Rousseau, dans le Tasse, et plus souvent encore dans les écrivains
allemands. Les écrivains français en ont été plus rarement atteints.
C’est quand on vit beaucoup avec soi-même et dans la solitude qu’on a de
la peine à supporter l’air extérieur. La société est rude à beaucoup
d’égards pour qui n’y est pas fait dès son enfance, et l’ironie du monde
est plus funeste aux gens à talent qu’à tous les autres: l’esprit tout
seul s’en tire mieux. Gœthe aurait pu choisir la vie de Rousseau pour
exemple de cette lutte entre la société telle qu’elle est, et la société
telle qu’une tête poétique la voit ou la désire; mais la situation de
Rousseau prêtait beaucoup moins à l’imagination que celle du Tasse.
Jean-Jacques a traîné un grand génie dans des rapports très subalternes.
Le Tasse, brave comme ses chevaliers, amoureux, aimé, persécuté,
couronné, et, jeune encore, mourant de douleur, à la veille de son
triomphe, est un superbe exemple de toutes les splendeurs et de tous les
revers d’un beau talent.
Il me semble que dans la pièce du _Tasse_ les couleurs du Midi ne sont
pas assez prononcées; peut-être serait-il très difficile de rendre en
allemand la sensation que produit la langue italienne. Néanmoins c’est
dans les caractères surtout qu’on retrouve les traits de la nature
germanique plutôt qu’italienne. Léonore d’Este est une princesse
allemande. L’analyse de son propre caractère et de ses sentiments, à
laquelle elle se livre sans cesse, n’est point du tout dans l’esprit du
Midi. Là l’imagination ne se replie point sur elle-même, elle avance
sans regarder en arrière. Elle n’examine point la source d’un événement;
elle le combat ou s’y livre, sans en rechercher la cause.
La Tasse est aussi un poète allemand. Cette impossibilité de se tirer
d’affaire dans toutes les circonstances habituelles de la vie commune,
que Gœthe attribue au Tasse, est un trait de la vie méditative et
renfermée des écrivains du Nord. Les poètes du Midi n’ont pas
d’ordinaire une telle incapacité; ils ont vécu plus souvent hors de la
maison, sur les places publiques; les choses, et surtout les hommes,
leur sont plus familiers.
Le langage du Tasse, dans la pièce de Gœthe, est souvent trop
métaphysique. La folie de l’auteur de _la Jérusalem_ ne venait pas de
l’abus des réflexions philosophiques, ni de l’examen approfondi de ce
qui se passe au fond du cœur; elle tenait plutôt à l’impression trop
vive des objets extérieurs, à l’enivrement de l’orgueil et de l’amour;
il ne se servait guère de la parole que comme d’un chant harmonieux. Le
secret de son âme n’était point dans ses discours ni dans ses écrits: il
ne s’était point observé lui-même, comment aurait-il pu se révéler aux
autres? D’ailleurs il considérait la poésie comme un art éclatant, et
non comme une confidence intime des sentiments du cœur. Il me semble
manifeste, et par sa nature italienne, et par sa vie, et par ses
lettres, et par les poésies même qu’il a composées dans sa captivité,
que l’impétuosité de ses passions, plutôt que la profondeur de ses
pensées, causait sa mélancolie; il n’y avait pas dans son caractère,
comme dans celui des poètes allemands, ce mélange habituel de réflexion
et d’activité, d’analyse et d’enthousiasme, qui trouble singulièrement
l’existence.
L’élégance et la dignité du style poétique sont incomparables dans la
pièce du _Tasse_, et Gœthe s’y est montré le Racine de l’Allemagne. Mais
si l’on a reproché à Racine le peu d’intérêt de _Bérénice_, on pourrait,
avec bien plus de raison, blâmer la froideur dramatique du _Tasse_ de
Gœthe: le dessein de l’auteur était d’approfondir les caractères, en
esquissant seulement les situations; mais cela est-il possible? Ces
longs discours pleins d’esprit et d’imagination, que tiennent tour à
tour les différents personnages, dans quelle nature sont-ils pris? qui
parle ainsi de soi-même et de tout? qui épuise à ce point ce qu’on peut
dire, sans qu’il soit question de rien faire? Quand il arrive un peu de
mouvement dans cette pièce, on se sent soulagé de l’attention
continuelle qu’exigent les idées. La scène du duel entre le poète et le
courtisan intéresse vivement; la colère de l’un et l’habileté de l’autre
développent la situation d’une manière piquante. C’est trop exiger des
lecteurs ou des spectateurs, que de leur demander de renoncer à
l’intérêt des circonstances, pour s’attacher uniquement aux images et
aux pensées. Alors il ne faut pas prononcer des noms propres, ni
supposer des scènes, des actes, un commencement, une fin, tout ce qui
rend l’action nécessaire. La contemplation plaît dans le repos; mais
lorsqu’on marche, la lenteur est toujours fatigante.
