La susceptibilité souffrante des hommes de lettres s’est manifestée dans

Rousseau, dans le Tasse, et plus souvent encore dans les écrivains

allemands. Les écrivains français en ont été plus rarement atteints.

C’est quand on vit beaucoup avec soi-même et dans la solitude qu’on a de

la peine à supporter l’air extérieur. La société est rude à beaucoup

d’égards pour qui n’y est pas fait dès son enfance, et l’ironie du monde

est plus funeste aux gens à talent qu’à tous les autres: l’esprit tout

seul s’en tire mieux. Gœthe aurait pu choisir la vie de Rousseau pour

exemple de cette lutte entre la société telle qu’elle est, et la société

telle qu’une tête poétique la voit ou la désire; mais la situation de

Rousseau prêtait beaucoup moins à l’imagination que celle du Tasse.

Jean-Jacques a traîné un grand génie dans des rapports très subalternes.

Le Tasse, brave comme ses chevaliers, amoureux, aimé, persécuté,

couronné, et, jeune encore, mourant de douleur, à la veille de son

triomphe, est un superbe exemple de toutes les splendeurs et de tous les

revers d’un beau talent.

Il me semble que dans la pièce du _Tasse_ les couleurs du Midi ne sont

pas assez prononcées; peut-être serait-il très difficile de rendre en

allemand la sensation que produit la langue italienne. Néanmoins c’est

dans les caractères surtout qu’on retrouve les traits de la nature

germanique plutôt qu’italienne. Léonore d’Este est une princesse

allemande. L’analyse de son propre caractère et de ses sentiments, à

laquelle elle se livre sans cesse, n’est point du tout dans l’esprit du

Midi. Là l’imagination ne se replie point sur elle-même, elle avance

sans regarder en arrière. Elle n’examine point la source d’un événement;

elle le combat ou s’y livre, sans en rechercher la cause.

La Tasse est aussi un poète allemand. Cette impossibilité de se tirer

d’affaire dans toutes les circonstances habituelles de la vie commune,

que Gœthe attribue au Tasse, est un trait de la vie méditative et

renfermée des écrivains du Nord. Les poètes du Midi n’ont pas

d’ordinaire une telle incapacité; ils ont vécu plus souvent hors de la

maison, sur les places publiques; les choses, et surtout les hommes,

leur sont plus familiers.

Le langage du Tasse, dans la pièce de Gœthe, est souvent trop

métaphysique. La folie de l’auteur de _la Jérusalem_ ne venait pas de

l’abus des réflexions philosophiques, ni de l’examen approfondi de ce

qui se passe au fond du cœur; elle tenait plutôt à l’impression trop

vive des objets extérieurs, à l’enivrement de l’orgueil et de l’amour;

il ne se servait guère de la parole que comme d’un chant harmonieux. Le

secret de son âme n’était point dans ses discours ni dans ses écrits: il

ne s’était point observé lui-même, comment aurait-il pu se révéler aux

autres? D’ailleurs il considérait la poésie comme un art éclatant, et

non comme une confidence intime des sentiments du cœur. Il me semble

manifeste, et par sa nature italienne, et par sa vie, et par ses

lettres, et par les poésies même qu’il a composées dans sa captivité,

que l’impétuosité de ses passions, plutôt que la profondeur de ses

pensées, causait sa mélancolie; il n’y avait pas dans son caractère,

comme dans celui des poètes allemands, ce mélange habituel de réflexion

et d’activité, d’analyse et d’enthousiasme, qui trouble singulièrement

l’existence.

L’élégance et la dignité du style poétique sont incomparables dans la

pièce du _Tasse_, et Gœthe s’y est montré le Racine de l’Allemagne. Mais

si l’on a reproché à Racine le peu d’intérêt de _Bérénice_, on pourrait,

avec bien plus de raison, blâmer la froideur dramatique du _Tasse_ de

Gœthe: le dessein de l’auteur était d’approfondir les caractères, en

esquissant seulement les situations; mais cela est-il possible? Ces

longs discours pleins d’esprit et d’imagination, que tiennent tour à

tour les différents personnages, dans quelle nature sont-ils pris? qui

parle ainsi de soi-même et de tout? qui épuise à ce point ce qu’on peut

dire, sans qu’il soit question de rien faire? Quand il arrive un peu de

mouvement dans cette pièce, on se sent soulagé de l’attention

continuelle qu’exigent les idées. La scène du duel entre le poète et le

courtisan intéresse vivement; la colère de l’un et l’habileté de l’autre

développent la situation d’une manière piquante. C’est trop exiger des

lecteurs ou des spectateurs, que de leur demander de renoncer à

l’intérêt des circonstances, pour s’attacher uniquement aux images et

aux pensées. Alors il ne faut pas prononcer des noms propres, ni

supposer des scènes, des actes, un commencement, une fin, tout ce qui

rend l’action nécessaire. La contemplation plaît dans le repos; mais

lorsqu’on marche, la lenteur est toujours fatigante.

