
LE COMTE.
Ah! c'est donc là ce beau propos qu'on vous a tenu sur mon compte?
LA MARQUISE.
Précisément. Est-ce que vous niez?
LE COMTE.
C'est un conte à dormir debout.
LA MARQUISE.
Il est fâcheux qu'on vous ait vu très distinctement au spectacle avec
un certain chapeau rose à fleurs, comme il n'en fleurit qu'à l'Opéra.
Vous êtes dans les choeurs, mon voisin; cela est connu de tout le
monde.
LE COMTE.
Comme votre mariage avec M. Camus.
LA MARQUISE.
Vous y revenez? Eh bien! pourquoi pas? M. Camus est un fort honnête
homme; il est plusieurs fois millionnaire; son âge, bien qu'assez
respectable, est juste à point pour un mari. Je suis veuve, et il est
garçon; il est très bien quand il a des gants.
LE COMTE.
Et un bonnet de nuit: cela doit lui aller.
LA MARQUISE.
Voulez-vous bien vous taire, s'il vous plaît! Est-ce qu'on parle de
choses pareilles?
LE COMTE.
Dame! à quelqu'un qui peut les voir.
LA MARQUISE.
Ce sont apparemment ces demoiselles qui vous apprennent ces jolies
façons-là.
LE COMTE, _se levant et prenant son chapeau_.
Tenez, marquise, je vous dis adieu. Vous me feriez dire quelque
sottise.
LA MARQUISE.
Quel excès de délicatesse!
LE COMTE.
Non, mais, en vérité, vous êtes trop cruelle. C'est bien assez de
défendre qu'on vous aime, sans m'accuser d'aimer ailleurs.
LA MARQUISE.
De mieux en mieux. Quel ton tragique! Moi, je vous ai défendu de
m'aimer?
LE COMTE.
Certainement,--de vous en parler, du moins.
LA MARQUISE.
Eh bien! je vous le permets; voyons votre éloquence.
LE COMTE.
Si vous le disiez sérieusement...
LA MARQUISE.
Que vous importe? pourvu que je le dise.
LE COMTE.
C'est que, tout en riant, il pourrait bien y avoir quelqu'un ici qui
courût des risques.
LA MARQUISE.
Oh! oh! de grands périls, monsieur?
LE COMTE.
Peut-être, madame; mais, par malheur, le danger ne serait que pour
moi.
LA MARQUISE.
Quand on a peur, on ne fait pas le brave. Eh bien! voyons. Vous ne
dites rien? Vous me menacez, je m'expose, et vous ne bougez pas? Je
m'attendais à vous voir au moins vous précipiter à mes pieds comme
Rodrigue, ou M. Camus lui-même. Il y serait déjà, à votre place.
LE COMTE.
Cela vous divertit donc beaucoup de vous moquer du pauvre monde?
LA MARQUISE.
Et vous, cela vous surprend donc bien de ce qu'on ose vous braver en
face?
LE COMTE.
Prenez garde! Si vous êtes brave, j'ai été hussard, moi, madame, je
suis bien aise de vous le dire, et il n'y a pas encore si longtemps.
LA MARQUISE.
Vraiment! Eh bien! à la bonne heure. Une déclaration de hussard, cela
doit être curieux; je n'ai jamais vu cela de ma vie. Voulez-vous que
j'appelle ma femme de chambre? Je suppose qu'elle saura vous répondre.
Vous me donnerez une représentation.
_On entend la sonnette._
LE COMTE.
Encore cette sonnerie! Adieu donc, marquise. Je ne vous en tiens pas
quitte, au moins.
_Il ouvre la porte._
LA MARQUISE.
À ce soir, toujours, n'est-ce pas? Mais qu'est-ce donc que ce bruit
que j'entends?
LE COMTE, _regardant à la fenêtre_.
C'est le temps qui vient de changer. Il pleut et il grêle à faire
plaisir. On vous apporte un troisième bonnet, et je crains bien qu'il
n'y ait un rhume dedans.