Par une singulière vicissitude dans les goûts, les Allemands ont d’abord
attaqué nos écrivains dramatiques, comme transformant en français tous
leurs héros. Ils ont réclamé avec raison la vérité historique, pour
animer les couleurs et vivifier la poésie; puis, tout à coup, ils se
sont lassés de leurs propres succès en ce genre, et ils ont fait des
pièces abstraites, si l’on peut s’exprimer ainsi, dans lesquelles les
rapports des hommes entre eux sont indiqués d’une manière générale, sans
que le temps, le lieu, ni les individus y soient pour rien. C’est ainsi,
par exemple, que dans _la Fille naturelle_, une autre pièce de Gœthe,
l’auteur appelle ses personnages le duc, le roi, le père, la fille,
etc., sans aucune autre désignation; considérant l’époque pendant
laquelle l’événement se passe, le pays et les noms propres, presque
comme des intérêts de ménage dont la poésie ne doit pas s’occuper.
Une telle tragédie est véritablement faite pour être jouée dans le
palais d’Odin, où les morts ont coutume de continuer les occupations
qu’ils avaient pendant leur vie; là le chasseur, ombre lui-même,
poursuit l’ombre d’un cerf avec ardeur, et les fantômes des guerriers se
battent sur le terrain des nuages. Il paraît que, pendant quelque temps,
Gœthe s’est tout à fait dégoûté de l’intérêt dans les pièces de théâtre.
L’on en trouvait dans de mauvais ouvrages; il a pensé qu’il fallait le
bannir des bons. Néanmoins, un homme supérieur a tort de dédaigner ce
qui plaît universellement; il ne faut pas qu’il abjure sa ressemblance
avec la nature de tous, s’il veut faire valoir ce qui le distingue. Le
point qu’Archimède cherchait pour soulever le monde est celui par lequel
un génie extraordinaire se rapproche du commun des hommes. Ce point de
contact lui sert à s’élever au-dessus des autres; il doit partir de ce
que nous éprouvons tous, pour arriver à faire sentir ce que lui seul
aperçoit. D’ailleurs, s’il est vrai que le despotisme des convenances
mêle souvent quelque chose de factice aux plus belles tragédies
françaises, il n’y a pas non plus de vérité dans les théories bizarres
de l’esprit systématique. Si l’exagération est maniérée, un certain
genre de calme est aussi une affectation. C’est une supériorité qu’on
s’arroge sur les émotions de l’âme, et qui peut convenir dans la
philosophie, mais point du tout dans l’art dramatique.
On peut sans crainte adresser ces critiques à Gœthe; car presque tous
ses ouvrages sont composés dans des systèmes différents: tantôt il
s’abandonne à la passion, comme dans _Werther_ et _le Comte d’Egmont_;
une autre fois il ébranle toutes les cordes de l’imagination par ses
poésies fugitives; une autre fois il peint l’histoire avec une vérité
scrupuleuse, comme dans _Gœtz de Berlichingen_; une autre fois il est
naïf comme les anciens, dans _Hermann et Dorothée_. Enfin, il se plonge
avec _Faust_ dans le tourbillon de la vie; puis tout à coup, dans _le
Tasse, la Fille naturelle_, et même dans _Iphigénie_, il conçoit l’art
dramatique comme un monument élevé près des tombeaux. Ses ouvrages ont
alors les belles formes, la splendeur et l’éclat du marbre; mais ils en
ont aussi la froide immobilité. On ne saurait critiquer Gœthe comme un
auteur bon dans tel genre et mauvais dans tel autre. Il ressemble plutôt
à la nature, qui produit tout et de tout; et l’on peut aimer mieux son
climat du midi que son climat du nord, sans méconnaître en lui les
talents qui s’accordent avec ces diverses régions de l’âme.