Par une singulière vicissitude dans les goûts, les Allemands ont d’abord

attaqué nos écrivains dramatiques, comme transformant en français tous

leurs héros. Ils ont réclamé avec raison la vérité historique, pour

animer les couleurs et vivifier la poésie; puis, tout à coup, ils se

sont lassés de leurs propres succès en ce genre, et ils ont fait des

pièces abstraites, si l’on peut s’exprimer ainsi, dans lesquelles les

rapports des hommes entre eux sont indiqués d’une manière générale, sans

que le temps, le lieu, ni les individus y soient pour rien. C’est ainsi,

par exemple, que dans _la Fille naturelle_, une autre pièce de Gœthe,

l’auteur appelle ses personnages le duc, le roi, le père, la fille,

etc., sans aucune autre désignation; considérant l’époque pendant

laquelle l’événement se passe, le pays et les noms propres, presque

comme des intérêts de ménage dont la poésie ne doit pas s’occuper.

Une telle tragédie est véritablement faite pour être jouée dans le

palais d’Odin, où les morts ont coutume de continuer les occupations

qu’ils avaient pendant leur vie; là le chasseur, ombre lui-même,

poursuit l’ombre d’un cerf avec ardeur, et les fantômes des guerriers se

battent sur le terrain des nuages. Il paraît que, pendant quelque temps,

Gœthe s’est tout à fait dégoûté de l’intérêt dans les pièces de théâtre.

L’on en trouvait dans de mauvais ouvrages; il a pensé qu’il fallait le

bannir des bons. Néanmoins, un homme supérieur a tort de dédaigner ce

qui plaît universellement; il ne faut pas qu’il abjure sa ressemblance

avec la nature de tous, s’il veut faire valoir ce qui le distingue. Le

point qu’Archimède cherchait pour soulever le monde est celui par lequel

un génie extraordinaire se rapproche du commun des hommes. Ce point de

contact lui sert à s’élever au-dessus des autres; il doit partir de ce

que nous éprouvons tous, pour arriver à faire sentir ce que lui seul

aperçoit. D’ailleurs, s’il est vrai que le despotisme des convenances

mêle souvent quelque chose de factice aux plus belles tragédies

françaises, il n’y a pas non plus de vérité dans les théories bizarres

de l’esprit systématique. Si l’exagération est maniérée, un certain

genre de calme est aussi une affectation. C’est une supériorité qu’on

s’arroge sur les émotions de l’âme, et qui peut convenir dans la

philosophie, mais point du tout dans l’art dramatique.

On peut sans crainte adresser ces critiques à Gœthe; car presque tous

ses ouvrages sont composés dans des systèmes différents: tantôt il

s’abandonne à la passion, comme dans _Werther_ et _le Comte d’Egmont_;

une autre fois il ébranle toutes les cordes de l’imagination par ses

poésies fugitives; une autre fois il peint l’histoire avec une vérité

scrupuleuse, comme dans _Gœtz de Berlichingen_; une autre fois il est

naïf comme les anciens, dans _Hermann et Dorothée_. Enfin, il se plonge

avec _Faust_ dans le tourbillon de la vie; puis tout à coup, dans _le

Tasse, la Fille naturelle_, et même dans _Iphigénie_, il conçoit l’art

dramatique comme un monument élevé près des tombeaux. Ses ouvrages ont

alors les belles formes, la splendeur et l’éclat du marbre; mais ils en

ont aussi la froide immobilité. On ne saurait critiquer Gœthe comme un

auteur bon dans tel genre et mauvais dans tel autre. Il ressemble plutôt

à la nature, qui produit tout et de tout; et l’on peut aimer mieux son

climat du midi que son climat du nord, sans méconnaître en lui les

talents qui s’accordent avec ces diverses régions de l’âme.