LA MARQUISE.
Mais ce tapage-là, est-ce que c'est le tonnerre? en plein mois de
janvier! Et les almanachs?
LE COMTE.
Non; c'est seulement un ouragan, une espèce de trombe qui passe.
LA MARQUISE.
C'est effrayant. Mais fermez donc la porte; vous ne pouvez pas sortir
de ce temps-là. Qu'est-ce qui peut produire une chose pareille?
LE COMTE, _fermant la porte_.
Madame, c'est la colère céleste qui châtie les carreaux de vitre, les
parapluies, les mollets des dames et les tuyaux de cheminée.
LA MARQUISE.
Et mes chevaux qui sont sortis!
LE COMTE.
Il n'y a pas de danger pour eux, s'il ne leur tombe rien sur la tête.
LA MARQUISE.
Plaisantez donc à votre tour! Je suis très propre, moi, monsieur, je
n'aime pas à crotter mes chevaux. C'est inconcevable! Tout à l'heure
il faisait le plus beau ciel du monde.
LE COMTE.
Vous pouvez bien compter, par exemple, qu'avec cette grêle vous
n'aurez personne. Voilà un jour de moins parmi vos jours.
LA MARQUISE.
Non pas, puisque vous êtes venu. Posez donc votre chapeau, qui
m'impatiente.
LE COMTE.
Un compliment, madame! Prenez garde. Vous qui faites profession de les
haïr, on pourrait prendre les vôtres pour la vérité.
LA MARQUISE.
Mais je vous le dis, et c'est très vrai. Vous me faites grand plaisir
en venant me voir.
LE COMTE, _se rasseyant près de la marquise_.
Alors laissez-moi vous aimer.
LA MARQUISE.
Mais je vous le dis aussi, je le veux bien; cela ne me fâche pas le
moins du monde.
LE COMTE.
Alors laissez-moi vous en parler.
LA MARQUISE.
À la hussarde, n'est-il pas vrai?
LE COMTE.
Non, madame; soyez convaincue qu'à défaut de coeur, j'ai assez de
bon sens pour vous respecter. Mais il me semble qu'on a bien le droit,
sans offenser une personne qu'on respecte...
LA MARQUISE.
D'attendre que la pluie soit passée, n'est-ce pas? Vous êtes entré ici
tout à l'heure sans savoir pourquoi, vous l'avez dit vous-même; vous
étiez ennuyé, vous ne saviez que faire, vous pouviez même passer pour
assez grognon. Si vous aviez trouvé ici trois personnes, les premières
venues, là, au coin de ce feu, vous parleriez, à l'heure qu'il est,
littérature ou chemins de fer, après quoi vous iriez dîner. C'est donc
parce que je me suis trouvée seule que vous vous croyez tout à coup
obligé, oui, obligé, pour votre honneur, de me faire cette même cour,
cette éternelle, insupportable cour, qui est une chose si inutile, si
ridicule, si rebattue. Mais qu'est-ce que je vous ai donc fait? Qu'il
arrive ici une visite, vous allez peut-être avoir de l'esprit; mais je
suis seule, vous voilà plus banal qu'un vieux couplet de vaudeville;
et vite, vous abordez votre thème, et si je voulais vous écouter,
vous m'exhiberiez une déclaration, vous me réciteriez votre amour.
Savez-vous de quoi les hommes ont l'air en pareil cas? De ces pauvres
auteurs sifflés qui ont toujours un manuscrit dans leur poche, quelque
tragédie inédite et injouable, et qui vous tirent cela pour vous en
assommer, dès que vous êtes seul un quart d'heure avec eux.
LE COMTE.
Ainsi, vous me dites que je ne vous déplais pas, je vous réponds que
je vous aime, et puis c'est tout, à votre avis?
LA MARQUISE.
Vous ne m'aimez pas plus que le Grand Turc.
LE COMTE.
Oh! par exemple, c'est trop fort. Écoutez-moi un seul instant, et si
vous ne me croyez pas sincère...
LA MARQUISE.