CHAPITRE XXIII
_Faust._
Parmi les pièces des marionnettes, il y en a une intitulée _le Docteur
Faust, ou la Science malheureuse_, qui a fait de tout temps une grande
fortune en Allemagne. Lessing s’en est occupé avant Gœthe. Cette
histoire merveilleuse est une tradition généralement répandue. Plusieurs
auteurs anglais ont écrit sur la vie de ce même docteur Faust, et
quelques-uns même lui attribuent l’invention de l’imprimerie. Son savoir
très profond ne le préserva pas de l’ennui de la vie; il essaya, pour y
échapper, de faire un pacte avec le diable, et le diable finit par
l’emporter. Voilà le premier mot qui a fourni à Gœthe l’étonnant ouvrage
dont je vais essayer de donner l’idée.
Certes, il ne faut pas y chercher ni le goût, ni la mesure, ni l’art qui
choisit et qui termine; mais si l’imagination pouvait se figurer un
chaos intellectuel, tel que l’on a souvent décrit le chaos matériel, le
_Faust_ de Gœthe devrait avoir été composé à cette époque. On ne saurait
aller au delà, en fait de hardiesse de pensée, et le souvenir qui reste
de cet écrit tient toujours un peu du vertige. Le diable est le héros de
cette pièce; l’auteur ne l’a point conçu comme un fantôme hideux, tel
qu’on a coutume de le représenter aux enfants; il en a fait, si l’on
peut s’exprimer ainsi, le méchant par excellence, auprès duquel tous les
méchants, et celui de Gresset en particulier, ne sont que des novices,
à peine dignes d’être les serviteurs de Méphistophélès (c’est le nom du
démon qui se fait l’ami de Faust). Gœthe a voulu montrer dans ce
personnage, réel et fantastique tout à la fois, la plus amère
plaisanterie que le dédain puisse inspirer, et néanmoins une audace de
gaîté qui amuse. Il y a dans les discours de Méphistophélès une ironie
infernale, qui porte sur la création tout entière, et juge l’univers
comme un mauvais livre dont le diable se fait le censeur.
Méphistophélès se moque de l’esprit lui-même, comme du plus grand des
ridicules, quand il fait prendre un intérêt sérieux à quoi que ce soit
au monde, et surtout quand il nous donne de la confiance en nos propres
forces. C’est une chose singulière, que la méchanceté suprême et la
sagesse divine s’accordent en ceci; qu’elles reconnaissent également
l’une et l’autre le vide et la faiblesse de tout ce qui existe sur la
terre: mais l’une ne proclame cette vérité que pour dégoûter du bien, et
l’autre que pour élever au-dessus du mal.
S’il n’y avait dans la pièce de _Faust_ que de la plaisanterie piquante
et philosophique, on pourrait trouver dans plusieurs écrits de Voltaire
un genre d’esprit analogue; mais on sent dans cette pièce une
imagination d’une tout autre nature. Ce n’est pas seulement le monde
moral tel qu’il est qu’on y voit anéanti, mais c’est l’enfer qui est mis
à sa place. Il y a une puissance de sorcellerie, une poésie du mauvais
principe, un enivrement du mal, un égarement de la pensée, qui font
frissonner, rire et pleurer tout à la fois. Il semble que, pour un
moment, le gouvernement de la terre soit entre les mains du démon. Vous
tremblez, parce qu’il est impitoyable; vous riez, parce qu’il humilie
tous les amours-propres satisfaits; vous pleurez, parce que la nature
humaine, ainsi vue des profondeurs de l’enfer, inspire une pitié
douloureuse.
Milton a fait Satan plus grand que l’homme; Michel-Ange et le Dante lui
ont donné les traits hideux de l’animal, combinés avec la figure
humaine. Le Méphistophélès de Gœthe est un diable civilisé. Il manie
avec art cette moquerie légère en apparence, qui peut si bien s’accorder
avec une grande profondeur de perversité; il traite de niaiserie ou
d’affectation tout ce qui est sensible; sa figure est méchante, basse et
fausse; il a de la gaucherie sans timidité, du dédain sans fierté,
quelque chose de doucereux auprès des femmes, parce que, dans cette
seule circonstance, il a besoin de tromper pour séduire: et, ce qu’il
entend par séduire, c’est servir les passions d’un autre; car il ne peut
même faire semblant d’aimer: c’est la seule dissimulation qui lui soit
impossible.