CHAPITRE XXIII

_Faust._

Parmi les pièces des marionnettes, il y en a une intitulée _le Docteur

Faust, ou la Science malheureuse_, qui a fait de tout temps une grande

fortune en Allemagne. Lessing s’en est occupé avant Gœthe. Cette

histoire merveilleuse est une tradition généralement répandue. Plusieurs

auteurs anglais ont écrit sur la vie de ce même docteur Faust, et

quelques-uns même lui attribuent l’invention de l’imprimerie. Son savoir

très profond ne le préserva pas de l’ennui de la vie; il essaya, pour y

échapper, de faire un pacte avec le diable, et le diable finit par

l’emporter. Voilà le premier mot qui a fourni à Gœthe l’étonnant ouvrage

dont je vais essayer de donner l’idée.

Certes, il ne faut pas y chercher ni le goût, ni la mesure, ni l’art qui

choisit et qui termine; mais si l’imagination pouvait se figurer un

chaos intellectuel, tel que l’on a souvent décrit le chaos matériel, le

_Faust_ de Gœthe devrait avoir été composé à cette époque. On ne saurait

aller au delà, en fait de hardiesse de pensée, et le souvenir qui reste

de cet écrit tient toujours un peu du vertige. Le diable est le héros de

cette pièce; l’auteur ne l’a point conçu comme un fantôme hideux, tel

qu’on a coutume de le représenter aux enfants; il en a fait, si l’on

peut s’exprimer ainsi, le méchant par excellence, auprès duquel tous les

méchants, et celui de Gresset en particulier, ne sont que des novices,

à peine dignes d’être les serviteurs de Méphistophélès (c’est le nom du

démon qui se fait l’ami de Faust). Gœthe a voulu montrer dans ce

personnage, réel et fantastique tout à la fois, la plus amère

plaisanterie que le dédain puisse inspirer, et néanmoins une audace de

gaîté qui amuse. Il y a dans les discours de Méphistophélès une ironie

infernale, qui porte sur la création tout entière, et juge l’univers

comme un mauvais livre dont le diable se fait le censeur.

Méphistophélès se moque de l’esprit lui-même, comme du plus grand des

ridicules, quand il fait prendre un intérêt sérieux à quoi que ce soit

au monde, et surtout quand il nous donne de la confiance en nos propres

forces. C’est une chose singulière, que la méchanceté suprême et la

sagesse divine s’accordent en ceci; qu’elles reconnaissent également

l’une et l’autre le vide et la faiblesse de tout ce qui existe sur la

terre: mais l’une ne proclame cette vérité que pour dégoûter du bien, et

l’autre que pour élever au-dessus du mal.

S’il n’y avait dans la pièce de _Faust_ que de la plaisanterie piquante

et philosophique, on pourrait trouver dans plusieurs écrits de Voltaire

un genre d’esprit analogue; mais on sent dans cette pièce une

imagination d’une tout autre nature. Ce n’est pas seulement le monde

moral tel qu’il est qu’on y voit anéanti, mais c’est l’enfer qui est mis

à sa place. Il y a une puissance de sorcellerie, une poésie du mauvais

principe, un enivrement du mal, un égarement de la pensée, qui font

frissonner, rire et pleurer tout à la fois. Il semble que, pour un

moment, le gouvernement de la terre soit entre les mains du démon. Vous

tremblez, parce qu’il est impitoyable; vous riez, parce qu’il humilie

tous les amours-propres satisfaits; vous pleurez, parce que la nature

humaine, ainsi vue des profondeurs de l’enfer, inspire une pitié

douloureuse.

Milton a fait Satan plus grand que l’homme; Michel-Ange et le Dante lui

ont donné les traits hideux de l’animal, combinés avec la figure

humaine. Le Méphistophélès de Gœthe est un diable civilisé. Il manie

avec art cette moquerie légère en apparence, qui peut si bien s’accorder

avec une grande profondeur de perversité; il traite de niaiserie ou

d’affectation tout ce qui est sensible; sa figure est méchante, basse et

fausse; il a de la gaucherie sans timidité, du dédain sans fierté,

quelque chose de doucereux auprès des femmes, parce que, dans cette

seule circonstance, il a besoin de tromper pour séduire: et, ce qu’il

entend par séduire, c’est servir les passions d’un autre; car il ne peut

même faire semblant d’aimer: c’est la seule dissimulation qui lui soit

impossible.

Le caractère de Méphistophélès suppose une inépuisable connaissance de

la société, de la nature et du merveilleux. C’est le cauchemar de

l’esprit que cette pièce de _Faust_, mais un cauchemar qui double sa

force. On y trouve la révélation diabolique de l’incrédulité, de celle

qui s’applique à tout ce qu’il peut y avoir de bon dans ce monde; et

peut-être cette révélation serait-elle dangereuse, si les circonstances

amenées par les perfides intentions de Méphistophélès n’inspiraient pas

de l’horreur pour son arrogant langage, et ne faisaient pas connaître la

scélératesse qu’il renferme.

Faust rassemble dans son caractère toutes les faiblesses de l’humanité:

désir de savoir et fatigue du travail; besoin du succès, satiété du

plaisir. C’est un parfait modèle de l’être changeant et mobile, dont les

sentiments sont plus éphémères encore que la courte vie dont il se

plaint. Faust a plus d’ambition que de force; et cette agitation

intérieure le révolte contre la nature, et le fait recourir à tous les

sortilèges pour échapper aux conditions dures, mais nécessaires,

imposées à l’homme mortel. On le voit, dans la première scène, au

milieu de ses livres et d’un nombre infini d’instruments de physique et

de fioles de chimie. Son père s’occupait aussi des sciences, et lui en a

transmis le goût et l’habitude. Une seule lampe éclaire cette retraite

sombre et Faust étudie sans relâche la nature, et surtout la magie dont

il possède déjà quelques secrets.

Il veut faire apparaître un des génies créateurs du second ordre; le

génie vient, et lui conseille de ne point s’élever au-dessus de la

sphère de l’esprit humain.--«C’est à nous, lui dit-il, c’est à nous de

nous plonger dans le tumulte de l’activité, dans ces vagues éternelles

de la vie, que la naissance et la mort élèvent et précipitent,

repoussent et ramènent: nous sommes faits pour travailler à l’œuvre que

Dieu nous commande, et dont le temps accomplit la trame. Mais toi, qui

ne peux concevoir que toi-même, toi, qui trembles en approfondissant ta

destinée, et que mon souffle fait tressaillir, laisse-moi, ne me

rappelle plus».--Quand le génie disparaît, un désespoir profond s’empare

de Faust et il veut s’empoisonner.

«Moi, dit-il, l’image de la Divinité, je me croyais si près de goûter

l’éternelle vérité dans tout l’éclat de sa lumière céleste! je n’étais

déjà plus le fils de la terre; je me sentais l’égal des chérubins, qui,

créateurs à leur tour, peuvent goûter les jouissances de Dieu même. Ah!

combien je dois expier mes pressentiments présomptueux! une parole

foudroyante les a détruits pour jamais. Esprit divin, j’ai eu la force

de t’attirer, mais je n’ai pas eu celle de te retenir. Pendant l’instant

heureux où je t’ai vu, je me sentais à la fois si grand et si petit!

mais tu m’as repoussé violemment dans le sort incertain de l’humanité.

«Qui m’instruira maintenant? que dois-je éviter? dois-je céder à

l’impulsion qui me presse? nos actions, comme nos souffrances, arrêtent

la marche de la pensée. Des penchants grossiers s’opposent à ce que

l’esprit conçoit de plus magnifique. Quand nous atteignons un certain

bonheur ici-bas, nous traitons d’illusion et de mensonge tout ce qui

vaut mieux que ce bonheur; et les sentiments sublimes que le Créateur

nous avait donnés se perdent dans les intérêts de la terre. D’abord

l’imagination, avec ses ailes hardies, aspire à l’éternité; puis un

petit espace suffit bientôt aux débris de toutes nos espérances

trompées. L’inquiétude s’empare de notre cœur: elle y produit des

douleurs secrètes; elle y détruit le repos et le plaisir. Elle se

présente à nous sous mille formes; tantôt la fortune, tantôt une femme,

des enfants, le poignard, le poison, le feu, la mer, nous agitent.

L’homme tremble devant tout ce qui n’arrivera pas, et pleure sans cesse

ce qu’il n’a point perdu.