Le caractère de Méphistophélès suppose une inépuisable connaissance de
la société, de la nature et du merveilleux. C’est le cauchemar de
l’esprit que cette pièce de _Faust_, mais un cauchemar qui double sa
force. On y trouve la révélation diabolique de l’incrédulité, de celle
qui s’applique à tout ce qu’il peut y avoir de bon dans ce monde; et
peut-être cette révélation serait-elle dangereuse, si les circonstances
amenées par les perfides intentions de Méphistophélès n’inspiraient pas
de l’horreur pour son arrogant langage, et ne faisaient pas connaître la
scélératesse qu’il renferme.
Faust rassemble dans son caractère toutes les faiblesses de l’humanité:
désir de savoir et fatigue du travail; besoin du succès, satiété du
plaisir. C’est un parfait modèle de l’être changeant et mobile, dont les
sentiments sont plus éphémères encore que la courte vie dont il se
plaint. Faust a plus d’ambition que de force; et cette agitation
intérieure le révolte contre la nature, et le fait recourir à tous les
sortilèges pour échapper aux conditions dures, mais nécessaires,
imposées à l’homme mortel. On le voit, dans la première scène, au
milieu de ses livres et d’un nombre infini d’instruments de physique et
de fioles de chimie. Son père s’occupait aussi des sciences, et lui en a
transmis le goût et l’habitude. Une seule lampe éclaire cette retraite
sombre et Faust étudie sans relâche la nature, et surtout la magie dont
il possède déjà quelques secrets.
Il veut faire apparaître un des génies créateurs du second ordre; le
génie vient, et lui conseille de ne point s’élever au-dessus de la
sphère de l’esprit humain.--«C’est à nous, lui dit-il, c’est à nous de
nous plonger dans le tumulte de l’activité, dans ces vagues éternelles
de la vie, que la naissance et la mort élèvent et précipitent,
repoussent et ramènent: nous sommes faits pour travailler à l’œuvre que
Dieu nous commande, et dont le temps accomplit la trame. Mais toi, qui
ne peux concevoir que toi-même, toi, qui trembles en approfondissant ta
destinée, et que mon souffle fait tressaillir, laisse-moi, ne me
rappelle plus».--Quand le génie disparaît, un désespoir profond s’empare
de Faust et il veut s’empoisonner.
«Moi, dit-il, l’image de la Divinité, je me croyais si près de goûter
l’éternelle vérité dans tout l’éclat de sa lumière céleste! je n’étais
déjà plus le fils de la terre; je me sentais l’égal des chérubins, qui,
créateurs à leur tour, peuvent goûter les jouissances de Dieu même. Ah!
combien je dois expier mes pressentiments présomptueux! une parole
foudroyante les a détruits pour jamais. Esprit divin, j’ai eu la force
de t’attirer, mais je n’ai pas eu celle de te retenir. Pendant l’instant
heureux où je t’ai vu, je me sentais à la fois si grand et si petit!
mais tu m’as repoussé violemment dans le sort incertain de l’humanité.
«Qui m’instruira maintenant? que dois-je éviter? dois-je céder à
l’impulsion qui me presse? nos actions, comme nos souffrances, arrêtent
la marche de la pensée. Des penchants grossiers s’opposent à ce que
l’esprit conçoit de plus magnifique. Quand nous atteignons un certain
bonheur ici-bas, nous traitons d’illusion et de mensonge tout ce qui
vaut mieux que ce bonheur; et les sentiments sublimes que le Créateur
nous avait donnés se perdent dans les intérêts de la terre. D’abord
l’imagination, avec ses ailes hardies, aspire à l’éternité; puis un
petit espace suffit bientôt aux débris de toutes nos espérances
trompées. L’inquiétude s’empare de notre cœur: elle y produit des
douleurs secrètes; elle y détruit le repos et le plaisir. Elle se
présente à nous sous mille formes; tantôt la fortune, tantôt une femme,
des enfants, le poignard, le poison, le feu, la mer, nous agitent.
L’homme tremble devant tout ce qui n’arrivera pas, et pleure sans cesse
ce qu’il n’a point perdu.