«Non, je ne me suis point comparé à la Divinité; non, je sens ma misère:

c’est à l’insecte que je ressemble. Il s’agite dans la poussière, il se

nourrit d’elle, et le voyageur, en passant, l’écrase et le détruit.

«N’est-ce pas la poussière en effet, que ces livres dont je suis

environné? Ne suis-je pas enfermé dans le cachot de la science? ces

murs, ces vitraux qui m’entourent, laissent-ils pénétrer seulement

jusqu’à moi la lumière du jour sans l’altérer? Que dois-je faire de ces

innombrables volumes, de ces niaiseries sans fin qui remplissent ma

tête? Y trouverai-je ce qui me manque? Si je parcours ces pages, qu’y

lirai-je? Que partout les hommes se sont tourmentés sur leur sort; que

de temps en temps un heureux a paru, et qu’il a fait le désespoir du

reste de la terre. (_Une tête de mort est sur la table_). Et toi, qui

sembles m’adresser un ricanement si terrible, l’esprit qui habitait

jadis ton cerveau n’a-t-il pas erré comme le mien, n’a-t-il pas cherché

la lumière, et succombé sous le poids des ténèbres: ces machines de tout

genre que mon père avait rassemblées pour servir à ses vains travaux,

ces roues, ces cylindres, ces leviers, me révèleront-ils le secret de la

nature? Non, elle est mystérieuse, bien qu’elle semble se montrer au

jour; et ce qu’elle veut cacher, tous les efforts de la science ne

l’arracheront jamais de son sein.

«C’est donc vers toi que mes regards sont attirés, liqueur empoisonnée!

Toi qui donnes la mort, je te salue comme une pâle lueur dans la forêt

sombre. En toi j’honore la science et l’esprit de l’homme. Tu es la plus

douce essence des sucs qui procurent le sommeil; tu contiens toutes les

forces qui tuent. Viens à mon secours. Je sens déjà l’agitation de mon

esprit qui se calme; je vais m’élancer dans la haute mer. Les flots

limpides brillent comme un miroir à mes pieds. Un nouveau jour m’appelle

vers l’autre bord. Un char de feu plane déjà sur ma tête; j’y vais

monter; je saurai parcourir les sphères éthérées, et goûter les délices

des cieux.

«Mais dans mon abaissement, comment les mériter? Oui, je le puis, si je

l’ose, si j’enfonce avec courage ces portes de la mort, devant

lesquelles chacun passe en frémissant. Il est temps de montrer la

dignité de l’homme. Il ne faut plus qu’il tremble au bord de cet abîme,

où son imagination se condamne elle-même à ses propres tourments, et

dont les flammes de l’enfer semblent défendre l’approche. C’est dans

cette coupe d’un pur cristal, que je vais verser le poison mortel.

Hélas! jadis elle servait pour un autre usage: on la passait de main en

main dans les festins joyeux de nos pères, et le convive, en la prenant,

célébrait en vers sa beauté. Coupe dorée! tu me rappelles les nuits

bruyantes de ma jeunesse. Je ne t’offrirai plus à mon voisin, je ne

vanterai plus l’artiste qui sut t’embellir. Une liqueur sombre te

remplit, je l’ai préparée, je la choisis. Ah! qu’elle soit pour moi la

libation solennelle que je consacre au matin d’une nouvelle vie»!

Au moment où Faust va prendre le poison, il entend les cloches qui

annoncent dans la ville le jour de Pâques, et les chœurs, qui, dans

l’église voisine, célèbrent cette sainte fête.

LE CHŒUR.

«Le Christ est ressuscité. Que les mortels dégénérés, faibles et

tremblants, s’en réjouissent!

FAUST.

«Comme le bruit imposant de l’airain m’ébranle jusqu’au fond de

l’âme! Quelles voix pures font tomber la coupe empoisonnée de ma

main! Annoncez-vous, cloches retentissantes, la première heure du

jour de Pâques? Vous, chœur! célébrez-vous déjà les chants

consolateurs, ces chants que, dans la nuit du tombeau, les anges

firent entendre, quand ils descendirent du ciel pour commencer la

nouvelle alliance»?

Le chœur répète une seconde fois: Le Christ, etc.

FAUST.

«Chants célestes, puissants et doux, pourquoi me cherchez-vous dans

la poussière? faites-vous entendre aux humains que vous pouvez

consoler. J’écoute le message que vous m’apportez, mais la foi me

manque pour y croire. Le miracle est l’enfant chéri de la foi. Je

ne puis m’élancer dans la sphère d’où votre auguste nouvelle est

descendue; et cependant, accoutumé dès l’enfance à ces chants, ils

me rappellent à la vie. Autrefois un rayon de l’amour divin

descendait sur moi, pendant la solennité tranquille du dimanche. Le

bourdonnement sourd de la cloche remplissait mon âme du

pressentiment de l’avenir, et ma prière était une jouissance

ardente. Cette même cloche annonçait aussi les jeux de la jeunesse,

et la fête du printemps. Le souvenir ranime en moi les sentiments

enfantins qui nous détournent de la mort. Oh! faites-vous entendre

encore, chants célestes! la terre m’a reconquis».

Ce moment d’exaltation ne dure pas; Faust est un caractère inconstant,

les passions du monde le reprennent. Il cherche à les satisfaire, il

souhaite de s’y livrer; et le diable, sous le nom de Méphistophélès,

vient et lui promet de le mettre en possession de toutes les jouissances

de la terre; mais en même temps il sait le dégoûter de toutes, car la

vraie méchanceté dessèche tellement l’âme, qu’elle finit par inspirer

une indifférence profonde pour les plaisirs aussi bien que pour les

vertus.

Méphistophélès conduit Faust chez une sorcière, qui tient à ses ordres

des animaux moitié singes et moitié chats (_Meer-katzen_). On peut

considérer cette scène, à quelques égards, comme la parodie des

Sorcières de Macbeth. Les Sorcières de Macbeth chantent des paroles

mystérieuses, dont les sons extraordinaires font déjà l’effet d’un

sortilège; les Sorcières de Gœthe prononcent aussi des mots bizarres,

dont les consonnances sont artistement multipliées; ces mots excitent

l’imagination à la gaîté, par la singularité même de leur structure; et

le dialogue de cette scène, qui ne serait que burlesque en prose, prend

un caractère plus relevé par le charme de la poésie.

On croit découvrir, en écoutant le langage comique de ces chats-singes,

quelles seraient les idées des animaux s’ils pouvaient les exprimer,

quelle image grossière et ridicule ils se feraient de la nature et de

l’homme.

Il n’y a guère d’exemples dans les pièces françaises de ces

plaisanteries fondées sur le merveilleux, les prodiges, les sorcières,

les métamorphoses, etc.: c’est jouer avec la nature, comme dans la

comédie de mœurs on joue avec les hommes. Mais il faut, pour se plaire à

ce comique, n’y point appliquer le raisonnement, et regarder les

plaisirs de l’imagination comme un jeu libre et sans but. Néanmoins ce

jeu n’en est pas pour cela plus facile, car les barrières sont souvent

des appuis; et quand on se livre en littérature à des inventions sans

bornes, il n’y a que l’excès et l’emportement même du talent qui

puissent leur donner quelque mérite; l’union du bizarre et du médiocre

ne serait pas tolérable.

Méphistophélès conduit Faust dans les sociétés des jeunes gens de toutes

les classes, et subjugue de différentes manières les divers esprits

qu’il rencontre. Il ne les subjugue jamais par l’admiration, mais par

l’étonnement. Il captive toujours par quelque chose d’inattendu et de

dédaigneux dans ses paroles et dans ses actions; car la plupart des

hommes vulgaires font d’autant plus de cas d’un esprit supérieur qu’il

ne se soucie pas d’eux. Un instinct secret leur dit que celui qui les

méprise voit juste.

Un écolier de Leipzig, sortant de la maison maternelle, et niais comme

on peut l’être à cet âge dans les bons pays de l’Allemagne, vient

consulter Faust sur ses études; Faust prie Méphistophélès de se charger

de lui répondre. Il revêt la robe de docteur, et pendant qu’il attend

l’écolier, il exprime seul son dédain pour Faust. «Cet homme, dit-il, ne

sera jamais qu’à demi pervers, et c’est en vain qu’il se flatte de

parvenir à l’être entièrement». En effet, une maladresse causée par des

regrets invincibles entrave les honnêtes gens, quand ils se détournent

de leur route naturelle, et les hommes radicalement mauvais se moquent

de ces candidats du vice, qui ont bonne intention de faire le mal, mais

qui sont sans talent pour l’accomplir.

De l'Allemagne; t.1 · 第 24 / 26 段