«Non, je ne me suis point comparé à la Divinité; non, je sens ma misère:
c’est à l’insecte que je ressemble. Il s’agite dans la poussière, il se
nourrit d’elle, et le voyageur, en passant, l’écrase et le détruit.
«N’est-ce pas la poussière en effet, que ces livres dont je suis
environné? Ne suis-je pas enfermé dans le cachot de la science? ces
murs, ces vitraux qui m’entourent, laissent-ils pénétrer seulement
jusqu’à moi la lumière du jour sans l’altérer? Que dois-je faire de ces
innombrables volumes, de ces niaiseries sans fin qui remplissent ma
tête? Y trouverai-je ce qui me manque? Si je parcours ces pages, qu’y
lirai-je? Que partout les hommes se sont tourmentés sur leur sort; que
de temps en temps un heureux a paru, et qu’il a fait le désespoir du
reste de la terre. (_Une tête de mort est sur la table_). Et toi, qui
sembles m’adresser un ricanement si terrible, l’esprit qui habitait
jadis ton cerveau n’a-t-il pas erré comme le mien, n’a-t-il pas cherché
la lumière, et succombé sous le poids des ténèbres: ces machines de tout
genre que mon père avait rassemblées pour servir à ses vains travaux,
ces roues, ces cylindres, ces leviers, me révèleront-ils le secret de la
nature? Non, elle est mystérieuse, bien qu’elle semble se montrer au
jour; et ce qu’elle veut cacher, tous les efforts de la science ne
l’arracheront jamais de son sein.
«C’est donc vers toi que mes regards sont attirés, liqueur empoisonnée!
Toi qui donnes la mort, je te salue comme une pâle lueur dans la forêt
sombre. En toi j’honore la science et l’esprit de l’homme. Tu es la plus
douce essence des sucs qui procurent le sommeil; tu contiens toutes les
forces qui tuent. Viens à mon secours. Je sens déjà l’agitation de mon
esprit qui se calme; je vais m’élancer dans la haute mer. Les flots
limpides brillent comme un miroir à mes pieds. Un nouveau jour m’appelle
vers l’autre bord. Un char de feu plane déjà sur ma tête; j’y vais
monter; je saurai parcourir les sphères éthérées, et goûter les délices
des cieux.
«Mais dans mon abaissement, comment les mériter? Oui, je le puis, si je
l’ose, si j’enfonce avec courage ces portes de la mort, devant
lesquelles chacun passe en frémissant. Il est temps de montrer la
dignité de l’homme. Il ne faut plus qu’il tremble au bord de cet abîme,
où son imagination se condamne elle-même à ses propres tourments, et
dont les flammes de l’enfer semblent défendre l’approche. C’est dans
cette coupe d’un pur cristal, que je vais verser le poison mortel.
Hélas! jadis elle servait pour un autre usage: on la passait de main en
main dans les festins joyeux de nos pères, et le convive, en la prenant,
célébrait en vers sa beauté. Coupe dorée! tu me rappelles les nuits
bruyantes de ma jeunesse. Je ne t’offrirai plus à mon voisin, je ne
vanterai plus l’artiste qui sut t’embellir. Une liqueur sombre te
remplit, je l’ai préparée, je la choisis. Ah! qu’elle soit pour moi la
libation solennelle que je consacre au matin d’une nouvelle vie»!
Au moment où Faust va prendre le poison, il entend les cloches qui
annoncent dans la ville le jour de Pâques, et les chœurs, qui, dans
l’église voisine, célèbrent cette sainte fête.
LE CHŒUR.
«Le Christ est ressuscité. Que les mortels dégénérés, faibles et
tremblants, s’en réjouissent!
FAUST.
«Comme le bruit imposant de l’airain m’ébranle jusqu’au fond de
l’âme! Quelles voix pures font tomber la coupe empoisonnée de ma
main! Annoncez-vous, cloches retentissantes, la première heure du
jour de Pâques? Vous, chœur! célébrez-vous déjà les chants
consolateurs, ces chants que, dans la nuit du tombeau, les anges
firent entendre, quand ils descendirent du ciel pour commencer la
nouvelle alliance»?
Le chœur répète une seconde fois: Le Christ, etc.
FAUST.
«Chants célestes, puissants et doux, pourquoi me cherchez-vous dans
la poussière? faites-vous entendre aux humains que vous pouvez
consoler. J’écoute le message que vous m’apportez, mais la foi me
manque pour y croire. Le miracle est l’enfant chéri de la foi. Je
ne puis m’élancer dans la sphère d’où votre auguste nouvelle est
descendue; et cependant, accoutumé dès l’enfance à ces chants, ils
me rappellent à la vie. Autrefois un rayon de l’amour divin
descendait sur moi, pendant la solennité tranquille du dimanche. Le
bourdonnement sourd de la cloche remplissait mon âme du
pressentiment de l’avenir, et ma prière était une jouissance
ardente. Cette même cloche annonçait aussi les jeux de la jeunesse,
et la fête du printemps. Le souvenir ranime en moi les sentiments
enfantins qui nous détournent de la mort. Oh! faites-vous entendre
encore, chants célestes! la terre m’a reconquis».
Ce moment d’exaltation ne dure pas; Faust est un caractère inconstant,
les passions du monde le reprennent. Il cherche à les satisfaire, il
souhaite de s’y livrer; et le diable, sous le nom de Méphistophélès,
vient et lui promet de le mettre en possession de toutes les jouissances
de la terre; mais en même temps il sait le dégoûter de toutes, car la
vraie méchanceté dessèche tellement l’âme, qu’elle finit par inspirer
une indifférence profonde pour les plaisirs aussi bien que pour les
vertus.
Méphistophélès conduit Faust chez une sorcière, qui tient à ses ordres
des animaux moitié singes et moitié chats (_Meer-katzen_). On peut
considérer cette scène, à quelques égards, comme la parodie des
Sorcières de Macbeth. Les Sorcières de Macbeth chantent des paroles
mystérieuses, dont les sons extraordinaires font déjà l’effet d’un
sortilège; les Sorcières de Gœthe prononcent aussi des mots bizarres,
dont les consonnances sont artistement multipliées; ces mots excitent
l’imagination à la gaîté, par la singularité même de leur structure; et
le dialogue de cette scène, qui ne serait que burlesque en prose, prend
un caractère plus relevé par le charme de la poésie.
On croit découvrir, en écoutant le langage comique de ces chats-singes,
quelles seraient les idées des animaux s’ils pouvaient les exprimer,
quelle image grossière et ridicule ils se feraient de la nature et de
l’homme.
Il n’y a guère d’exemples dans les pièces françaises de ces
plaisanteries fondées sur le merveilleux, les prodiges, les sorcières,
les métamorphoses, etc.: c’est jouer avec la nature, comme dans la
comédie de mœurs on joue avec les hommes. Mais il faut, pour se plaire à
ce comique, n’y point appliquer le raisonnement, et regarder les
plaisirs de l’imagination comme un jeu libre et sans but. Néanmoins ce
jeu n’en est pas pour cela plus facile, car les barrières sont souvent
des appuis; et quand on se livre en littérature à des inventions sans
bornes, il n’y a que l’excès et l’emportement même du talent qui
puissent leur donner quelque mérite; l’union du bizarre et du médiocre
ne serait pas tolérable.
Méphistophélès conduit Faust dans les sociétés des jeunes gens de toutes
les classes, et subjugue de différentes manières les divers esprits
qu’il rencontre. Il ne les subjugue jamais par l’admiration, mais par
l’étonnement. Il captive toujours par quelque chose d’inattendu et de
dédaigneux dans ses paroles et dans ses actions; car la plupart des
hommes vulgaires font d’autant plus de cas d’un esprit supérieur qu’il
ne se soucie pas d’eux. Un instinct secret leur dit que celui qui les
méprise voit juste.
Un écolier de Leipzig, sortant de la maison maternelle, et niais comme
on peut l’être à cet âge dans les bons pays de l’Allemagne, vient
consulter Faust sur ses études; Faust prie Méphistophélès de se charger
de lui répondre. Il revêt la robe de docteur, et pendant qu’il attend
l’écolier, il exprime seul son dédain pour Faust. «Cet homme, dit-il, ne
sera jamais qu’à demi pervers, et c’est en vain qu’il se flatte de
parvenir à l’être entièrement». En effet, une maladresse causée par des
regrets invincibles entrave les honnêtes gens, quand ils se détournent
de leur route naturelle, et les hommes radicalement mauvais se moquent
de ces candidats du vice, qui ont bonne intention de faire le mal, mais
qui sont sans talent pour l’accomplir.